CHAPITRE II
La fonction de la sensibilité, c'est la sensation. Suivant ce que nous avons dit nous entendons signifier par sensibilité la propriété spéciale du tissu nerveux chez les animaux qui, comme Thomme, ont des centres nerveux et des nerfs périphériques avec des organes spécifiques des sens. Ceux-ci sont des organes différents de structure et aptes à être excités par les diverses formes de Ténergie comme la lumière, la chaleur, l'action mécanique, etc. Quant aux nerfs périphériques, ils ont leurs terminaisons extérieures en divers tissus, muscles, ligaments ou glandes, dans des organes comme l'estomac et les intestins, les reins et la vessie, et enfin sur différents points de la surface cutanée.
Dans sa signification vulgaire, la sensation c'est sentir le chaud ou le froid, percevoir un son, voir une couleur ; ainsi l'on dit de la douleur et de la fatigue que ce sont des sensations. La sensation, par conséquent, est consciente, c'est-à-dire perçue ; parlant de la sensibilité, nous l'avons déjà séparée de l'irritabilité justement par ce caractère spécial, la conscience.
celle-ci pouvant être évidente et intense, ou bien obscure et confuse ou subconsciente.
L'étude des sensations montre que l'on peut les classer en deux grandes catégories; d'une part les sensations spécifiques, celles qui ont leur origine dans les organes spéciaux des sens, ces organes sont tous externes ; d'autre part les sensations générales, ou internes qui dérivent des conditions particulières des tissus où de nombreux nerfs périphériques ont leur terminaison ; ces tissus sont des muscles ou des glandes, ou bien encore des organes composés de divers tissus comme Testomac et les reins. En général les conditions étant normales, quand il s'agit des sensations spécifiques, on a la conscience en même temps qu'une claire manifestation de tout ce qui est toucher, saveur, odeur ou chaleur ; pour les autres au con traire, si les conditions de fonctions des tissus et des organes sont normales, il n'y a pas de sensation : nous n'avons en général aucune sensation des phénomènes internes, sécrétions gastriques ou mouvements intestinaux; il faut en excepter, pourtant, le sens musculaire dans certaines parties du corps, mais on ne peut le séparer de certaines sensations spécifiques.
L'on peut avoir, même normalement, une sensation générale consciente, mais, c'est alors une sensation diffuse, qui passe inaperçue si elle est constante et sans intermittences ; c'est ce qui se produit dans le bien-être. Et si l'on se souvient de ce qui a été dit pour l'irritabilité, on verra que, de même qu'il n'y a pas de sensibilité dans les tissus trophiques, de même il n'y a pas, ici, de sensibilité proprement dite ; mais il y a irritabilité, celle-ci, mise en activité par des sti-
mulants normaux en quantité et en qualité, reste consciente et produit ses effets trophiqu^s et les fonctions vitales partielles. Quand il arrive que Tirritabilité peut être confondue avec la sensibilité, et que l'action organique, d'inconsciente se fait consciente, c'est qu'un changement quelconque dans le caractère général des phénomènes doit s'être produit, et ce changement doit avoir sa cause première dans la nature des excitants et dans la substance nerveuse excitée, car celle-ci, d'ailleurs, est un tissu spécifique. C'est seulement ainsi que l'on peut justifier l'application du mot sensation à ce que l'on sent dans des tissus ou des organes qui n'ont pas la structure spéciale nécessaire pour produire une sensation, et qui à l'état normal n'en déterminent aucune. S'il n'y avait jamais des faits de sensation dans l'estomac, par exemple, ou dans les reins ou dans les os, on ne pourrait dire qu'il y a des sensations générales, et surtout des sen sations inconscientes : la sensation, par sa nature, est consciente, et la sensibilité, par le caractère qui la dislingue de l'irritabilité et lorsqu'elle se manifeste en activité sensationnelle, est consciente. Ceci sera encore mieux déterminé dans la suite.
Comme tous les phénomènes naturels, et comme tout autre genre d'activité organique, la sensation a un processus ; pour qu'elle naisse et se produise, une excitation est nécessaire, c'est-à-dire que, pour que la sensibilité se manifeste sous la forme d'une sensation, elle doit être stimulée, il en est ainsi d'ailleurs pour l'irritabilité. Tandis que dans les organismes élémentaires, l'excitation de l'irritabilité est immédiatement suivie du mouvement, réaction produite
sans intermédiaires, ici, dans le fait de la sensation chez les organismes complexes à tissus variés, et avec des centres nerveux volumineux pour les vertébrés, et des ganglions nerveux pour les invertébrés, le processus qui conduit à la sensation est fort compliqué.
C'est d'abord Fintervention d'une forme d'énergie physique (choc mécanique, lumière, etc.) sur des organes sensoriels adaptés en vue de recevoir l'action extérieure ; cette action extérieure suit une activité spéciale des organes, cette activité est provoquée par le choc reçu, elle a une certaine duré^ qui dépend de la nature de l'action intérieure et 4® Torgane luimême. Les nerfs périphériques qui sont en relation de continuité avec les organes des sens subissent eux aussi cette action, celle-ci se propage jusqu'aux centres nerveux, cerveau plus ou moins développé en parties distinctes et associées, plus ou moins volumineux, tel, qu'on le trouve chez les vertébrés. Tout ce processus est de caractère physique, c'est un ensemble d'actions et d'excitations qui vont de l'extérieur à l'intérieur comme s'il y avait deux centres, les organes des sens et le cerveau ou les parties associées du cerveau, et comme si entre ces deux centres distincts se trouvaient des moyens de communication directe, les nerfs.
