CHAPITRE II
1 . — Ayant reconnu que les fondements de la puissance volontaire sont : l** la spontanéité ; 2° la conservation de soi-même ; et 3° la retentivité, je vais en étudier maintenant la superstructure. Ce que nous avons à expliquer, c'est le développement par l'éducation des liens qui se forment entre des sentiments définis et des actions définies, si bien que dans l'accomplissement de nos projets, les uns commandent aux autres.
Comme cela a été fait dans l'exposition des sentiments, nous commencerons par l'exercice musculaire. Nous aurons à étudier les plaisirs que procure l'exercice lorsque les muscles sont frais et reposés, et les souffrances que provoque la fatigue. L'oeuvre de ces plaisirs et de ces souffrances sur la volonté est remarquablement simple.
Donc, commençons par l'exercice. Des mouvements spontanés étant commencés, il s'en suit des états de conscience agréables, et un accroissement de vitalité ou une stimulation plus grande que celle qu'aurait produite la simple spontanéité. La loi de la conservation opère ici dans sa simplicité primitive ; antérieure à toute éducation, elle pousse à prendre la route que suivra la volonté perfectionnée. Le lien entre l'action et le sentiment créé dans le but de faire naître le plaisir de l'exercice, est le lien précis qui doit exister dès le commencement ; le plaisir résulte du mouvement et y répond en le soutenant et en l'augmentant. Le plaisir se nourrit ainsi lui-même.
L'opération des souffrances venant de la fatigue a le
môme caractère de simplicité. Sans les tâtonnements pénibles et les acquisitions lentes nécessaires dans beaucoup de cas, la souffrance apporte avec elle, grâce à l'influence de la conservation de soi-même, son propre l'emède. La dépense musculaire est la cause du mal, la réduction de cette dépense est le remède qu'implique directement la peine. Chaque être sentant, expérimentant la fatigue pénible, entre de luimême dans le repos.
Nous pouvons cependant trouver des exemples de muscles soumis à l'empire acquis de la volonté. Prenons la souffrance de la restriction des mouvements lorsqu'il y a répression de la spontanéité. Sous l'empire du sentiment de la conservation, cette souffrance ne fournirait pas son vrai remède ; elle donnerait plutôt le contraire ; c'est l'activité et non le repos qui est nécessaire. Nous devons ici supposer la naissance d'un mouvement accidentel tel, qu'il puisse nous tirer de la contrainte où nous sommes ; l'animal qui tourne autour de lui-même et qui trouve une porte ouverte est dans la même position que nous ; le mouvement commencé est soutenu à cause du sentiment de soulagement éprouvé, jusqu'à ce que peut-être, un autre obstacle renouvelle la souffrance. La spontanéité provoque de nouvelles tentatives et celles qui sont heureuses sont de nouveau choisies et maintenues aussi longtemps qu'elles sont une soulagement, si maintenant nous supposons qu'un certain mouvement défini est un remède constant à l'irritation que fait naître l'emprisonnement, comme par exemple lorsqu'un animal fait tous les jours une certaine course en sortant du lieu où il est enfermé, la Maison répétée, soutenue entre le sentiment et ce mouvement unique (d'abord accidentellement entrepris) finira par former entre les deux une association solide ; il n'y aura plus ni tâtonnements ni incertitude ; les tentatives faites au hasard provoquées par la spontanéité et les spasmes de la souffrance, céderont la place à un mouvement choisi et approprié, et nous aurons une volition pleinement développée et adaptée aux circonstances.
