I. — Émotions dépressives
Si nous recherchons et que nous étudions les bases physiologiques de toutes les émotions qui entrent dans la catégorie générale supérieure, nous voyons que les conditions dont elles dépendent doivent se trouver dans l'intensité de l'excitation, d'abord, puis dans la nature de l'excitation centrale en tant qu'idée, enfin, dans l'association de cette idée avec les effets ou la signification qu'elle a ou qu'elle peut avoir : tout ceci est ensuite subordonnée à la forme stéréotypée que les émotions ont prise dans leur apparition à travers leur transformation sous forme instinctive.
Quand im changement se produit dans les organes do la vie organique par IVxcitation qui vient du centre cniotif, ce changement est total ou partiel ; il est \iolont ou doux, diffus ou restreint ; le sentiment (|ui y prend son origine est donc en accord avec ces conditions. Si l'excitation est seulement momentanée, rémotion sera instantanée ; si elle persiste, l'émotion sera durable et nous avons alors connaissance des motifs de notre émotion dépressive en même temps
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que du sentiment dépressif spécial qui nous abat ou nous tourmente. Le trouble de la vie organique que l'on croit accessoire, comme un simple effet émotionnel, est au contraire la cause émotionnelle du caractère psychique, c'est l'émotion même dans ses caractères physiologiques, comme je l'ai déjà démontré.
Première espèce. — Peur, terreur^ épouvante, sont trois émotions qui diffèrent peu entre elles, ce qui se voit clairement par leurs caractères physiologiques ; la stupeur, la surprise, et V émerveillement sont trois autres formes émotionnelles, congénères des premières mais partielles et atténuées, toutes sont instantanées ; l'horreur et l'étonnement sont des formes qui appartiennent aux deux classes citées plus haut. Toutes sont instantanées et ont leur origine dans des caractères communs constants : l'arrêt du cœur et de la respiration ; mais l'énergie du phénomène est diverse, graduée ; et, à l'énergie la plus grande, se trouvent mêlés d'autres phénomènes qui sont des interventions d'autres fonctions nutritives ou d'organes de mouvement, interventions totales ou partielles comme on le verra ci-après.
a) Peur, terreur^ épouvante : arrêt du cœur et de la respiration ; dépression subite de l'appareil neuro-musculaire volontaire, totale ou partielle ; d'où îmmobilité avec ou sans tremblement. Action vasomotrice, retrait du sang des capillaires superficiels, externes ou internes, dérivé, à mon avis, non d'une action des vaso-constricteurs, mais d'une paralysie ; pâleur. Sueurs froides ; relâchement des sphincters, incontinence d'urine et de matière fécale ; perte
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de la sécrétion lactée et des menstrues. Spasme musculaire, perte de la parole ; dilatation des pupilles ; accélération du cœur après l'arrêt, pouls faible ; respiration haletante et profonde. Mort instantanée.
Ces phénomènes ne se produisent tous que dans la peur la plus grande et la plus violente ; la mort qui peut subvenir marque le comble de la violence émotionnelle tandis que la série des autres phénomènes est une aproximation de la mort, car ils sont des symptômes d'agonie.
Ainsi que nous l'avons vu, dans le bulbe et particulièrement dans le sinus rhomboïdal, se trouvent les racines de certains nerfs de la vie organique, et certains de ces nerfs sont unis entre eux et avec le sympathique cervical par des anastomoses. Une excitation violente se diffuse donc dans les différents centres émotifs et, par les anastomoses, passe dans les autres groupes nerveux ; d'où il suit que la complexité des phénomènes est plus ou moins grande selon l'énergie excitante et qu'il en est de même pour les gradations de la peur qui, comme nous le verrons, dépendent aussi dé conditions organiques individuelles permanentes ou momentanées.
