PREFACE DE L'EDITION ITALIENNE
Il y a fort longtemps que l'expérience vulgaire place le siège des sentiments dans la région du cœur ; les poètes et les romanciers eux-mêmes, décrivant les sentiments, les rapportent à cette région : le cœur fait symétrie à la tôle à laquelle on attribue les phénomènes de pensée ; on les met en opposition ou en harmonie comme centres Tun de sentiments, l'autre de pensées selon les tendances et les désirs. Le cœur souhaite, désire, la raison réfrène le désir ou le seconde. Le cœur se déchire dans les douleurs; dans l'anxiété, dans l'attente angoissée, le cœur est lourd ; le cœur est blessé lorsqu'il a une désillusion ; la main de celui que l'on surprend ou que l'on épouvante va immédiatement presser la région cardiaque. Dans les états angoissés de la vie, le cœur est oppressé, et dans l'acuité de la mélancolie, Tangoisse précordiale est la caractéristique la plus évidente des souflrances localisées.
Je tente une démonstration scientifique de l'expérience vulgaire ; tout ce volume est la démonstration progressive que les sentiments de douleur et de plaisir
t\ PRÉFACE DE l'ÉDITION ITALIENNE
n'ont pas leur origine dans le siège même où se développe la pensée ; ils sont constitués parles altérations des fonctions de la vie organique, rendues conscientes par les voies cérébrales, dominées par un centre encéphalique, centre des centres d'origine des nerfs qui règlent les fonctions vitales : la moelle allongée. Celle-ci est donc un centre de douleur et de plaisir provoqués par tout stimulus organique, physique, sensitif, en quelque partie du corps que ce soit, externe ou interne, ou bien provoqués par des perceptions, des idées, des pensées. Tout sentiment en quelque lieu qu'il soit provoqué, de quelque caractère que ce soit, se rapporte directement à un centre émotif commun, dans la moelle allongée ; de là partent les excitations qui modifient, troublent, révolutionnent la vie organique, en commençant par le cœur et la respiration : les for mes qui en résultent sont les sentiments. Le cerveau, en tant qu'organe des fonctions mentales, intervient dans les sentiments pour deux genres de faits, comme cause d'excitations, au moyen d'idées et de pensées, du centre émotif dont naissent les émotions, et comme moyen de rendre conscientes toutes les perturbations des fonctions organiques, base physique des sentiments.
Cette base physique des émotions étant admise, j'ai dû rechercher de nouvelles voies pour l'interprétation des processus émotionnels ; j'ai donc dû m'éloigner souvent des explications cloimées jusqu'aujourd'hui et je me suis môme souvent trouvé en opposition avec les théories admises.
i^lus lourde a été la tâche d'interpréter les phénomènes esthétiques à qui Ton attribue communément
PRÉFACE DE l'ÉDITION ITALIENNE 5
un caractère intellectuel plus développé. Mais l'analyse m'a révélé que les sentiments esthétiques ne font pas exception aux lois générales trouvées pour toutes les émotions et même, jusqu'à un certain point, ils en deviennent eux-mêmes une preuve plus évidente.
Rome, mai 189 4.
G. Sergi.