2. — En passant ensuite aux sensations proprement dites, nous commençons par la vie organique. Les muscles en outre qu'ils répondent aux sentiments qui appartiennent à leurs attributions distinctes, sont affectés, en commun avec les autres tissus, par les souffrances qui viennent d'un mal reçu ou
de la maladie. Ces souffrances appartiennent à la classe des peines physiques aiguës qu'on a déjà décrites. Nous devons noter ici leurs rapports avec l'acte volontaire. Au début de la vie, il n'y a pas de lien spécial entre une espèce quelconque de souffrance physique et les actions calculées pour la soulager ; il n'y a qu'une tendance générale qui diminue la vitalité, et qui est caractérisée par des éclats spasmodiques d'irritation nerveuse. Tous les remèdes spéciaux doivent naître d'après e procédé habituel de l'éducation de la volonté. Pour 3ndre ceci plus clair, supposons qu'une partie quelconque e .erne du corps souffre d'une piqûre ou d'une brûlure. L'excitation spasmodique (en partie réflexe, en partie émotionnelle) qui accompagne la souffrance, développera des mouvements qui feront retirer le membre, mais qui peut-être aggraveront le mal produit par le contact du corps pointu ou brûlant. Je ne puis considérer ces mouvements, qu'ils viennent d'un stimulus réflexe ou d'une excitation émotionnelle, comme protecteurs en aucune façon, ils peuvent l'être dans une occasion, ne pas l'être dans une autre. Je conçois qu'on montre la naissance d'une volition protectrice typique, en supposant par exemple, qu'un membre souffre de la proximité d'un corps chaud et que sous l'influence d'une spontanéité qui agit au hasard, le membre est retiré par une impulsion isolée. Le sentiment du soulagement opérerait alors pour continuer et augmenter l'impulsion. Qu'une conjonction semblable se produise une seconde fois ; nous attendrons peut être longtemps le commencement de la contraction du membre, mais une fois commencée, elle apportera avec elle le même sentiment de soulagement, et il se formera une chaîne d'association qui ira se renforçant à chaque conjonction subséquente. C'est par des procédés semblables, que nous apprenons définitivement à retirer chaque membre de notre corps d'un contact pénible. Un simple stimulus réflexe pourrait opérer dans un sens fâcheux ; la volonté instruite, opère avec une énergie égale et avec toute la précision nécessaire. Voilà comment se constitue une classe d'acquisitions volontaires ayant rapport aux souffrances aiguës. Il est impossible de dire quel nombre de conjonctions fortuites est nécessaire pour engendrer une adhésion contiguë assez forte pour nous permettre de nous élever au-dessus des incertitudes du commencement spontané. Cela dépend
beaucoup de la réussite des mouvements convenables ; tout accompagnant étranger ferait opposition à l'union parfaite. Si le mouvement convenable n'est jamais entièrement séparé des autres, l'association qui l'isolera dépend de sa plus grande répétition ; elle se forme, le premier obstacle étant surmonté, po.rce qu'elle est favorisée par l'excitation mentale du sentiment de soulagement. Nous savons comment, ensuite dans la vie, une heureuse conjonction qui arrive après beaucoup de tentatives infructueuses, s'imprime dans l'esprit et résout pour toujours la difficulté.
Voici un exemple curieux de volition, provoqué par une souffrance musculaire caractéristique. Une crampe dans les membres ne suggère pas l'idée des mouvements nécessaires pour adoucir la peine. Peut-être est-ce à cause de la rareté de l'expérience, mais nous n'avons pas d'avance une volonté bien arrêtée qui ferait que notre état de souffrance nous donnerait tout de suite l'idée de recourir au meilleur moyen de nous soulager ; nous sommes ainsi rejetés dans les tâtonnements et les erreurs primitives. Ceci prouve, en contrastant avec les derniers exemples de contraction des membres en contact avec une chose qui les fait souffrir, combien le développement de la volonté dépend de l'éducation. L'association qui s'établit entre la crampe qui fait souffrir dans la jambe, et les mouvements nécessaires pour la faire cesser, est un desideratum aussi grand que le retrait du pied lorsqu'on le brûle ou qu'on le pince ; et cependant de telles associations n'existent que formées à la longue et à la suite d'expériences pénibles. L'association formée dans le second cas l'est si bien dès l'enfance que généralement on la regarde comme instinctive ; mais pourquoi aurions-nous un instinct pour éviter certaines espèces de souffrances, et non pour d'autres peut-être plus pénibles ? L'expHcation la plus acceptable semble être que nous sommes plus favorablement placés pour acquérir l'association nécessaire, dans un cas que dans l'autre.
Parmi les sensations de la vie organique, je dois citer la soif comme très pressante pour la volonté. Cependant les enfants ne peuvent pas tout de suite boire dans un verre. Chez les animaux inférieurs au contraire on a constaté que les actes nécessaires à accomplir pour apaiser leur soif étaient instinctifs.
