POÉSIE
Xorsque la musique est associée à des événements et peut reproduire les émotions suscitées par des idées et par des phénomènes d'ordre humain sous différentes formes, elle acquiert un caractère représentatif: mais ce caractère sera toujours accessoire pour la musique, il ne peut devenir son caractère principal, celui-ci étant toujours sensationnel. Cependant, la musique devient, dans ce cas, plus émouvante, elle acquiert en même temps un sens d'indétermination car elle ne peut être directement adaptée à telle ou à telle conception définie. « L'indétermination de ces effets émotionnels est évidemment démontrée par ce fait : parmi ceux qui essayent de définir les sentiments qu'ils éprouvent en écoutant une composition musicale, chacun choisit différentes espèces d'émotions. Tandis que l'un croit entendre Sergi. 21
une lamentation d'amour, l'autre y voit des sentiments de rêverie qu'éveille un silencieux paysage de crépuscule.* » Cette aflBrmation de Sully est démontrée par l'observation que Gilman fit en Amérique sur un certain nombre de personnes : celles-ci, pendant l'exécution d'une composition musicale, notaient les pensées et les émotions qu'elles éprouvaient, ces pensées et ces émotions varièrent avec chaque individu^. C'est, sans doute, à cause de la réunion de ce caractère d'indétermination dans la représentation et de ses efiets sensuels que la musique a une signification plus universelle et un attrait plus passionnant que les autres arts.
Pour les arts représentatifs, celui que Ton peut considérer à beaucoup d'égards comme le plus voisin de la musique, c'est la poésie ; la difierence est cependant profonde, même dans leurs formes, car dans la poésie celles ci sont définies et dans la musique, elles sont vagues et ne sont pas appropriées d'une façon précise aux choses exprimées, elles s'en rapprochent seulement et produisent des effets variés suivant les individus. Ce qui rapproche la poésie de la musique, c'est le rythme et l'expression musicale qui réside dans la voix et dans l'accent. La musique possède le rythme, la poésie récitée s'en rapproche beaucoup car la voix a des tons musicaux de diverses hauteurs, et possède un tinibre fort agréable. Le rythme poétique produirait sur la respiration et sur la circulation
1 . Sully, On Ihe nature and Limita of the Musical Expression, p. 389, in Sensation and intuition, 1874.
2. Report on an expérimental Test of Musical Ëxpressiveness. In Amer, Journal of Psychology, IV, 4» V, i.
les mêmes effets que le rythme musical si l'idée exprimée par la poésie n'était une excitation plus intense et qui à elle seule suffit à provoquer l'émotion esthétique. Si nous croyons que le contenu de la poésie suffit déjà à produire un effet, nous comprendrons mieux encore que cet effet augmente de valeur si ce contenu est présenté sous une forme musicale. Du reste, le rythme, c'est la symétrie dans la fonction de nos organes sensibles ; une excitation rythmique provoque une tendance à l'unisson et modifie dans ce sens les fonctions elles-mêmes, de plus ceci donne un résultat agréable dans l'ensemble de la sensation. L'interruption du rythme comme celle qui se produit dans les interférences pour les vibrations entre les sons musicaux, est désagréable parce que le rythme des fonctions en est lui-même troublé. Le sens de la mesure et de l'accent dans la poésie peut donner une idée de ce phénomène; dans notre langue nous ne possédons plus la mesure dans le sens des Grecs et des Latins, il jious reste l'accent et la pose avec leurs combinaisons ; c'est pour cela que les tentatives de vers grecs ne réussissent pas, quel que soit l'effort de Carducci et de son école. La langue allemande qui possède ces deux caractères des langues classiques peut les imiter et les imite fort bien. Goethe a composé un chœur merveilleux dans le 3® acte du second Faust : le chœur des Troyennes ; il est calqué sur la forme grecque.
Parmi les divers genres de poésie, c'est la poésie lyrique, ou du moins certaines de ses formes, qui se rapproche davantage de la musique, car elle a ces aspects généraux et peu définis dans leur expression, au
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milieu desquels beaucoup peuvent trouver une situation semblable ou analogue à un état tout personnel : Il me semble que c'efet justement dans ces éveils de sentiments individuels que les poètes lyriques se complaisent, ce sont ces sentiments qui rendent la composition plus attrayante, car si tout un ensemble de sentiments assez définis, en rapport avec l'objet auquel on attribue un intérêt émotionnel, se trouve éveillé, d'autres sentiments accessoires sont aussi provoqués qui s'adaptent ou s'adapteraient à nous-mêmes, si nous étions placés dans des circonstances semblables. Conime forme intellectuelle cet aspect général de la poésie peut être comparé à la généralisation de faits particuliers. Je n'ai jamais vu ceci mieux exprimé que par les chœurs de la tragédie grecque, c'est cette qualité qui les rend tellement aptes à évoquer des sentiments individuels quoique vagues et indéterminés ; la poésie lyrique de Leopardi produit des efifets semblables et c'est pourquoi elle plaît et attire. Une poésie qui ne contient pas ce côté psychologique ne peut émouvoir ni évoquer un sentiment quelconque. La description extérieure des circonstances, ou de la nature qui nous entoure ne doit pas occuper la partie principale de la composition poétique si l'on ne veut pas que l'on reste indifférent à sa lecture. La poésie de Carducci, malgré le grand art et la délicatesse du poète, a ce très grand défaut : le sentiment de caractère humain n'y tient que peu de place. Carducci est un peintre, il domine par le coloris et non par l'expression.