Cet énorme trouble fonctionnel qui, psychologiquement, devient la peur, amène aussi des troubles cérébraux par les mêmes effets circulatoires, et, par conséquent, des troubles d'intelligence souvent très graves, une incapacité de juger la valeur des périls, une confusion mentale, du désordre dans les idées et dans les pensées, qui doivent tous être considérés comme phénomènes consécutifs ou effets de la peur : c'est l'énorme dépression de toute la vie organique
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qui altère les organes et les tissus qui en dépendent par leur fonction.
Stupeur^ surprise, étonnement. Les phénomènes caractéristiques communs avec la peur sont Farrêl du cœur et de la respiration, mais avec moindre violence ; de même pour l'immobilité subite, pour la pâleur, mais elles sont faibles et sans les effets sécrétoires et les relâchements musculaires caractéristiques de la peur ; souvent, la surprise et l'étonnement se rapportent à des impressions agréables.
En effet, la faible suspension des actes vitaux fondamentaux avec action vasomotrice même faible, est suivie d'une accélération du cœur et de la respiration qui reviennent ensuite à l'état normal. Il faut donc retenir ce groupe émotionnel comme un congénère du premier, ayant subi des modifications par son association à des idées différentes, à des conditions diverses dans la présentation mentale des phénomènes, à des actions et à des circonstances variées. Ainsi, ce groupe d'émotions qui ne deviendra jamais nuisible à Porganisme est une simple interruption de la normalité fonctionnelle sous la loi d'inertie.
i) Oppression, angoisse j anxiété. Si pour les émotions à longue durée, nous considérons l'angoisse, nous verrons qu'à part l'instantanéité, les phénomènes qui la déterminent sont, en grande partie les mêmes que ceux de la peur. Il n'y a pas arrêt, mais ralentissement des mouvements du cœur, respiration oppressée, dépression de l'appareil volontaire neuromusculaire ; retrait sous forme paralytique du sang des capillaires périphériques, anémie des poumons, de la peau, et, par conséquent, pâleur, aridité cutanée,
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buccale, amertume du goût, inertîe des mouvements : une intensité et une durée plus grande amènent des altérations digestives excrétoires et sécrétoires. de la dispepsie, la perte de l'appétit, de Tabandon ; sa continuation peut conduire à la mort.
Durant l'oppression, il y a des moments de réaction, on y voit des plaintes, et des larmes, des phénomènes d'irritation, pour quelques instants, au l)oint de colorer la peau de quelque rougeur, et des explosions de colère, forme de réaction à l'irritation.
Entre oppression, angoisse et anxiété, où les phénomènes primaires de la dépression sont communs, il y a des différences par modification et adjonction d'autres phénomènes accessoires. Dans l'angoisse et dans l'anxiété, et davantage encore en celle-ci, il y a une certaine agitation, une alternative dans les mouvements cardiaques, un état de repos relatif et un recommencement, selon la persistance et la violence du motif qui excite le centre commun des émotions.
Le découragement et Vabattement^ sont deux atténuations de l'angoisse ; un moins grand nombre de phénomènes accompagnent le moins grave rallentissement du cœur et de la respiration et les modifications circulatoires qui accompagnent le fait principal.
Enfin, nous avons, dans le même groupe, la désillusion et la mauvaise humeur. Ce dernier est le plus faible relativement à l'angoisse qui est le plus élevé dans la dépression organique fonctionnelle : le sentiment qui en résulte correspond nécessairement à l'extension de la dépression.
Deuxième espèce. — «) Honte, timidité ^ confusion. Dans la honte, il y a d'abord rallcntissement.
puis accélération du cœur et du système respiratoire, raccélération est faible ; il y a dépression dans l'appareil neuro-musculaire volontaire et incoordination des mouvements ; une rougeur caractéristique quelquefois de la pâleur, chez certains individus il y a alternative de rougeur et de pâleur ; confusion mentale.
Dans la timidité, les phénomènes se rapprochent l)eaucoup de ceux de la honte ; il s'y joint l'incertitude de la parole, et souvent le balbutiement qui dérive de l'incoordination des mouvements.
