I. Op. cit. y p
raison. Dans un domaine si obscur, il pensait alors à une certaine correspondance régulière entre ces lois et la nature de notre esprit, ce qui n'explique rien; nous admettons, quant à nous, une correspondance avec la nature des manifestations physiologiques de toutes les fonctions vitales..
La musique, comme toute autre émotion, suscite donc des sentiments appartenant aux deux classes examinées plus haut, de dépression et d'exaltation, et lorsqu'elle est particulièrement expressive elle peut provoquer des démonstrations extérieures de mouvements, de larmes, de pâleur, de sanglots, etc., comme des émotions produites réellement et avec les mêmes apparences que celles dérivées de la défense ou de la protection de l'individu. Il faut cependant remarquer que, quelque soit le caractère, dépressif ou cxaltatif, des émotions provoquées par la musique, celles-ci sont toujours agréables. Ceci est la caractéristique des sentiments esthétiques; les émotions dépressives causées par des faits réels et douloureux ne peuvent être agréables; c'est même le coté mystérieux de la musique comme de toute autre manifestation artistique, poésie ou roman, que l'on trouve une sorte d'attrait dans la douleur lorsqu'elle est provoquée par des moyens esthétiques.
Alors qu'il est facile d'expliquer le plaisir dans Texaltation que cause une musique vive et gaie, il est difficile de comprendre pourquoi la douleur est si attirante et ce serait plus inexplicable encore si Ton n'admettait que le sentiment esthétique est dépourvu de toute utilité, qu'il est hors de tout ce qui peut
être directement utile à la vie comme le soutiennent Spencer et Técole anglaise. Le plaisir esthétique est un plaisir parce qu'il a pour seul but le plaisir luimême, c'est un plaisir de se trouver dans un état de douleur fictive, causée cependant par des excitations artificielles. La douleur qui en naît est une expression psychologique de l'état de dépression où se trouvent la circulation et la respiration et par suite toute l'activité organique; c'est une langueur douce et caressante, une faiblesse de résistance qui se mapifeste par l'excitabilité facile du ceiitre émotif et par conséquent des nerfs qui ont avec lui une relation directe ou indirecte : le pneumo-gastrique, le glossopharyngien, le trijumeau; la conséquence en est le ralentissement des mouvements du cœur et la sensation de suffocation, les réflexes oculaires et faciaux, les larmes. Tout ceci produit un état qui n'est pas nettement défini dans la conscience du sujet et celuici ne peut l'associer à des phénomènes ou à des faits douloureux qu'il a éprouvés déjà si c'est seulement la musique qui a provoqué chez lui ces excitations; mais c^t état peut se définir en tout cas approximativement, si à la musique on ajoute une action parlée ou chantée où l'on décrit des faits et où l'on évoque des souvenirs* Dans ce cas, le phénomène est plus compliqué, car il y a là une reproduction définie de douleurs humaines ou de faits généraux, le vague et l'indéfini du sentiment prennent alors des formes claires et nettes, mais pas assez pourtant pour ne laisser subsister une pénombre, comme un de ces halos qui entourent les cercles lumineux, et qui rendent leurs limites moins précises.
Ces sentiments peuvent avoir une relation soit directe soit indirecte avec des événements où Ton a été acteur ou spectateur ; on éprouve alors des rémi • niscences qui, unies aux excitations musicales, portent les émotions à leur comble. Cet état a été décrit sous ses formes naturelles par Homère lorsqu'il parle d'ULYSSE: celui-ci, arrivé chez les Féaciens, est invité par Alcinols au palais royal où après ie banquet, un chanteur, s'accompagnant sur la lyre, chante certains faits du siège de Troie : « Tandis que chantait rillustre chanteur, Ulysse prit sa robe de pourpre de ses robustes mains, et la retirant sur sa tôte, il couvrit son beau visage; il avait honte de ses larmes devant les Féaciens. A peine le chanteur eût-il cessé de chanter, qu'ayant découvert son visage, il prit une coupe et offrit une libation aux dieux ». Il en est de même plus loin lorsqu'ULYSSE demande à Démodocêe de lui chanter les aventures des Achéens. La douleur, d'après la description d'HoMÈRE, est cette fois plus intense : « Et tandis qu'il chantait, le clair chanteur, Ulysse s'évanouissait de douleur (r^^xeTo),et les larmes, s'échappantde ses paupières, ruisselaient sur ses joues. Et comme une femme pleure le mari aimé. . . et que la douleur émacie son visage, de même des larmes attendrissantes coulaient des paupières d'ULYSSE *. »
*Qç 'OBugaeî/ç sXsstvbv iiiz'oop'jv. oay.pucv eîôsv.
Dans ce cas, les excitations musicales et le souvenir des aventures où il avait joué le principal rôle agissaient ensemble sur l'esprit d'ULYSSE.