Dans le cas de l'irritabilité simple chez les animaux élémentaires et chez les plus élevés, la réaction, c'est le mouvement. On ne voit pas autre chose qu'un mouvement, différent selon les formes et selon la nature des tissus ; pour la sensibilité la réaction à l'exoitation n'est pas un mouvement, au moins immé-
diatement : comme réaction directe c'est, au contraire, une sensation qui a un caractère tout différent du mouvement, c'est un tout autre phénomène. Le mouvement de translation ou l'action réflexe, soit musculaire, soit de sécrétion, est en correspondance immédiate avec l'excitation qui provoque Tirritabilité ; c'est une transformation de l'irritabilité provoquée, c'est Ténergie latente qui se manifeste et qui devient un mouvement de réaction à l'excitation. Pour que, dans la sensibilité, un mouvement de réaction se produise qui soit comme un correspondant à celui qui se produit pour l'irritabilité, il faut qu'un second processus succède à celui de la sensation, il se passe dans les nerfs et dans les centres moteurs ; mais la réaction motrice n'est pas toujours nécessaire, et le phénomène, comme effet de l'excitation sensorielle, peut s'arrêter à la sensation. Dans le fait de la sensation, la transformation a donc un caractère difierent. Outre le processus de propagation du centre périphérique qui a senti l'action de Ténergie extérieure jusqu'au centre nerveux interne, c'est-à-dire jusqu'au rerxeau, le processus de sensation qui succède à l'irritation de la sensibilité est un processus de transformation. Et ce ne sont pas les seuls faits qui se produisent : le cerveau est une accumulation d'énergie ncrxecise, une énorme niasse d'énergie accumulée dont les directions de dégagement sont en rapport avec l'activité à laquelle cette énergie peut être appelée. L'excitation qui vient de la périphérie se multiplie selon la quantité d'énergie qu'elle peut mettre en action, et selon les voies habituelles de l'activité cérébrale, (^est là que la transformation de la sensi-
bilité en sensation définie et évidente a son dernier effet, c'est là que la sensation se complète en se révélant à Torganisme sentant. On peut donc considérer la sensation comme une manifestation d'énergie, ronnme une transformation de mouvements qui existent, inclus, sous forme latente, dans la sensibilité comme, dans l'irritabilité primitive latente, est inclus le mouvement de réaction.
Mais dans ce processus de la sensation, il advient que selon la quantité d'énergie excitatrice et par conséquent selon l'énergie centrale mise en activité, l'on a un rayonnement dans les voies motrices ; c'est-àdire que l'excitation des zones sensitives du cerveau déborde plus ou moins largement et envahit les centres moteurs, elle descend ensuite par les voies périphériques sans détermination de forme motrice, mais en augmentant l'énergie musculaire. Ainsi s'explique, comme l'a si bien démontré Féré, le fait de l'augmentation de la force musculaire au moyen d'une simple excitation sensitive. Ce phénomène trouve aussi son explication dans ce fait que, comme pour la simple irritabilité primitive, le mouvement est le but final auquel tend toute excitation. Ceci a une valeur biologique très importante pour le rôle que j'ai attribué aux phénomènes psychologiques, c'estdire un rôle de défense dans l'esthokynèse, ou sensation associée au mouvement.
L'analyse du processus de la sensation montre que ce processus est très compliqué, tandis que la sensation apparaît plutôt comme un fait simple quand on la considère en tant que phénomène accompli ; il devait en être ainsi, car ce processus avec la série
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de ses phases et leur succession échappe à l'individu, le phénomène se révèle seulement une fois accompli, on peut le considérer comme la dernière phase du processus de la sensation : celle de sa manifestation à la conscience. La cx)nscience, ' en somme, n'est qu'une propriété du fait psychologique et non un phénomène distinct en soi, c'est une propriété d'un phénomène qui s'achève dans les centres nerveux, c'est une révélation du phénomène accompli qui acquiert ainsi toute sa qualité psychique *.
On a beaucoup discuté sur la nature de la sensation et sur sa teneur ; je suis toujours plus convaincu de ce que j'ai exposé dès mes premières publications. J'ai trouvé, par l'analyse des sensations chez l'homme adulte, que la sensation contient dès son origine l'élément perceptif; celui-ci, sous sa forme la plus simple n'est pas autre chose que la reconnaissance de ce qui a provoqué la modification appelée sensation. Cet élément perceptif ne peut être séparé (le la sensation que par l'analyse intellectuelle, on réalité, il en est inséparable. Si, au moyen des organes spécifiques des sens, l'on éprouve des modifications que l'on appelle chaleur, froid, couleur, son, odeur, saveur, ces modifications révèlent en même temps des objets chauds, froids, colorés, sonores, odorants ou savoureux. Personne no voit une couleur sans l'objet coloré et sans la notion de la présence