LUMIERE, COULEURS, FORMES ET MOUVEMENTS
La lumière est une forme de l'énergie qui a beaucoup d'influence sur les organismes, plantes ou animaux ; pour les plantes elle représente une condition indispensable en tant que moyen de nutrition et d'accroissement ; chez certains animaux, on trouve aussi une fonction chromatique nécessaire à leur existence*. La lumière, sous ses formes colorées, sert aussi, au moyen des fleurs, à la fécondation des plantes entomophyles ^ Chez l'homme, l'influence de la lumière ne paraît pas être aussi immédiate que chez les animaux et chez les plantes ; mais l'on n'ignore pas qu'il y a des variations diurnes dans le nombre des mouvements cardiaques et respiratoires et ceci implique une influence de la lumière qui
I. Semper. The natural conditions of existence as they affect animal Life. London, 1881, chap. m.
3. Grant Allen. The coulour-sense : its Orif^in and Development. London, 1871).
d'ailleurs se sépare assez difficilement [de celle de la température. Des observations spéciales montrent que l'obscurité donne une sensation de suffocation, et que, à l'apparition de la lumière, même artificielle, la respiration par une inspiration prpfonde, entre dans une plus grande activité; il en est de même, mais plus modérément, lorsque l'on passe d'un lieu à moitié obscur ou ombragé, à un autre plus clair et plus lumineux. Il y a pour les mouvements cardiaques en même temps que pour la respiration une modification dans le sens de l'accélération. Tout ceci produit en général un sentiment agréable et souvent aussi de bien-être, surtout lorsque les deux influences de lumière et de température se trouvent réunies.
Contrairement à ce, qui a lieu pour les plantes, les influences lumineuses sur l'organisme humain s'expliquent indépendamment de la perceptibilité de la lumière et de ses formes chromatiques ; si l'on ajoute ces deux phénomènes, l'on a psychologiquement un sentiment agréable, on a l'habitude d'attribuer ce sentiment au caractère de l'impression objective, alors qu'il est constitué par un sentiment dérivé de modifications des fonctions vitales caractéristiques et de l'association de ce dernier sentiment avec l'action de la lumière, qu'elle soit chromatique ou non, sur la rétine. Comme nous nous rendons compte du résultat psychologique seul, nous ne savons nous expliquer le motif de l'attrait inhérent à toutes les formes de la lumière ; celles-ci doivent cependant modifier diversement les fonctions vitales de même qu'elles modifient diversement la rétine et qu'elles varient la perception. Il ne faut pas croire que ces modifica-
lions soient profondes et faciles à prouver objectivement par l'influence des couleurs du spectre; elles sont senties par l'organisme qui est, après tout, le plus délicat des organes perceptifs et conscients : c'est cela qui donne les différents états du sentiment, états très délicatement variés et qui sont difficiles à définir d'une façon précise. Les sentiments présentent cette difficulté dans leur définition parce que ce ne sont pas des produits intellectuels ni des formes mentales, mais des états variés d'intensité et de modalité. Le résultat de l'influence de la lumière ne diffère pas beaucoup de celui que produisent les sons musicaux, ceux-ci modifient les fonctions organiques avec une facilité telle que l'on prend l'habitude d'attribuer à la perceptibilité des sons le sentiment qui dérive de ces modifications.
Ces deux faits, lumière et son, démontrent une fois de' plus que d'autres sentiments, d'une intensité plus grande, les mouvements de modification fonctionnelle du cœur et de la respiration de même que le sentiment qui en est la conséquence, ne sont pas des mouvements réflexes dus à l'excès des excitations qui sortent de leurs voies habituelles, mais que ce sont au contraire des phénomènes directement provoqués : le fait ayant peu d'intensité ne peut s'expliquer autrement, et nous avons eu raison d'y insister dès le début.
Les couleurs no sont pas seules à exciter des sentiments esthétiques ; ordinairement, ce sont des manifestations de formes. Couleurs et formes sont psychologiquement unies dans la perception des objets, de telle sorte que pour nous, êtres percevants, les couleurs n'existent pas sans un objet coloré, ou
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sans un objet incolore au sens absolu du mot. Les mouvements des yeux et ceux de l'adaptation à la distance influent sur la perception des formés*.
