‹ Les émotionsChapitre 28 sur 87 · SENTIMENTS MORAUX · texte numérisé non relu

SENTIMENTS MORAUX

Les sentiments moraux impliquent Texistence d'une société, des relations entre les individus composant cette société, une adaptation à la vie commune pour ce qui regarde les besoins et les impulsions individuelles, la reconnaissance par chaque membre de la société de ce fait, que chacun d'eux doit vivre et déployer sa propre activité pour la conservation de la vie et la satisfaction des besoins les plus immédiats qui dérivent des conditions mêmes de la vie ; de plus, ces sentiments impliquent les faits et les relations qui concernent la continuation de la vie dans la descendance et, par conséquent, dans le développement social, la famille, dans sa constitution que l'on ne peut séparer du fait social, dont les formes et les variétés ont une connexion intime avec le mode d'existence et de conservation de la société entière. Il y a encore un autre fait, c'est la conservation du corps social tout entier au moyen de la défense en commun contre les autres sociétés ennemies, et par conséquent le concours individuel de chaque associé du corps social par lequel, dans la continuation de sa descendance se conserve son existence et se développe son activité particulière.

2l4 1-ES ÉMOTIONS

Ces faits constituent un ordre de phénomènes complexe et multiple et donnent aussi un ordre d'idées élevées et abstraites que Ton comprend aujourd'hui dans la notion de devoir, de droit, de justice, de liberté d'action et de pensée, etc. Ces idées correspondent donc à des sentiments profonds qui portent les mêmes noms et qui constituent justement les sentiments moraux. Je pense trouver leur origine qui semble si obscure en étudiant spécialement l'origine des sentiments que nous avons examinés jusqu'ici. Les sentiments moraux ont-ils leur origine dans les sentiments individuels dont la base se trouve dans le trouble et dans l'altération fonctionnelle profonde de la vie organique ? Ont-ils une relation avec ce même centre émotif commun dont dépendent la douleur et le plaisir, qu'ils viennent de la périphérie ou du centre cérébral ?

Supposons que les hommes associés, guidés par leurs besoins, agissent de façon à ne pas reconnaître les besoins de leurs compagnons de société ; alors chacun d'eux voudra occuper tout ce qu'il pourra et, en agissant ainsi, se heurtera avec les autres qui en feront autant. Il naît alors une lutte dans laquelle se déploient les forces musculaires excitées par les émotions ; il y aura colère, fureur, lutte avec toutes ses conséquences, mort. Le plus fort vaincra, le plus faible succombera, ou, par la privation de ce qu'il voulait occuper, il se trouvera en péril de mort s'il n'a pas le nécessaire. Supposons que ces luttes se renouvellent ; il arrivera alors que les forts et les vainqueurs auront le plaisir de la lutte, ils pourront avoir aussi celui de la vengeance et de la cruauté, de

SËNTmENTS MOÎlAtX 2l5

même qu^ils ont celui de posséder ce qu'ils voulaient

et même plus qu'ils ne voulaient ; ils éprouvent donc

^ne série d'émotions exaltatives qui servent à donner

de la vigueur dans toute autre occasion semblable.

^Gs autres, les vaincus, qui ont été les faibles et

peut-être aussi les blessés, qui ont souffert les douleurs

^ ^Jiie morl prochaine, de la défaite et de la perte de

^^ qu'ils voulaient ou de ce qu'ils possédaient, qui

^^t vu la mort de leurs compagnons, ont peur d'une

Nouvelle lutte avec les vainqueurs anciens. Ils avaient

^^uflert une série d'émotions dépressives et souffrent,

^'^Hs le péril nouveau, de nouvelles émotions dépres-

*^^s, et avant tout, la peur.

-IVlais la lutte entre membres d'une société ne peut

I ^ Jîrolonger sans entraîner une conséquence fatale,

.ciestruction, il serait absurde que des hommes

^^i^sent vivre avec l'obligation de demeurer dans un

i^^t: perpétuel de lutte, car même les vainqueurs, su-

^ *^'Sent quelque dommage si ce n'est la première, au

^^^^ins la seconde fois. Il faut donc un frein aux appé- ^^^, une modération aux impulsions ; et cela existe, en

^^t, même dans les sociétés humaines les plus pri-

V^îtives. Ce frein modérateur n'est, tout d'abord, pas

^^térieur, il ne provient pas des centres cérébraux

^Modérateurs qui, comme chez l'enfant ne fonctionnent

pas bien à l'origine ; mais il vient de l'extérieur ; ce

Seront un homme ou plusieurs hommes, plus forts

que tous, qui réfrènent môme par la violence ceux

qui ne se contentent pas de cette limite nécessaire à

la vie sociale et à l'existence en commun.