3. — Les sensations des poumons sont très intenses. La suffocation est la sensation la plus caractéristique dans ces différents degrés. C'est alors que la volonté vient au secours des poumons en aidant à leurs mouvements. Les enfants très jeunes ne semblent pas pouvoir se servir ainsi de la volonté. Il est probable que l'influence de la volonté sur les poumons a d'abord été exercée à cause d'une autre association, avant d'être transférée à la poitrine. On ne peut pas toujours absolument définir la sensation qui a régularisé l'emploi de chaque mouvement volontaire, parce que quand une association a provoqué un mouvement spécial, il est plus facile d'introduire ce mouvement dans un autre ordre d'associations que de le faire sortir de son véritable point de départ. 11 se peut que l'enfant apprenne à faire de profondes aspirations et expirations afin d'adoucir la souffrance que cause l'oppression ; car cette souffrance est très pressante et peut très bien provoquer l'impulsion spontanée donnée aux muscles de la respiration. Sans aucun doute, une impulsion aussi adoucissante, coexistant avec une souffrance aussi intense, doit facilement et fortement s'associer dans l'esprit. 11 se peut aussi que la sensation si agréable que donne l'air frais après un certain temps d'emprisonnement, soit l'occasion d'apprendre à augmenter la respiration en ajoutant l'impulsion volontaire aux mouvements involontaires des poumons ; l'opportunité est alors favorable à la naissance des impulsions spontanées. L'emploi de ces efforts volontaires de respiration est si varié que l'ordre de leur acquisition peut ne pas être uniformément le même.
Les sensations du chaud et du froid inspirent à l'animal développé un grand nombre de précautions. Elles commencent dès la première période de la vie. J'ai déjà cité l'exemple de l'enfant se serrant contre sa nourrice pour avoir chaud. Les animaux découvrent bien vite qu'ils ont plus chaud lorsqu'ils sont tapis, couchés. C'est par une expérience semblable, accidentelle dans le commencement, fixée par le soulagement ressenti et par l'association formée, qu'on invente de nouveaux moyens de préservation. L'habitude de se blottir les uns à côté des autres, celle de ramper dans des terriers, sont autant d'acquisitions de l'expérience des tribus animales, faites pour éviter les souffrances du froid et conserver la jouissance de la chaleur.
4. — J'arrive aux sensations du canal alimentaire. Elles sont naturellement le point de départ d'un grand nombre d'efforts volontaires, et fournissent de bons exemples de l'état primitif obscur de la volonté que j'essaie de mettre en lumière. Les premiers actes compris dans celui de l'absorption de la nourriture, sont réflexes à un baut degré, mais on trouve encore à leur début un certain total de volonté qui étend rapidement sa splière d'action. On affirme généralement que l'acte de la succion est purement réflexe chez l'enfant nouveau-né. L'action d'avaler reste réflexe. Mais, comme je l'ai déjà dit, cesser de sucer quand cela ne procure plus aucun plaisir, c'est de la volition en germe, germe qui contient en petit tout le développement subséquent, et sur lequel j'ai suffisamment insisté. Les mouvements de l'enfant sont très instructifs. On peut dire que le stimulus volitionnel maintenant un mouvement commencé aussi longtemps qu'il procure une jouissance, agit dès la première heure de la vie si l'on peut prouver comme un fait que si l'enfant cesse de sucer, c'est à cause de ses propres sensations. Il se peut que l'action purement réflexe qui provoque les premiers efforts, ne soit pas concihable avec les sensations, et qu'un certain temps s'écoule avant que ces impulsions spontanées qui viennent du cerveau, opèrent et se soumettent à l'empire de la sensation concurrente. Mais quel que soit le moment exact où une sensation présente affecte pour la première fois une action présente, ce moment est celui de la naissance de la volition. Nous atteignons ce point par un développement intérieur. Une fois atteint, l'éducation de la volonté consiste à développer ce qui est commencé, à l'améliorer. La succion est le seul mouvement que l'enfant fasse pour se nourrir au moment où il entre dans la vie des sens. Un mouvement des poumons participe à l'acte, car c'est un vide partiel créé par la dilatation de la poitrine pendant l'aspiration qui détermine l'arrivée du lait dans la bouche. Si tous les mouvements nécessaires pour accomplir l'acte en question étaient seulement et absolument réflexes, ils n'auraient jamais pu devenir volontaires, pas plus que les mouvements du cœur ou des intestins. De même que dans l'acte de la respiration en général, il doit y avoir ici un certain total de mouvements réflexes ou automatiques mêlés aux impulsions spontanées des . centres cérébraux,