Pour percevoir des formes définies, un grand nombre de mouvements des yeux sont nécessaires, ils sont rapides ou lents, grands ou petits, ils ont lieu dans des directions différentes, suivant des lignes courtes, droites ou brisées, latéralement, obliquement, verticalement et horizontalement : les globes oculaires possèdent pour cela des muscles nombreux et appropriés. A l'accomplissement du mouvement correspond un sentiment d'innervation relatif à l'énergie de la contraction, à la petitesse et à la délicatesse des muscles ; c'est-à-dire qu'il doit y avoir un sens musculaire semblable à celui qui dérive de la contraction des autres muscles plus volumineux et de mouvements plus étendus ; dans le cas que nous examinons, ce sens musculaire est plus délicat, il échappe à la conscience lorsqu'il reste un accessoire dans l'ensemble de la perception et qu'il ne devient pas excessif à cause d'un violent eflort. Mais bien qu'il échappe ordinairement à la conscience, il produit néanmoins un sentiment qui peut être agréable ou douloureux, il se révèle alors clairement surtout dans le dernier cas où il se présente dans sa tendance générale sous l'aspect d'un effort douloureux.
Le mouvement ou la série des mouvements sont agréables lorsqu'ils peuvent s'effectuer suivant des lignes reliées entre elles sans discontinuité ; il y aura
- I. Voir Sergi, Teoria fisiologica délia percezione. Milan, 188I.
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effort et par conséquent impression désagréable si Ton passe à des directions opposées brusquement et non par gradations successives. La rigidité de la ligne droite peut devenir agréable en certaines circonstances et quand l'œil peut la suivre sans effort et sans fatigue. La courbe est la ligne la plus adaptée aux mouvements oculaires qui en général s'accomplissent suivant des courbes variées : suivre les flexibilités de la courbe, c'est par conséquent produire les mouvements les plus naturels et les plus appropriés à l'organe lui-même. Ce qui est exact pour un organe quelconque est exact aussi pour l'œil, l'excès d'action produit de la douleur, tandis que l'exercice sans fatigue produit du plaisir. Les mouvements accomplis en dehors des modes habituels et de la disposition organique sont pénibles : dans le plaisir esthétique ce dernier cas est exclu.
Mais il y a en outre la symétrie de forme et de fonction des yeux. J'ai parlé ailleurs du sens de la symétrie et de son origine ; ici je n'aurai qu'à en faire une application. Le sens de la symétrie se développe surtout et spécialement par la vue et par les mouvements oculaires qui l'accompagnent dans les diverses j)erceptions. J'ai pu constater expérimentalement que en regardant une surface plane parsemée de points et de lignes différentes entre elles, et en employant seulement les mouvements oculaires, l'on . peut composer diverses formes symétriques ; elles peuvent être petites ou grandes suivant que les mouvements sont plus ou moins étendus. J'ai pu observer que si elles sont petites, ces formes sont faciles à composer et aucun effort ne se manifeste dans la
série des mouvements musculaires ; si au contraire elles sont grandes, l'effort dépend de l'extension des formes. Si l'on veut construire une forme plus grande que celle qu'il est possible d'embrasser sans peine dans le champ visuel, il devient alors nécessaire d'ajouter aux mouvements des yeux les mouvements de la tête tout entière*.
Ces expériences m'ont convaincu que la symétrie des formes est un des caractères esthétiques naturels parce qu'il correspond aux formes et aux fonctions oculaires, et aussi que certaines de ces formes sont plus agréables et par conséquent plus esthétiques que les autres parce qu'elles n'exigent aucun effort des muscles oculaires et qu'elles sont perçues en même temps dans un seul regard. Mais il y a une autre condition, les formes doivent être relativement adaptées aux conditions les plus faciles des mouvements oculaires, par conséquent des discontinuités ou des interruptions ne doivent pas se produire : ceci, cependant, n'a pas un caractère absolu parce qu'il y a là une relation avec les habitudes individuelles de perception. C'est là que l'on trouve aussi la relativité esthétique des formes ; et tandis que l'on peut affirmer que les proportions et la beauté des formes dépendent de mouvements oculaires accomplis sans efforts et sans fatigue et appropriés à la nature et à la structure anatomique de l'œil lui-même^ ^ il est exact aussi d'affirmer que les habitudes de mouvement de l'œil, acquises dans la vue fréquente de cer-
1 . Je donnerai à part un compte rendu d'observations de ce genre qui ont trait à Testhétiquc.