SENTIMENTS DÉSINTÉRESSÉS
24. — Actuellement, l'objection qu'on présente le plus >i0uvent contre la doctrine de l'utilité, c'est que celle-ci ne fournit que des motifs égoïstes d'action, et par conséquent ne donne pas une fondation suffisante à la morale. Il y a à ce sujet une certaine confusion entre les idées ; et pour les éclaircir, le mieux est peut-être d'observer l'état de la question en ce moment et la discussion sur l'existence de motifs désintéressés dans l'esprit humain. Qu'on les désigne sous les noms de sympathie, désintéressement, sentiments sociaux, altruisme, j'ai toujours défendu nos impulsions qui nous forcent à agir pour le bien des autres. Tous les utiUtaires, autant que je puis en juger, admettent l'existence de ces impulsions, bien que leurs avis soient séparés souvent par de profondes différences.
La réalité de ces sentiments qui nous font sortir de nousmêmes et nous identifient aux autres membres de la société, ne peut pas être mieux et plus fortement exposée que dans le chapitre de Mill sur les sanctions de l'utilité (Utilitarisme,
gation absolue ou imparfaite qui correspondent aux droits parfaits ou imparfaits. « Une loi imparfaite, dit M. Austin, est, au sens des juristes romains, une loi qui manque de sanction, et, par conséquent, n'est pas obligatoire. En conséquence, c'est moins une loi qu'un conseil, une exhortation adressée par un supérieur à des inférieurs.
Beaucoup d'écrivains qui étudient la morale et ce qu'on appelle la loi de la nature ont ajouté un sens nouveau au terme imparfait; en parlant des obligations imparfaites, ils veulent souvent dire devoirs qui ne sont pas légaux; les devoirs imposés par les commandements de Dieu, par la morale positive, sont ainsi distincts et même contraires aux devoirs imposés par la loi positive. Une obligation imparfaite équivaut exactement pour les juristes romains à l'absence d'obligation, car le terme imparfait signifie simplement que la loi manque de la sanction qui est appropriée aux lois de même espèce. Prise dans un autre sens, l'expression d'obligation imparfaite veut dire obligation religieuse ou morale. Le terme imparfait ne veut pas dire que la loi imposant le devoir manque de la sanction qui lui est propre. 11 signifie seulement que la loi qui commande le devoir n'est pas établie par un supérieur politique, qu'elle n'a pas cette sanction ]?cr/aï7e, plus forte, plus sûre, que donne le souverain ou l'État. » (Austin's, Province of jurisprudence deterînined, pp. 23-25.)
Ainsi expliqués, les devoirs qu'on qualifie d'imparfaits peuvent encore être des devoirs dans la pleine acception du mot ; la société peut les imposer si la loi ne le fait pas. Ils ont peut-être pourtant cette particularité que Paley et d'autres renfermaient dans le terme imparfait, c'est qu'ils ne créent pas de droits correspondants. Faire la charité, voilà un devoir que peut nous imposer la sanction sociale (en nous blâmant, si nous le négligeons), bien qu'aucun nécessiteux particulier ne puisse réclamer de nous son accomplissement. Mais, lorsqu'il s'agit de bien-
chap. m). Le ferme fondement de la morale utilitaire est, dit-il « les sentiments sociaux de l'humanité, le désir d'être en communion avec nos semblables, principe puissant de la nature humaine que les progrès de la civiHsation tendent à rendre chaque jour plus fort. L'état social est si naturel, si nécessaire, si habituel à l'homme, excepté dans quelques circonstances particulières, ou par une effort volontaire d'abstraction qu'il ne se conçoit jamais autrement que comme membre d'un corps, etc. » Tout ce passage devrait être médité par ceux qui étudient la morale.
Devant une assertion aussi forte, il semble que ce soit peu important de savoir comment en dernier lieu l'analyse psychologique expHque ces impulsions sociales. C'est en effet de peu de conséquence, pourvu que l'analyse ne laisse pas échapper ces impulsions.
Après avoir déployé toute sa finesse habituelle dans la discussion de la question, les impulsions désintéressées sontelles, au fond, oui ou non égoïstes, Mill conclut ainsi : « Il résulte des considérations précédentes qu'on ne désire pas
faisance et de philanthropie, on peut dire plus correctement que ce sont des devoirs encouragés par les récompenses de la société, et qu'alors on peut les ranger par les mérites et non parmi les devoirs.
Je dois faire allusion à la doctrine professée surtout par les calvinistes, qui est celle-ci : la créature humaine la plus parfaite peut accomplir strictement son devoir, et en conséquence il nV a pas lieu de parler de mérite.
Je n'ai à répondre à cette' doctrine qu'une chose, c'est qu'elle n'est pas éthique, mais théologique. Elle ne vient pas des relations d'homme à homme, mais des relations entre l'homme et Dieu.
Je sais bien que l'on a essayé de faire coïncider les deux terrains, éthique et théologique. Ainsi, le D"" Wardlaw, dans ses Leçons sur l'éthique chrétienne, a censuré tous les moralistes, sans en excepter des hommes aussi attachés que lui au christianisme (Butler, par exemple), pour n'avoir pas fait de la doctrine de la corruption de la nature humaine la pierre angulaire de leurs systèmes respectifs. Mais il a été prouvé bien des fois que priver la morale de son indépendance, la faire reposer sur la religion, c'est entrer dans un cercle vicieux.
La science de l'éthique doit, je crois, être fondée sur les vastes terrains qu'occupent les hommes d'opinions religieuses variées, et sur ce qu'un homme peut exiger d'un autre en tant que son semblable.
Enfin l'homme doit agir d'après la louange ou le blâme, la récompense ou la punition. Quand c'est d'après le blâme et la punition, il fait son devoir; lorsque c'est en vue de la louange et de la récompense, son acte est méritoire : voilà la véritable signification qui s'attache aux mots de devoir et mérite. Ainsi, si la louange et la récompense sont des motifs d'action, il doit exister, au point de vue humain, quelque chose qui est le mérite.