‹ Les émotionsChapitre 52 sur 87 · The Origin of Music · texte numérisé non relu

The Origin of Music

disais, comme conclusion de l'exposition de certains faits, que : « Dans les races humaines inférieures, les relations sexuelles sont souvent semblables à celles des autres animaux; ce qui pousse à l'union entre homme et femme est une simple excitation organique, quelquefois sans amour, sans aucune de ces formes qui paraissent avoir la première place chez nous. L'amour, chez les sauvages, est dépourvu de cette idéalité qui distingue les races supérieures et l'homme civilisé. Et si nous n'avions d'autre argument pour prouver cette assertion, il nous en resterait un très fort et très concluant par nous-mêmes. L'idéalité du sentiment possède une manifestation extérieure qui correspond à une forme artistique quelconque, mais dans notre cas, elle correspond à l'expression parlée ou chantée, à la poésie amoureuse. 11 n'y a rien de tout cela chez les nations sauvages. Même là où il y a des chants de guerre, il n'y a pas de chants d'amour. Il y a, il est vrai, dans certains endroits, des fêtes et des danses pour célébrer le moment de la puberté chez les jeunes filles comme chez les jeunes gens ; il y a des chants ou plutôt des sons cadencés qui accompagnent la danse, mais il n'y a aucune expression d'amour ou de tendres sentiments *. »

L'idée de Spencer sur l'origine du chant musical peut être considérée en partie comme analogue à celle que nous avons exposée déjà sur l'origine de la

I. Voir PowERs, Tribes of Californitty p. 335-336, pour les danses et les fêtes de la puberté chez les Wintun et les Maïdu.

Boas, in The Central Eskimo, cité plus haut, rapporte une série de chants.de tout genre, mais aucun chant d'amour, p. 648-658."

danse, c'est-à-dire que c'est une expression de sentiments principalement provoqués par des faits qui ont eu un caractère d'utilité; selon nous, ce ne sont pas des expressions dans ie vrai sens musical rythmiquedu mot, mais des éclats de voix et des cris poussés dans une assemblée de peuple, au moment même où s'exécutaient des mouvements violents du corps entier, d'où l'origine simultanée de la danse et du chant, puis vient le chant choral, et enfin le chant isolé. On peut aussi constater pour la danse la même évolution allant de la danse tumultueuse à une danse plus calme, puis à une danse exécutée par une partie du peuple divisé par sexe, enfin à une danse exécutée par deux ou une seule personne comme cela arrive dans les fêtes des sorciers ou dans d'autres fêtes religieuses.

Nous avons vu la danse se développer sous l'influence des diverses émotions et nous avons vu cellesci provoquées par l'impulsion des besoins de la vie. La peur d'êtres supérieurs mauvais, ou bien le désir de rendre les divinités propices, afin qu'elles soient favorables à la pêche ou à la chasse, aux semailles ou aux récoltes; la joie à cause de l'abondance des moyens de vivre, la colère guerrière et la satisfaction de là victoire, la douleur pour la mort d'un chef ou d'un individu de la tribu, tout cela a son expression dans la danse; nous admettons qu'il en est de même pour la musique, qu'elle soit produite par des instruments ou bien orale et chantée.

Dans les grands rassemblements d'un peuple agité, outre les divers mouvements musculaires plus ou moins violents, il y a encore des émissions de voix

ORIGIiNE DES SENTIMENTS ESTHÉTIQUES 335

plus OU moins concordantes dans leur forme à cause des excitations qui sont partout les mêmes ; si le peuple est réuni à cause de la mort d'un chef et pour son ensevelissement, il y a une tristesse générale et une lamentation même unie aux larmes, on fait les louanges du défunt et on en déplore la perte. Dans cette lamentation, il y a une répétition des mêmes paroles, avec des expressions caractéristiques de douleur, des exclamations, des soupirs, des interjections, de telle sorte qu'il s'établit un cantilène en difierents tons tantôt élevés, tantôt graves, qui forme un gémissement et sans qu'il y ait un caractère volontaire de cadence ou de rythme dans les sons; le rythme s'établit spontanément ou plutôt automatiquement. J 'ai pu observer ce fait chez des paysans et des gens du peuple. Réunis dans la maison, autour du mort, après la première explosion de douleur, ils se lamentent sur une cadence mélancolique et triste et qui n'est autre chose qu'une répétition de paroles cadencées et rythmées.