et prêts à subir l'influence des sensations agréables ou désagréables qu'ils rencontrent. Les muscles de la bouche, de la langue, de la poitrine sont très volontaires de leur nature, la langue surtout ; c'est ce que montre la grande portée de leurs mouvements acquis, et la disposition qu'ont les enfants à les mouvoir si souvent et dans tant de sens différents. J'insiste sur ces considérations parce qu'elles expliquent comment la succion devient si vite, de réflexe, volontaire, et subit l'influence des sensations de soulagement et de satiété. Nous voyons très vite que l'enfant ne suce pas seulement parce qu'on l'y engage et que la volonté ayant commencé son œuvre il n'obéit plus uniquement aux impulsions automatiques. Il est probable qu'une association régulière s'étant formée entre les sensations digestiveset le mécanisme actif de la succion, la faim met en mouvement ce mécanisme, et la satiété ou le dégoût l'arrête. Nous ne pouvons pas vérifier directement les progrès des acquisitions volontaires dans ce cas particulier ; du moins, je ne puis pour mon propre compte dire que j'ai fait les observations spécifiques. Les progrès subséquents sont plus faciles à vérifier. Ainsi l'enfant bien que capable de sucer, ne l'est pas tout d'abord de trouver tout seul le sein, tandis qu'ensuite il le cherche de lui même. Dans l'intervalle, il a dû faire un grand nombre d'acquisitions. Je ne puis lesexphquer qu'en reproduisant le raisonnement qui semble être d'accord avec toutes les apparences ; le corps de l'enfant est agité de mouvements spontanés qui se trouvent être ceux qui sont nécessaires pour le mettre à même de prendre sa nourriture ; il recommence ces mouvements aussitôt qu'il s'aperçoit qu'il en retire une jouissance ; et les mouvements sont rapidement unis à la sensation, si bien qu'ils se produisent sitôt qu'elle est présente. Il y a cependant dans le fait étudié ici un élément additionnel que j'aurais voulu ne pas encore signaler, l'action faite en vue d'un plaisir, et le passage par plusieurs degrés dont le dernier seul procure le plaisir cherché.
5. — Vient ensuite le développement des mouvements de la mastication. Parmi ces mouvements, nous trouvons d'abord celui de la langue roulant le morceau dans la bouche ; pour celui-là, la volonté a bientôt appris son rôle ; les sensations très fortes du goût et du soulagement de la faim d'un côté, l'activité très grande de la langue de l'autre, développent
et fixent rapidement l'alliance nécessaire. Les tâtonnements sont ici moins compliqués et moins sujets à erreur qu'ailleurs. Il faut supposer que pour produire l'association des deux éléments en question le cas le plus favorable est celui où une sensation forte et simple coexiste avec le mouvement qui y correspond immédiatement, alors que tous les autres organes sont parfaitement tranquilles. L'isolation de la séquence qui dans la philosophie expérimentale permet d'indiquer la cause et l'effet, est ce qui permet à l'instinct volitionnel primitif d'opérer complètement, de commencer l'alliance pei'manente qui constitue la puissance de la volonté. Les mouvements de la langue semblent se distinguer par leur indépendance ou leur individuahté. Il n'y a pas d'organe qui soit plus indépendant des organes collatéraux soit pour suivre leurs mouvements, soit pour les entraîner dans son action. Un enfant met dans sa bouche un morceau de sucre; si la langue ne fait à ce moment aucun mouvement, comme cela est possible, le morceau fondra simplement au hasard et se perdra ainsi. Chaque enfant doit nécessairement passer par des expériences semblables pendant l'âge pré-volitionnel. Mais qu'une impulsion vienne éle.ver la langue de façon à ce que le morceau soit pressé contre le palais, l'enfant éprouvera immédiatement une jouissance, précédent qui l'engagera à continuer le mouvement spécial accompli. Ainsi que je l'ai déjà répété, plus les impulsions actives ont été isolées, indépendantes, plus la conjonction qui suit est reconnaissable. Que l'enfant, par exemple, sous l'influence d'une explosion de spontanéité cérébrale, exécute en même temps un autre mouvement, peut-être plus accentué que le premier, l'augmentation déplaisir pourra au premier moment engager à continuer ce mouvement. Le mouvement additionnel peut venir des doigts, des bras, des paupières ; la coïncidence fâcheuse perpétuera un instant l'impulsion mauvaise. Mais c'est alors qu'entre en jeu une puissance correctrice, la situation ; car, l'absence d'un surcroît de sensation agréable ferait que les accompagnements fâcheux de la situation disparaîtraient puisqu'ils ne seraient plus encouragés ; la vraie cause redevient alors apparente.