Mais, outre le frein extérieur, imposé par violence externe, il y a ime autre cause qui limite la lutte et

2l6 LES EMOTIONS

rinimliié, qui limite le désir de tout occuper et ^^ tout posséder, c'est le sentiment de bienveillancr^/ né de la cohésion qui commence à restreindre /^ lutte et conduit à céder un peu de son bien propre. Le^ centres modérateurs cérébraux commencent donc à fonctionner par violence externe et par impulsion du sentiment de bienveillance envers les compagnons de société. Dans ces conditions, tous commencent à reconnaître le bénéfice de la limitation réciproque, l'utilité qu'il y a à ne pas envahir ce que d'autres devraient posséder, et par conséquent de ne pas empêcher la liberté d'agir chez autrui : ainsi la limitation de l'impulsion propre, avec la reconnaissance de la liberté commune d'agir chez autrui, même rudimentaire augmente psychologiquement le frein pour l'excès de l'action.

Mais un autre fait agit pour augmenter ce frein et reconnaître l'activité réduite de chaque membre du corps social, c'est une forme de peine, une vengeance dans le cas d'excès ou de manque de respect, c'està-dire une sanction établie par un chef dans une société constituée, chef puissant par la force physique et secondé lui-même par des hommes forts aussi. La peine, quelle quelle soit, est une douleur infligée, à l'origine une douleur physique forte, violente ; elle peut consister en la perte d'un membre du corps, ou même en la mort ; elle peut se limiter à des coups qui donnent des douleurs graves. La peine, chez l'homme comme chez les autres animaux est un frein à l'origine des sociétés parce que c'est une douleur réelle infligée au corps et qu'elle peut amener à la perte de la vie ; je dis aux

SE^iTIMENTS MORAUX 217

^^rigines des sociétés parce que, à ce moment, la peine suit immédiatement la transgression légale comme VI ne conséquence nécessaire et inévitable.

Une association psychique de faits divers et multiples s'établit chez l'homme, c'est Futilité sociale, d un frein- dans la lutte, la douleur qui peut être la conséquence d'une transgression à ce qui est établi jx)ur l'utilité sociale et, par conséquent, la peur de souffrir la douleur ; ce n'est pas tout, une répercussion, quoique forcée, en existe dans l'esprit, c'est la reconnaissance de l'activité individuelle de tout compagnon social et par conséquent sa liberté et l'occupation de ses biens. Un progrès mental, en même temps que l'établissement de fonctions cérébrales modératrices, produit et fixe des idées correspondant aux faits, abstraits sans aucun doute, car ils sont non point des images de choses, mais des symboles d'actions complexes. L'infraction de tout ordre social comme celle de tout ordre du chef et de l'habitude sociale doit immédiatement produire une émotion qui sera elle aussi dépressive, parce qu'elle est une attente de la peine, c'est-à-dire de la douleur, la réaction, dans ce cas étant spécialement impossible ou inutile. Entre la douleur de la peine menaçante et l'avantage que l'on obtient eu réfrénant les impulsions dommageables aux compagnons de société, s'établit d'une part un respect de la vie et des biens d'autrui, et de l'autre une sécurité de sa propre vie, de ses biens propres, et aussi de l'activité qui peut se déj)loyer sans entamer les fonctions normales entre membres de la même société. Ces conceptions qui semblent abstraites ou qui semblent l'effet de raisonnements subtils et logiques, Sbrgi. 13

QilS LES ÉMOTIONS

sont en réalité un résultat produit par le heurt réciproque, par les effets de ce choc et par l'équilibre qui doit en naître parmi les multiples forces en action. Dans tout ceci les phénomènes de la vie se sont trouvés engagés, avec les émotions qui résultent de luttes, de contrastes et d'équilibre établi. La stabilité et la sécurité dans les choses personnelles et dans la vie produisent du plaisir, le péril et l'incertitude produisent de la douleur ; c'est pourquoi une relation constante s'est établie entre le respect de la vie et de ^ la propriété d'autrui et la sécurité de soi-même : c'est une relation utilitaire qui est devenue manifestation j instinctive parce que organisée et héréditaire dans la j descendance.

Ce qui, à l'origine, est un effet de crainte de dou- leur immédiatement menaçante ou infligée, devient -^ instinctif par la suite, avec l'évolution mentale et -^ sociale, comme un phénomène qui est, lui aussi, une manifestation nécessaire de la vie dans l'ordre social. La conscience des actions sous ces impulsions instinctives donne plaisir ou douleur selon que ces actions sont conformes ou contraires à l'instinct déjà constitué. Les premières fois qu'un individu enfreint un ordre social, il souffre toutes les sensations peureuses que donne une émotion douloureuse par le péril dans la peur ou dans l'appréhension ; il y a donc accélération des mouvements du cœur, pouls petit, respiration haletante, phénomènes vaso-moteurs, pâleur ou rougeur selon les cas et les conditions spéciales du moment ou consécutives au moment. Au contraire, toutes les fois qu'un individu surmonte les difficultés et est vainqueur dans la lutte entre le respect d'au-

Page 1