Il en est de même pour des émotions qui exaltent : les premières expressions en sont désordonnées, arythmiques, si la commotion générale persiste, il s'établit un accord de voix hautes, rythmées, dans un ton élevé, d'où des chants de joie et de guerre. Les chants isolés, sans les mouvements rythmiques qui constituent la danse n'existent probablement pas à l'origine ; il est fort probable, au contraire, que la danse et le chant sont nés en même temps; dans l'évolution de leurs formes, et dans la spécification des buts pour lesquels ils ont été faits, la séparation se produisit, incomplète cependant. En fait, dans les fêtes des

peuples primitifs, ie chant est rarement séparé de la danse. Et même le chant parait être un moyen d'eurythmie pour la danse plutôt qu'un produit distinct en soi, car il est souvent composé de paroles ou de sons sans aucune signification, ou bien d'un très petit nombre de paroles répétées sans variations.

Je crois que pour la musique, on peut répéter ce que j'ai dit pour la danse, c'est-à-dire qu'elle n'a aucun caractère esthétique à l'origine, parce que c'est l'expression d'émotions réelles, et qui ont une relation directe avec les besoins de la vie; mais, par suite de certains effets agréables excitant à l'exaltation, on a fait comme pour la danse, usage du chant par pur plaisir et en le considérant comme un passe-temps : ce qui en fait un plaisir purement esthétique. Il est donc facile de s'expliquer pourquoi, dans la danse comme dans le chant ou dans la musique, les faits de la vie réelle sont exprimés par une fiction, c'està-dire par une imitation qui produit un sentiment agréable, même avec des cléments provoquant une émotion douloureuse; ce phénomène se produit sous sa plus haute forme esthétique chez les peuples civilisés.

C'est une tentative épineuse que celle d'entrer dans l'analyse des sentiments esthétiques. Dans les pages qui précèdent j'ai tenté d'en donner une étude au point de vue de leur origine ; mais ici la tentative est d'autant plus difficile que toute une' série de psychologues anglais, de Spencer à Sully, ont fait des recherches subtiles et profondes dans le champ de l'esthétique. Pourtant la base physique des sentiments ayant été trouvée dans les phénomènes organiques de nutrition, il me semble que les sentiments esthétiques se présentent maintenant sous un nouvel aspect : l'analyse entre donc en grande partie dans des voies nouvelles et doit nous donner de nouveaux résultats.

Les premières impulsions viennent de sensations et de mouvements qui provoquent de nouvelles sensations ; les mouvements ont un domaine plus limité, ils se réfèrent principalement à la danse, puis à la locomotion rythmée ou à d'autres formes secondaires. Les sensations ont un champ plus étendu; ceci dépend pourtant de leur nature, le goût ne donnera pas une quantité de sentiments esthétiques aussi grande

338 LES ÉMOTlOiNS

que la vue ou ['ouïe ; l'odorat en fournit davantage que le goût et on peut en augmenter les effets en l'associant à d'autres sens ; la peau peut aussi en offrir quelques-uns. On considère ordinairement comme très élevés les sentiments suscités au moyen de l'ouïe (musique et chant) et de la vue (peinture, sculpture, architecture, couleurs dans les objets, les fleurs dans les diverses parties du plein air, la campagne, la mer, le ciel, dans la nature vivantfî, enfin). .

Ces excitations ne restent pas à l'état de sensation; mais, comme toutes les sensations, elles deviennent des images sensationnelles, c'est-à-dire des phénomènes cérébraux : idées, puis souvenirs et réminiscences si elles sont rappelées à la réalité. Ces idées ne sont pas isolées, elles n'ont pas un caractère différent des autres idées qui ont leur origine dans la sensation et la perception ; elles sont semblables à celles qui dérivent de la vie réelle et journalière, elles en sont une forme imitée ou simulée.

Les excitations que nous venons d'énumérer nesont pas les seules que peuvent produire des sentiments esthétiques, il faut encore y ajouter une série d'excitations générales analogues à celles qui suscitent à tout moment du plaisir ou de la douleur pour chaque fait de la vie dans laquelle nous sommes nous-mêmes acteurs ou spectateurs. Ces excitations produisent un éveil de sentiments réels, éprouvés dans d'autres circonstances et qui, au moment où ils se réveillent, ne se rapportent à aucune réalité, à aucun fait actif et présent qui puisse provoquer des émotions de défense en vue de la vie réelle, mais ils apparaissent comme des sentiments d'imitation,

ANALYSE DES SENTIMENTS ESTHETIQUES SSg

comme un surplus d'émotions qui dans cette circonstance n'a aucun caractère d'utilité.