L'emploi de la mâchoire est nécessairement assez tardif chez l'enfant. Cette circonstance est en faveur de la facilité du commencement de l'effort volontaire ; pourvu que lapra-
tique améliore toutes les tendances spontanées. Quand l'enfant commence à mâcher, la production du plaisir qui provoque l'activité de la langue suggère aussi la coopération de la mâchoire ; l'expérience cimente l'union de la sensation et des mouvements propres à la prolonger et à l'accroître. Un morceau amer ou dégoûtant fait naître la tendance opposée, il arrête, paralyse presque, l'activité de la langue et de la mâchoire, et stimule fortement toute autre activité qui pourrait apporter un soulagement. Tous les progrès de la mastication ne font donc que donner encore un exemple du spontané devenant volontaire. Les parties employées sont spontanées etindépendantesauplus hautdegré; les sensations qui leur appartiennent sont assez fortes pour rendre les expériences décisives. En conséquence, après quelques tâtonnements habituels, mais courts, l'enfant soumet complètement à sa volonté les organes de la mastication ; aussitôt qu'il sent un morceau dans sa bouche, il le roule, le ramène, jusqu'à ce qu'il soit passé dans le pharynx. A travers le canal alimentaire la propulsion est involontaire, jusqu'au moment final où elle redevient volontaire ; là encore on retrouve les phases par lesquelles passe toute acquisition volontaire : mouvements spontanés heureux, répétition, formation d'un lien d'association, développement complet de la volition.
Dans ces observations, sur les sensations alimentaires, j'ai compris le sens du goût de façon à n'avoir plus que peu de chose à en dire. Les goûts amers et doux opèrent de la même manière que les dégoûts et les jouissances. Outre les mouvements déjà décrits de la langue et de la mâchoire, nous acquérons plus tard, la faculté de rejeter de notre bouche une substance dont le goût nous déplaît. Avant d'en arriver là l'enfant ne sait que cesser de mâcher, et la bouche ouverte, avec une grimace, garde le morceau ou le laisse tomber, comme cela arrive constamment. En vain disonsnous à l'enfant de cracher la chose, nous ne pouvons anticiper ainsi sur son éducation volontaire. Hartley affirme que les enfants ne peuvent se moucher avant deux, trois ans et même plus.
6. — Les sensations de l'odorat contribuent encore à éclaircir notre thème. Les odeurs douces et agréables poussent à faire des efforts pour continuer à en jouir si une fois nous en avons rencontré. De là l'habitude d'aspirer fortement l'air
chargé d'odeurs fraîches ou balsamiques. Les poumons s'entendent avec hi bouche pour ne faire passer l'air que par le nez ; il est probable que l'action additionnelle des poumons est un de ces mouvements spontanés qui arrivent de très bonne heure à être liés avec les sensations qui sont influencées par eux. J'y ai déjà fait allusion à propos de la suffocation. Si c'était là le seul acte nécessaire pour respirer une odeur agréable, le jeune enfant où l'animal aurait vite formé l'association qui lui permettrait de le faire. Mais, quand deux actes presque indépendants l'un de l'autre doivent concourir à la production d'un effet, ils agissent avec moins d'ensemble, ce qui retarde le commencement de l'acquisition volontaire. Si une cause quelconque, autre que la spontanéité fortuite, aidait à la formation du lien entre les sensations et les actions qui leur sont appropriées, les mouvements composés s'exécuteraient aussi rapidement que les simples. Leur développement tardif au contraire est tout à fait en rapport avec un système qui invoque les commencements fortuits, tandis qu'il ne s'accorde pas avec la théorie qui affirme l'existence d'une disposition spéciale déterminant, dans un sens spécial la marche de la volonté. On arriverait vite à respirer une odeur agréable si les poumons seuls devaient agir pour cela ; la spontanéité d'un accroissement d'activité respiratoire est assez manifeste, assez fréquente, pour répondre à la provocation d'une sensation agréable, et cela jusqu'à ce qu'une alliance se