La Jconfiision appartient au même groupe que les deux formes émotionnelles instantanées que j'aiplacées sous la dénomination d'impuissance ; dans la honte comme dans la timidité, il y a, en effet, un sentiment d'infériorité imprévue devant d'autres personnes.
Darwin a tenté d'expliquer l'origine de la rougeur dans la honte ; il dit ingénieusement qu'elle provient de l'attention qui se retourne envers soi-même. Luimême, recherchant la cause physiologique de la couleur du visage dans la rougeur, rappelle l'expérience sur la section et la paralysie du grand sympathique cervical qui augmente la chaleur, Claude Bernard fit des expériences semblables à propos de ce phénomène. Il me semble que l'explication de Darv^in est peu convaincante, surtout après l'interprétation que j'ai donnée des faits physiologiques des émotions, en les considérant comme la base et la force physique •des émotions et non point comme des expressions extérieures ou des effets par excès d'excitation émotionnelle comme on l'admet généralement. Je crois que, dans la honte comme dans la timidité, il y a excitation limitée comparativement à celle qui se pro-
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(luit dans la peur et localisée spécialement dans partie supérieure du corps.
J'ai rappelé ailleurs les relations entre divers nei et branches nerveuses pneumogastrique, hypoglosse glossopharyngien, sympathique; l'excitation subi^ ' dans le centre émotif et ressentie d'abord dans le pneu — mogastrique s'est étendue au sympathique cervical eP^ ' et aussi à l'hypoglosse. Le sympathique cervical doit^ recevoir la plus forte secousse qui lui fait Subir une^ sorte de paralysie, d'où dilatation, comme lorsqu'il A est sectionné, des vaisseaux de la tête, et rougeur avec^^ la sensation de chaleur qui l'accompagne. En même ^ temps que l'altération de circulation dans la partie ^ superficielle de la tête, il doit y avoir une altération ^ cérébrale, cause de la confusion mentale si commune ^ dans la honte et dans la timidité, et cause de l'inco- ordination des mouvements de la langue, dans la parole, et des jambes, qui montre la gêne dans laquelle se trouve celui qui est timide ou honteux ; il me semble que, dans le cerveau, il doit se produire un phénomène opposé au phénomène superficiel, une restriction des vaisseaux, et par conséquent une anémie ; peut-être la dilatation s'étend-elle seulement à la méninge externe.
V) Résignation y obéissance ^ soumission, souplesse, humilité, déi^ouementy servilité. Ces sentiments se rapportent tous à la conscience de la propre impuissance ou de l'infériorité ; ils n'entraînent pas de forte dépression de même qu'ils ne provoquent aucune réaction ; ils s'expliquent par une série de mouvements qui proviennent do la mimique, si bien étudiée par Dakwin ; ce sont moins des sentiments que
des effets crimpiiissance consciente. Je crois que les mouvements peuvent s'expliquer comme simulacres de sujétion, ainsi que beaucoup de mouvements de salut de soumission, d'obéissance, de dévotion, etc.; actes forcés, à l'origine, commandés, devenus maintenant des formes se rapportant à la condition spéciale de celui qui ne résiste pas, cède, prie ou sert.^
La volonté doit avoir eu aussi une influence sur la manifestation de ces actes, car l'homme, devant le puissant, le fort ou le vainqueur, s'est plié prosterné comme pour implorer la vie. Ces actes doivent être associés à la conscience d'impuissance et à la réaction absente, et être la conséquence de la dépression d'énergie vitale qui en donne le sentiment. 11 n'y a point d'expérience directe, mais sans aucun doute, dans la soumission réelle, dans l'acte d'expression dévouée ou servile, le cœur doit battre à mouvements faibles et rapides, la respiration doit être courte, de même que l'on doit avoir une diminution du sang dans les vaisseaux capillaires des muscles. Souvent l'acte de dévotion servile est un abandon de soimême : l'agenouillement est le signe volontaire de la reddition et de la cession de soi.