Mais il existe encore une autre manière de provoquer des sentiments agréables ; des sons, des visions, des formes avec diverses gradations de lumière, des expressions vocales comme dans la poésie, deviennent pour nous des causes d'excitations indéfinies, nous ne pouvons les rattacher à des formes,* à des idées, à des sentiments déterminés; ces excitations ressemblent à certains faits intellectuels comme l'incertitude et le doute logique, l'indéfini dans les conceptions de l'esprit, elles sont même plus vagues, peut-être, plus incertaines, comme des apparences vaporeuses qui sont difficiles à concevoir et à résumer en quelque chose de déterminé. Ce caractère d'indéfini peut présenter de nombreuses gradations, il peut être très faible et secondaire ou bien très fort et primaire et même dominant, dans certaines émotions esthétiques ; le caractère complexe et d'ensemble de semblables émotions prend alors des apparences diverses et l'émotion en résulte plus ou moins profonde, intense ou étendue.

Dans chaque émotion esthétique, l'excitation d'origine périphérique et sensationnelle ne manque jamais, qu'il s'agisse, de la musique, de la peinture ou de la sculpture ou bien encore d'un autre art ou même d'un fait naturel. Pour produire certaines de ces émotions la valeur de la sensation peut être très forte, pour d'autres elle peut être très faible ; il en est ainsi pour les images ou pour les idées que les sensations réveillent ; si un excès d'indétermination surprend la sensation, toute idée s'obscurcit, tout souvenir se

confond et se disperse dans Timniense vague de Tinfini; ou bien, aussi, [es sensations servent comme une simple suggestion des émotions réelles et cachées, et cela dans des cas pour lesquels la réalité ne peut exister ; ces émotions assument alors la forme d'imitation ou de simulation, ou bien elles apparaissent seulement dans leur côté esthétique, dépourvues de leur fixité réelle et de leurs effets dans la vie. Dans tous les cas, et c'est ici que l'on a le caractère de l'esthétique en tant que fiction, celui qui éprouve une émotion esthétique est en même temps convaincu que celle-ci n'a rien à voir avec la vie réelle, qu'elle n'est pas une émotion de défense ou de satisfaction de besoins à caractère biologique ; s'il n'en était ainsi, il y aurait là une hallucination ce qui est une forme morbide, la confusion entre la réalité et la fiction.

Malgré cela, l'émotion esthétique est une émotion réelle, elle doit avoir et elle a tous les caractères physiques des émotions de douleur ou de plaisir dans la vie réelle; mais ce n'est pas tout, elle doit avoir les mêmes caractères que celles-ci, elle ne leur ajoute, en substance, rien de nouveau, c'est une de leurs formes ou de leurs transformations. Les émotions esthétiques sont par conséquent de dépression ou d'exaltation comme les émotions réelles ; cela est évidemment prouvé par les larmes, le rire, le sanglot, la suffocation, la pâleur, la sueur froide, l'arrêt de la respiration, du cœur ou leur ralentissement, l'immobilité, les yeux fixes ou mus obliquement, l'extase, les mouvements lents ou accélérés, les excbimations, elc, tous signes qui se produisent dans les phénomènes

ordinaires de douleur et de plaisir. Si l'on assiste à la représentation d'un drame et que l'on suive avec attention toute l'action, on porte un grand intérêt aux personnages qui se présentent sur la scène, on ressent de la sympathie pour l'un, de l'antipathie pour l'autre, on désire que l'opprimé, le calomnié, la victime du puissant soit vainqueur et que l'oppresseur soit écrasé et confondu ; dans l'attente du dénouement, l'on ai une pleine conscience de la violence de ses propres émotions et de la violence des battements du cœur, on sent que la respiration est devenue difficile et haletante; l'on est obligé d'essuyer quelques larmes et quand enfin, l'on arrive au dénouement que l'on attendait, l'on est satisfait et on jouit de cette satisfaction si elle se termine selon les désirs que l'on avait ou bien l'on demeure découragé, ennuyé, attristé, si la fin est contraire à ces désirs. Si l'action dramatique était un fait réel, le spectateur ne pourrait sentir autrement et ne pourrait qu'éprouver les mêmes émotions.

Ceci est aussi très facile à observer pour les émotions que l'on éprouve dans la lecture de romans, de comédies ou de tragédies, et dans toutes ces compositions poétiques où sont évoqués des faits humains qui fascinent tous les hommes, adultes ou enfants, savants ou ignorants, paysans et petit peuple. Même au théâtre de marionnettes, le public assiste silencieux, anxieux, palpitant ou joyeux suivant les aventures qui se succèdent et il crie, hurle suivant qu'il est plus ou moins ému : c'est là un signe évident de l'émotion qui le gagne comme pour les faits réels.

Page 1