soit formée pour l'avenir entre l'action et la sensation. Cependant l'aspiration de l'air n'est d'aucun profit si la bouche est ouverte ; et il n'est pas du tout naturel que les lèvres se ferment à ce moment. Ainsi l'observation prouve que la faculté de sentir activement est une acquisition assez tardive. Je crois que l'enfant ne doit généralement pouvoir le faire que lorsqu'il est déjà capable d'instruction, ou qu'il sait au moins soumettre les muscles de sa bouche à sa volonté. Les mêmes remarques s'appliquent presque aux mauvaises odeurs. Pour supprimer la souffrance qu'elles causent, il faut qu'une forte expiration passe par les narines exclusivement et que la bouche soit fermée. C'est là l'œuvre de la volonté. Les manifestations émotionnelles, que l'on retrouve si marquées dans le jeu des muscles qui élèvent les ailes du nez, n'ont rien à faire avec la suppression de la cause du mal. Elles ne sont le point de départ d'aucune ten- Bain. — Émotions et Volonté. 21
tative pour arrêter le courant délétère, et si cela était, leur intervention produirait le contraire de l'effet désiré.
7. — Nous arrivons maintenant aux sensations si variées et si abondantes du toucher. Ces sensations qui sont les antécédents de la volition, sont nombreuses et d'une grande importance pratique. On en a déjà cité quelques unes en parlant en général des souffrances aiguës, mais sans insister suffisamment. On a vu que les plaisirs caractéristiques du toucher sont ceux que donnent un contact doux ; nous devons y ajouter de plus les sensations de l'amour. Les mouvements accomplis pour amener le contact cherché sont des plus élémentaires, à commencer par ceux qui sont spontanés, et par ceux qui sont compris dans la dépense journalière de la puissance amassée, emmagasinée. En bonne santé, on ne supprime jamais, un seul jour même, les mouvements des jambes, des bras, du tronc ; la puissance centrale amassée pendant la nuit par un enfant vigoureux, ne trouverait pas un débouché adéquat si elle ne pouvait pas animer les muscles de grande locomotion. C'est ainsi que la spontanéité de ces muscles est régulière dans ses manifestations. En conséquence, quand une sensation agréable, un contact doux et chaud, par exemple, est déterminée par un mouvement particuher, il n'est pas difficile de les ' unir dans une seule volition. Les chances d'une répétition fréquente, et la nature bien définie du résultat conscient sont les deux circonstances qui aident surtout à la rapidité de formation de l'association. La circonstance la moins favorable est peut-être le défaut d'uniformité dans le résultat de l'action. Le contact se produisant tantôt sur un point, tantôt sur l'autre, nous ne pouvons l'unir à notre impulsion motrice. Nous devons, en fait, l'associer à un grand nombre de mouvements, jusqu'au moment du moins où nous apprenons à locaHser nos sensations, c'est-à-dire, à lier chaque partie de notre corps avec les mouvements spéciaux qui font avancer ou retirer cette partie spéciale. Avant d'atteindre ce point, nous devons avoir recours à la vieille méthode toujours à notre disposition, des tâtonnements, des tentatives souvent malheureuses.
Jusqu'ici j'ai supposé que le contact chaud s'obtenait par l'extérieur et impHquait une action faite pour s'éloigner ou pour s'approcher du corps étranger, faite dans une direction définie par conséquent : ainsi l'enfant se serre contre sa
l'éducation du fouet 323
nourrice, se pelotonne dans ses langes, l'animal se couche sur l'herbe moelleuse, se blottit dans un terrier chaud, ou contre les corps chauds de ses semblables. Il y a une autre manière d'obtenir le môme résultat, c'est de presser les membres et le corps ensemble . Le même résultat étant encore, en somme, obtenu par le même moyen, une alliance entre les sensations et les impulsions motrices convenables doit probablement se former en peu de temps. Le jeune quadrupède apprend bien vite par l'expérience qu'il aura chaud en se couchant bien contre terre. Plus tard il découvrira l'association qu'il y a entre la chaleur et une situation abritée.
