MUSIQUE
Pour la musique, la forme, esthétique de l'émotion semble moins évidemment semblable aux émotions réelles, au moins pour certaines circonstances où la musique est le seul élément d'excitation esthétique ; il en est de même dans la contemplation de certaines œuvres représentatives comme la peinture ^t la sculpture, ou bien encore dans les formes architecturales. Il semblerait ici que tout soit intellectuel et que les phénomènes viscéraux n'y aient aucune action; que l'on parcoure les ouvrages des psychologues qui se sont occupés de l'esthétique, presque tous trouvent le plaisir intellectuel comme essence du plaisir esthétique, plaisir intellectuel presque pur, bien qu'il soit provoqué par des sensations et des mouvements visibles : les plus belles harmonies et les mélodies musicales sont considérées en dernière analyse comme des phénomènes intellectuels bien qu'elles aient des bases physiques et physiologiques dans le nombre, l'intensité et la composition des vibrations sonores.
Occupons-nous de la musique.
Pour les sensations de mélodie ou d'harmonie, nous ne pouvons pas plus faire d'exception que pour l 'effet produit sur les organes les plus importants de la vie organique par les excitations des organes spécifiques des sens et des organes internes de la vie de nutrition. Comme les excitations cutanées ou olfactives, les excitations acoustiques produisent sur le cœur et sur la respiration les mêmes effets selon la
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quantité, l'intensité ou la composition avec d'autres éléments qui peuvent augmenter encore l'effet produit. Du reste il est bien connu et il appartient même à l'expérience vulgaire, ce fait que l'on éprouve des perturbations cardiaques et respiratoires lorsque l'on perçoit d'une façon plus ou moins inattendue des bruits légers ou puissants : les voies et les moyens d'excitations sont pourtant les mêmes que pour les sons musicaux.
Lorsque nous pensons que les racines du nerf acoustique sont contiguës à celles du pneumo-gastrique et à celles d'autres nerfs crâniens, qu'elles occupent à peu près la partie centrale du plancher du quatrième ventricule et qu'elles sont si voisines des centres de la respiration et des actions réflexes du cœur; quand nous pensons que la musique vigoureuse comme les marches jouées par des cuivres produit des effets visibles d'exaltation et par conséquent une accélération du cœur et de la respiration, une innervation musculaire plus énergique, nous ne pouvons pas ne pas admettre que les excitations d'une mélodie quelque douce et émotionnante qu'elle puisse être, ne produisent les mêmes effets perturbateurs sur le cœur et sur la respiration.
On doit donc admettre que, en général, les ondes vibratoires du son ont différents effets sur les fibres nerveuses et sur d'autres éléments comme les organes de Corli, et que ces effets sont les moyens qui causent l'excitation, par voie directe, du cœur et de la respiration ; car les excitations périphériques se portent aux centres d'origine du nerf acoustique, la moelle allongée, là l'excitation s'étend et se déverse
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sur les racines du pneumo-gastrique et sur les autres centres réflexes de la moelle, et au moyen des nerfs spéciaux qui en naissent, elle se dirige vers la périphérie ; à la sortie de la boîte crânienne ces nerfs se relient par anastomose à d'autres rameaux nerveux spéciaux, ils y déversent une partie de l'excitation qu'ils transportent, ils rencontrent aussi la portion cervicale du grand sympathique qui est excité à son tour suivant les dificrenles conditions de l'excitation d'origine. Les changements graves qui se produisent dans les fonctions des organes que favorisent ces excitations (d'abord accélération ou ralentissement des mouvements du cœur et de la respiration, puis trouble dans la pression du liquide sanguin et dans d'autres organes s'il y a lieu), sont communiqués aux centres conscients par leur voie naturelle au moment même où, par le moyen du nerf acoustique qui porte au cerveau supérieur les excitations spéciales, l'on a conscience des sons et où l'on en a une perception définie. Par conséquent l'intensité émotionnelle de la musique en tant que plaisir est due à toutes les excitations des fonctions nutritives, tandis que la perception de la qualité et de l'intensité des sons se produit au moyen des centres cérébraux supérieurs.
On démontre, en particulier, que les excitations du plaisir et de la douleur sur les organes sont analogues dans leur forme à l'excitation acoustique et par conséquent à l'intensité, à la qualité, au rythme des sons, partant a la mélodie et à l'harmonie. Les mouvements cardiaques et respiratoires doivent avoir une relation intime avec le rythme de la mélodie et
f de riiarmonie puisqu'ils sont influencés rythmiquement, ils doivent donc modifier leur rythme fonctionnel suivant le rythme acoustique : en cela consiste, semble-t-il, tout le mystérieux de la musique. L'effet esthétique de la musique, alors que nous avons la connaissance des sons en tant que phénomènes acoustiques et de leurs effets directs, ne pourrait être plus secret et plus mystérieux pour celui qui en veut tenter l'explication. La forme rythmique d'une mélodie, d'un air joué ou chanté, s'élève et s'abaisse, elle a des gi-adations ascendantes et descendantes, elle a des variations lentes et rapides, ou bien des répétitions et des sons monotones; à tout ceci, et à la durée du son lui-même, correspondent des modifications dans les fonctions du cœur et de la respiration, de la pression sanguine et de l'innervation vaso-motrice. Mais ces altérations, également rythmiques et variables, au moment où elles modifient notre sensation générale et nous donnent ce sentiment passionnant de la musique, sont inconscientes en tant que modifications des fonctions viscérales, mais sont au contraire conscientes en tant qu'effets musicaux. Certains sons, dans les sonates pathétiques, ont des tons de faible intensité, l'excitation dont ils sont la cause devrait, apparemment, être faible; mais il est vrai, aussi, qu'ils ont un effet dépressif, et qu'un ralentissement des fonctions cardiaques doit se produire, ralentissement correspondant à d'autres effets concomitants qui échappent à l'observation subjective du sujet, celui-ci a seulement conscience de l'effet général d'une douce dépression, d'une sensation passionnante de langueur. La
musique exaltative, au contraire, comme les marches ou les danses produit une accélération des mouvements cardiaques avec augmentation d'intensité et innervation vaso-motrice correspondante.
Ceia se démontre théoriquement en examinant simplement les mouvements cardiaques dans leur relation avec les sons musicaux, car la mélodie a, dans la musique pathétique, des effets dépressifs plus intenses que l'harmonie, l'harmonie en a de plus intenses que l'accord, et ainsi de suite jusqu'aux combinaisons les plus étendues possibles d'accords. Le processus dans cette évolution musicale va d'un son unique à un son composé, puis à l'unisson parfait, puis à l'octave, à la quinte et enfin à la tierce; la composition des sons dans l'harmonievient ensuite, elle implique une variation plus grande mais accompagnée d'une consonnance qui se détache de la mélodie, de l'unisson et de la quinte. L'accord présente, en musique, une difficulté plus grande, puis vient la combinaison des accords par aflinité de son dans laquelle commence à apparaître un certain effort pour sentir les consonnances et la fusion d^une si grande quantité de sons. Si nous observons la nmsique |)rimitive, nous y trouvons une confirmation de cette évolution, bien démontrée d'ailleurs par Helm- HOLTz^, elle possède deux ou trois tons et a une monotonie absolue. La musique grecque et celle, fameuse, de Pythagore, n'étaient qu'une mélodie. De nos jours le développement de la combinaison des