La poésie on tant qu'art représentatif possède un autre élément commun avec la musique, la succès-
sion ; elle se développe en une série de développements successifs, opposés en cela à la peinture et à la sculpture qui ne peuvent représenter qu'un seul moment de l'esprit. Si nous appelons évolution du sujet représenté dans la poésie cette succession des événements, la peinture et la sculpture ne peuvent en exprimer qu'une seule phase.
Mais à ce point de vue, la poésie surpasse la musique par son caractère défini ; permettant de développer les événements et les circonstances, elle permet aussi le développement d'une série d'émotions soumises cependant à upe émotion dominante; elle permet le dénouement des circonstances posées, et l'attente qui accompagne toute l'évolution de l'action jusqu'à sa fin. La musique ne peut présenter ce caractère défini parce que ce n'est un art représentatif que dans les limites indiquées plus haut, à moins qu'elle ne soit associée à la poésie et spécialement à la poésie dramatique. Dans ce dernier cas, la détermination dérive de la poésie et non de la musique.
Outre cette manière propre à la poésie de développer les événements ou les conceptions dans une série successive, il y a en elle un autre élément qui sert à produire des sentiments esthétiques, c'est le caractère humain, représenté dans toutes ses variétés et dans toutes ses situations. Le plaisir esthétique suscité par l'imitation des actions propres à la vie apparaît ici plus clairement. Mais ce n'est pas seulement la poésie qui peut représenter le caractère humain ; il y a beaucoup d'autres compositions artistiques qui sont dans ce cas, le roman et la nouvelle, par exemple, et même la biographie,
Le caractère humain est le sujet le plus attirant dans la composition poétique ou dans les autres genres d'art, car il n'y a rien de plus intéressant pour l'homme que l'homme même, spécialement lorsqu'il est représente dans [les manifestations diverses et variées de l'action, que ces formes d'activité soient mentales, ou bien qu'elles soient un déploiement de forces physiques unies à celles de la volonté, ou bien encore des formes émotionnelles qui accompagnent l'activité ou la poursuite d'un but. Cet attrait que présente le caractère humain vient d'un sentiment sympathique par lequel nous sentons se confondre en un même ensemble Thomme, l'humanité entière, et nous-mêmes qui éprouvons l'émotion, comme si les actions d'un homme qui provoquent l'admiration étaient notre œuvre commune ou comme si l'émotion d'un homme dans une situation qui lui est particulière était propre à tous les hommes. C'est vraiment alors que nous sentons la solidarité humaine comme un sentiment d'origine unitaire, venant de l'unité de la pensée et de la sensation ; nous la concevons comme si les différentes manifestations de caractère chez les individus n'étaient qu'autant d'aspects de l'homme universel : c'est un sentiment égoïste très élevé en ce sens que l'on a un certain orgueil à appartenir à l'humanité, de même que dans certains cas d'abaissement humain on éprouve une humiliation.
C'est ainsi que l'on peut expliquer, à mon avis, l'attrait qu'ont pour nous les représentations émouvantes ; cet attrait pour la douleur nous fait subir toutes les dépressions organiques que nous éprouvons
pour une douleur réelle; c'est une universalisation de la douleur à laquelle nous adhérons, et c'est par conséquent une idéalisation qui rend la douleur élevée et digne d'admiration. Avec ce phénomène spontané d'amplification du sentiment se confondent des faits qui nous sont personnels, des réminiscences obscures ou éloignées de douleurs, de plaisirs, d'émotions en général éprouvés par nous-mêmes et par d'autres auxquels nous sommes liés par des sentiments d'amour, de reconnaissance, d'amitié, ou de sympathie personnelle. L'état momentané dans lequel se trouve celui qui écoute ou qui lit des représentations du caractère humain contribua à rendre plus intense encore ces effets. Cet état représente une disposition déjà acquise à ressentir de la pitié ou de la compassion, de l'admiration ou de l'afiFection et à donner par conséquent une vivacité plus grande aux impressions esthétiques bien qu'une certaine élimination des sentiments réels soit la conséquence de notre sympathie envers le sujet qui occupe notre attention. C'est-à-dire que malgré ce qu'ajoutent nos émotions personnelles à l'intensité du sentiment causé par le fait esthétique il y a un aspect général qui domine et qui nous rend aptes à nous émouvoir de ceque nous n'avons jamais éprouvé. 11 suffit qu'il y ait des expressions de douleur pour qu'une douleur / sympathique soit suscitée en nous. Lorsque la fiction esthétique arrive à imiter la réalité de telle sorte qu'elle s'en rapproche de très près, ce qui se produit dans la vie réelle se produit aussi dans la fiction,
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