Les sensations pénibles, piquantes, du toucher servent à l'éducation des animaux. Quand nous voulons gouverner les mouvements d'un animal, nous lui appliquons des peines externes tant que nous jugeons ces mouvements mauvais, et nous conservons le fouet à la main même lorsque nous les trouvons corrects. Mais pour former les anneaux fondamentaux volitionnels, et pour forcer un être sentant à renoncer à un exercice actif présent, le fouet ne vaudrait rien, ce serait un bien mauvais instrument d'éducation. L'animal lui ne sait rien des desseins cachés de celui qui le dresse ; il n'a de présent à l'esprit qu'une série de peines cuisantes, et l'existence de ses propres énergies actives. La douleur de la souffrance détourne le courant des énergies ; d'autres impulsions partent des centres irrités ; et quand l'une des punitions, ou des coups de fouet cesse, lorsqu'il obéit à une de ces nouvelles impulsions, il se rappellera celle-là de préférence aux autres. Si la cessation de la punition n'avait pas le pouvoir d'engager l'animal à agir dans un sens plutôt que dans un autre, il serait impossible de dresser un jeune cheval. L'animal sous le coup de la souffrance, agirait peut-être avec une spontanéité plus violente mais n'apprendrait pas à se mouvoir dans le sens qu'on lui voudrait imposer.
L'éducation du fouet ne peut pas commencer dès le moment de la naissance. Il faut déjà pour y arriver, un certain développement volontaire. Nous avons de bonnes raisons pour supposer que la formation d'une première association volitionnelle rend plus facile celle d'une seconde bien qu'elle puisse être d'un ordre tout différent. Cet accroissement de facilité peut venir de plusieurs circonstances sur lesquelles
je reviendrai ; mais je crois que l'expérience seule d'avoir associé des mouvements et des sensations rend l'acte plus distinct, et que la première association, est, à ce point de vue, la plus difficile à faire naître. C'est donc une sorte de cruauté que de vouloir soumettre trop tôt le jeune animal ; non pas parce que nous pourrions ne pas réussir, mais parce que la souffrance serait beaucoup plus grande en ce cas. On n'a pas l'habitude de commencer l'éducation de l'enfant dans sa première année parce qu'il ne verrait pas clairement la connexion des peines et des actes, et qu'il ne pourrait pas commander à ses activités non encore dévelojDpées.Les premiers essais d'éducation sont suppressifs, et généralement ils provoquent des crises de larmes et de cris.
L'éducation d'un jeune animal nous permet de calculer le temps nécessaire à la formation d'une association entre une sensation de souffrance et le mouvement qui la supprime. Le cheval dressé allonge le pas sous le fouet ou l'éperon, s'arrête lorsqu'on tire sur les rênes. Employez les mêmes moyens pour faire courir ou pour arrêter un jeune poulain, et vous n'obtiendrez rien de semblable. Après beaucoup de souffrances, l'animal lie un certain mouvement à une pause dans les tourments qu'on lui inflige ; voilà le premier degré du développement. Après une autre leçon et beaucoup d'expériences semblables, il agira de lui-même dans un certain sens et comme la première fois éprouvera une interruption dans ses souffrances. La répétition de cette coïncidence produit une adhésion contiguë et chaque jour l'animal fait le mouvement nécessaire à la suite de moins de luttes, de moins d'erreurs. Enfin après un certain temps, qui doit être observable pour tous les cas, le mouvement et la sensation sont si fermement associés que le mouvement se fait en même temps que la souffrance est ressentie. Et c'est ainsi que ranimai est dressé pour chaque mouvement particulier. Quand par hasard il y a erreur, ou qu'une inclination perverse fait l'office de puissance perturbatrice, il faut épuiser la force primitive de la nature, et infliger à l'animal une suite de châtiments jusqu'à ce qu'il ait abandonné ses mauvaises habitudes et pris la bonne. Même lorsque les volitions complètes sont définitivement acquises, on peut toujours faire appel à cette circonstance qu'une peine présente tend à supprimer un mouvement présent, et en réaUté, jusqu'au
l'ouïe et la vue 325
dernier jour de notre vie nous ne pouvons nous dispenser d'user de cette tendance.
