CHAPITRE IV ÉMOTIONS
La douleur et le plaisir, tels que nous les avons examinés jusqu'à présent, sont directement déterminés par des excitations portant sur des organes et sur des tissus ; ces excitations se répercutent sur les fonctions vitales ainsi que je l'ai décrit plus haut. Ces deux phénomènes, dans ce mode de production, peuvent être considérés comme primitifs, comme présidant à la conservation de l'animal antérieurement à d'autres phénomènes, les phénomènes intellectuels, qui peuvent sembler plus clairs et de prévoyance plus accentuée. La douleur et le plaisir sont précisément ou des restaurateurs de la vitalité organique, ou des motifs de mort lente ou subite ; leur influence s'étend à toute l'action organique, elle rejoint même la plus élevée, le cerveau, et y apporte la vie ou la mort car elle y apporte ou la dénutrition et l'anémie, par conséquent des troubles profonds de la fonction, ou l'exaltation et la nutrition abondante avec une fonctionnalité normale et productrice.
Mais outre cette fonction primordiale, il existe une autre source de douleur et de plaisir ; je n'hésite
pas à Testimer plus large et plus abondante, plus continue et plus profonde que la première, on peut l'appeler indirecte ou secondaire à cause de sa façon d'agir sur l'organisme : je veux parler de ce que l'on appelle communément les émotions, La peur, la terreur, la joie, la gaîté sont des formes émotionnelles suffisamment connues, on attribue les premières à la douleur, les secondes au plaisir ; on trouve d'autres émotions voisines, la colère, la haine, l'amour, la tendresse et une assez longue série d'autres émotions interviennent, liées à tous les actes de la vie humaine journalière qui semble être dirigée ou stimulée par elles.
Chacune de ces émotions, selon mon opinion et après de longues et attentives observations sur les faits, se produit en suivant ce processus : une sensation visible, auditive ou autre stimule ou rappelle une image, d'une façon claire ou obscure, ou bien n'en rappelle aucune, mais comme excitant sensationnel donnant des perceptions, devient, par les voies cérébrales habituelles, une perception localisée, descend exciter ce même centre principal de la vie que nous avons déterminé plus haut comme centre de la douleur et du plaisij-, stimule ce centre spécial d'où partent comme réflexes les excitations du cœur, de la respiration, et d'autres fonctions concomitantes que je décrirai d'une façon spéciale plus loin.
Ce processus ainsi généralisé indique que le centre du sentiment de douleur et de plaisir, pour les excitations périphériques centrales ou cérébrales, est unique et que le processus émotif ne difière pas de celui de la douleur ou du plaisir qui a un carac-
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tère physique dans les différentes voies de l'excitation ; pour le processus émotif, ces voies sont centrales ou en même temps centrales et périphériques. En général les psychologistes appellent idées les excitations qui provoquent des émotions, tandis qu'ils appellent sensations les excitations à caractère physique périphérique : nous trouverons que cette classification des stimulants est inexacte de même que l'interprétation différente qu'ils donnent aux émotions, par rapport aux douleurs et aux plaisirs en tant que sentiments à caractère physique, est obscure et inexplicable. Les émotions comme la douleur et le plaisir se rapportent directement à la vie de nutrition non à celle de relation, je dis directement, car on ne peut démentir la relation que ces phénomènes ont indirectement entre eux ; ici aussi, pour les émotions, on trouve les deux domaines psychiques délimités par le caractère différent des phénomènes et du siège de production ; on voit là bien mieux qu'ailleurs comment la vie et la psychologie ne peuvent le moins du monde se séparer dans la douleur et dans le plaisir directement provoqués et dans les émotions, c'est-à-dire dans la douleur et dans le plaisir indirectement provoqués : la vie se confond avec l'activité psychique. Les phénomènes intellectuels sont pour les émotions ce que les excitations organiques externes sont pour la douleur et le plaisir ; les effets généraux de ces stimulants sont parfaitement analogues, je dirais qu'ils sont identiques s'il n'y avait dans les douleurs physiques une localisation qui manque dans les émotions.
Dans les émotions il se produit arrêt, ralentisse-
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ment ou accélération des mouvements du cœur et de la respiration ; on y voit des dépressions des muscles périphériques causées par la restriction des vaisseaux correspondants, des altérations de sécrétions, ou bien au contraire une exaltation dans les mouvements, et des sécrétions abondantes, de la rougeur ou de la pâleur, des troubles digestifs ou une plus grande activité d'assimilation, de la dénutrition ou du bien-être, de l'anémie, partielle ou totale, ou bien une augmentation de vitalité, une mort lente ou subite, ou bien la restauration des forces perdues. Il y a aussi, et plus fréquemment que dans les douleurs physiques, une altération des fonctions intellectuelles, altération qui peut être permanente ou temporaire, profonde ou superficielle : c'est le trouble profond ou persistant de l'activité nutritive qui a ses pernicieux effets dans le viscère supérieur de l'homme, dans le cerveau.
Tandis que, comme je l'ai dit plus haut, les douleurs et les plaisirs provoqués sur les organes externes et sur les tissus se localisent puisqu'ils sont perçus, tandis qu'ils acquièrent un caractère psychologique propre comme sensation, les émotions n'ont pas une semblable localisation bien que, dans les organes excités, le cœur et l'appareil respiratoire et dans l'épigastre on puisse, dans le cas d'une émotion douloureuse, ressentir une sensation pénible. La douleur émotionnelle diffère donc de la douleur physique dans son apparition sous l'aspect psychique, elle est plus complexe, souvent plus violente et plus pernicieuse. Et tandis que la douleur physique ne se renouvelle pas lorsqu'elle a disparu, sinon comme une idée sans aucun effet, la douleur émotionnelle
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peut se renouveler plus ou moins énergîquement et produire ses eflPets comme à son origine. La cause de ce phénomène est facile à comprendre : les émotions réelles étant provoquées par des idées et des images mentales, les mêmes idées et les mêmes images peuvent renouveler les émotions qui ont été déjà subies.
Jusqu'à présent l'interprétation du processus émotif est restée très obscure; je crois que cela dérive de cette conception que les émotions sont des phénomènes appartenant au domaine de l'intelligence et de l'idée et que les phénomènes à simple caractère physiologique du cœur, de la respiration, etc., sont de simples expressions extérieures, phénomènes réflexes dus à la diflusion des excitations, et non phénomènes propres à l'émotion elle-même. C'est d'ailleurs sous cet aspect que ces manifestations ont été étudiées de Charles Bell à Duchenne, de Spencer et de Darwin à Mantegazza. Depuis quelques années seulement un physiologiste de Copenhague, Lange, et un physiologiste américain, James, ont donné de nouvelles interprétations des phénomènes émotionnels. Lange a cru en trouver l'origine principale dans les excitations du centre vasomoteur*; James trouve que l'explication de Lange est trop restreinte et il pense que les émotions ne sont pas autre chose que les sentiments des changements organiques subis ; il place à la base de son interprétation ce principe : « Ma théorie, c'est que les troubles organiques suivent directement la perception et le fait qui la provoque et que l'émotion c'est