8. — J'indiquerai rapidement quelques observations sur les sensations de l'ouïe. L'enfant ne peut protéger 'facilement par un mouvement spécial son oreille contre les sons durs, rauques, discordants ; de là l'impossibilité de former, dans la première période du développement, n'importe quelle association volitionnelle. Lorsque la faculté de se mouvoir est développée, un animal fuit le son qui lui est désagréable ; mais cette action implique une certaine estimation de la direction, qui ne peut se faire que lorsqu'on a une certaine expérience des sons. Mais si cette expérience n'existe pas d'après la loi primordiale de volition, l'animal doit continuer sa course pendant que le son désagréable se fait entendre, et s'arrêter si la souffrance produite augmente. La même chose arrive, en tenant compte bien entendu de la différence inévitable, quand l'oreille perçoit un son très agréable. L'auditeur est sous le charme ; toute impulsion motrice est supprimée, et l'attitude qui est celle du repos attentif est gardée de préférence parce qu'elle donne un maximum de jouissance. L'enfant lui-même acquiert la falculté de rester tranquille pour jouir de sons agréables, parce qu'il sent qu'ainsi le plaisir augmente, tandis qu'avec le mouvement, il diminue (1).
9. — Les plaisirs et les souffrances de la vue s'associent rapidement aux mouvements spécifiques ; et cela parce que quelques-unes de nos impulsions spontanées primitives sont provoquées par les sensations de la vue. Quand nous avons une douce lumière devant les yeux, nous nous sentons privés si on la déplace d'un certain côté. Nous pouvons cependant conserver le plaisir ressenti en faisant quelques mouvements très faciles que chaque enfant accomplit plusieurs fois par jour parce que ce sont les mouvements principaux par lesquels commence l'activité spontanée. L'action de tourner la tête semble naître aussi aisément que tout autre mouvement ; il suffît que ce mouvement si simple se fasse
(1) Apollonius de Rhodes dit des Argonautes écoutant les chants et la lyre d'Orphée, qu'ils sentaient avec tant de force le charme de cette musique que lorsqu'elle cessa ils restèrent immobiles, la tête inclinée, attendant qu'elle recommençât.
en même temps qu'on éloigne la lumière pour que les deux faits s'unissent et que cette union ait ses effets habituels.
M. Abbot (Sight and Touch^ p. 164) expose ainsi les résultats de ses observations faites avec soin, sur l'acquisition de la puissance volontaire quant aux yeux. « L'impression très vive que fait sur les yeux la lumière d'une bougie, fixe le regard si bien que le corps peut bouger mais que la tête reste immobile. » Je ne suis pas ici en situation pour contester ce fait, mais avant de m'en servir comme point de départ d'un raisonnement, j'aimerais à ce qu'il soit confirmé par le plus grand nombre possible d'observations. J'ai peine à croire que ce soit là un effet invariable, en tout cas il faudrait calculer quelle est sa prépondérance comparative.
M. Abbot continue : « A trois semaines, l'enfant distingue la lumière et d'autres objets et les cherche par des mouvements de la tête. » J'ai peur que ce second fait ne soit pas plus incontestable. Si un enfant garde la tête tranquille pendant que son corps remue, il doit accompHr une volition pour mouvoir la tête avec le corps afin de continuer à faire face à la lumière ; la disparition perçue (felt) de la lumière est le stimulus qui fait tourner la tête en sens contraire au mouvement du corps, afin de conserver l'impression qui disparaît. Un enfant capable d'agir ainsi serait aussi capable de tourner la tête vers la lumière qu'il ne verrait pourtant que par un regard oblique. A mon sens ces deux faits prouveraient que la faculté de suivre un objet se mouvant ou de se tourner pour faire face à un objet de côté, est instinctive.
M. Abbot dit ensuite : « Que dans la septième semaine l'enfant suit les objets des yeux sans tourner la tête, et que lorsqu'il les voit de côté il tourne les yeux vers eux. » Il est curieux que la faculté de tourner la tête précède celle de tourner les yeux, que la première soit assez précoce pour paraître instinctive, et que la seconde prenne tout le temps de se développer. C'est comme si notre éducation était guidée par une loi de parcimonie. Nous commençons par un mouvement incommode de toute la tête, puis nous découvrons à la longue « qu'un petit mouvement des yeux suffirait » pour chercher les objets. Il serait intéressant de noter la marche suivie pendant ces sept semaines, puisque c'est la