‹ Les émotionsChapitre 67 sur 87 · SENT1ME?IT DE LA NATURE · texte numérisé non relu

SENT1ME?IT DE LA NATURE

Aux sentiments esthétiques qui ont l'art pour origine vient s'ajouter le sentiment de la nature vivante. On admire des montagnes, d'agréables collines, un lac encaissé entre des montagnes et des villages, un bras de mer; on prend plaisir à voir un bois épais et ombreux, un jardin charmant et plein de fleurs, un ruisseau murmurant, un fleuve qui coule. Ces vues acquièrent un plus grand attrait dans certaines conditions de lumière comme le lever ou le coucher du soleil, ou bien encore le clair de lune ; des sons contribuent à vivifier l'immobile nature, c'est le chant des oiseaux, le grincement de certains orthoptères et quelquefois la voix lugubre du hibou ; puis la sérénité du ciel et de l'atmosphère, ou ce petit vent vivifiant qui remue légèrement les feuilles des arbres : tout contribue plus ou moins vaguement à rendre agréable la nature vivante.

Quelle est l'origine du sentiment de la nature? Si nous pensons qu'une promenade nous fait respirer un air plus sain que celui de la ville, qu'en plein air une plus grande quantité d'oxygène a une influence importante sur les changements qu'éprouve la respiration, que celle-ci devient plus profonde, plus rapide et que le mouvement de la marche intervient encore dans ce but ; si nous pensons que le cœur subit aussi des variations et qu'il bat plus rapidem^t

ANALYSE DES SE>'TIME>TS ESTHÉTIQUES SgS

SOUS rinfluence de la respiration et de la quantité d'excitations nouvelles et inusitées de la vue ; que tout ceci influe sur la circulation qui devient plus rapide, sur la pression du sang dans les artères qui devient plus forte ; nous comprendrons facilement qu'il doive y avoir une augmentation de l'activité des phénomènes vitaux, qu'ils soient tous en harmonie et qu'un semblable phénomène soit agréable. Nous avons, il est vrai, conscience du bien-être que nous éprouvons et de l'accélération des fonctions vitales qui rend les mouvements plus légers et plus joyeux; mais notre conscience est surtout occupée de la vision des lieux, et, dans ce cas, nous considérons ordinairement le plaisir esthétique comme son effet intellectuel, alors qu'au point de vue de l'effet agréable la vision est simplement un accessoire, c'est une excitation jointe à d'autres plus efficaces comme l'aîr*, là lumière, la température, enfin, c'est un moyen d'association des émotions agréables provoquées par la nature vivante. La conséquence, c'est que l'on considère la vision en tant que forme intellectuelle (et parce qu'elle occupe la conscience) comme la source unique du plaisir esthétique; mais la vision, plus que les autres sensations, est un moyen d'association des sentiments que nous éprouvons à cause de la variété des excitations, mer, ciel, colline, montagne, fleuve, lumière, couleurs, etc. Et ce fait est tellement vrai que à la seule vue d'un tableau représentant une jolie campagne, ou un bois ou la mer, nous éprouvons une modification dans la respiration. Dans ce cas, la vision évoque les sentiments esthétiques qui ne sont autre chose que les dérivés des 3entiments des fonctions vitales.

Sg^ I ES ÉMOTIONS

Ce que j'affirme peut s'expérimenter facilement dans la vie ordinaire. Il est fort probable qu'il n'existe personne à qui il iie soit arrivé d'être passé, en été, ayant soif et chaud, devant une fontaine ; la seule vue de l'eau ou le seul bruit de sa chute feront que l'individu en cause augmentera la profondeur de l'inspiration respiratoire comme s'il avait réellement bu de l'eau fraîche ou qu'il s'en était baigné. La fontaine provoque, ici, par association d'idées et par induction, une émotion et un mouvement; il en est de même pour la vue du paysage peint, et plus encore pour le paysage réel. C'est ainsi que les phénomènes esthétiques produits par la nature vivante viennent confirmer le caractère de tous les autres et des émotions en général, c'est-à-dire que leur source se trouve dans les fonctions vitales de nutrition et non dans les formes intellectulles fournies par le cerveau : ces dernières sont au contraire provoquées par elfes. HuMBOLDT et d'autres ont fort justement observé que le sentiment de la nature chez les antiques était limité à la nature tranquille et sereine ; les anciens, comme l'indique la poésie grecque et latine, n'eurent pas de sentiments esthétiques pour la mer, les hautes montagnes, la nature sauvage et sublime. La mer est infructueuse, c'est un obstacle, les Alpes sont inhospitalières et terribles ; tandis que les rivages de la mer tranquille comme à Baïes et à Pouzzoles, les collines sinueuses et verdoyantes, le ciel serein, sont pleins d'attraits.

Friedlander qui a longuement étudié le sentiment de la nature chez les Romains croit que « une exten- (( sion, une transformation semblable du sentiment

ANALYSE DEè SENTIMENTS ESTHETIQUES SqS

« de la nature ne pouvait être que la conséquence « d'un changement essentiel dans Tattitude de « rhomme par rapport au monde physique. Ce « changement serait de deux espèces. D'une part la « contemplation moderne fait voir dans la nature une (( âme universelle dont l'âme humaine est une partie « et avec laquelle elle a, tout au moins, des affinités « profondes. D'autre part, dans la variété infinie des « phénomènes qui excitent les sens, l'homme voit « comme autant de miroirs qui reflètent les vicissi- (( tudes de son propre état ; et il se flatte de pouvoir « chercher à comprendre le langage de la nature « dans son silence majestueux, dans son inaltérable « pureté et dans sa grandeur éternelle, il y cherche « et il y trouve toujours un asile pour se soustraire « aux tribulations humaines » *. Quant à moi, il me semble que la cause de cette transformation du sentiment de la nature est tout autre. Je la rapporterais à la conception que les anciens se faisaient de la nature, et à celle, substantiellement diflerente, que nous nous en faisons aujourd'hui. Nos ancêtres n'ayant, de même que les sauvages, aucune connaissance des phénomènes physiques, craignaient la foudre et la tempête, l'inondation et l'ouragan, c'étaient pour eux les œuvres d'une divinité méchante. Au plus épais de la forêt, ils sentaient la présence du dieu et ils avaient peur, ils voyaient dans la mer la puissance invincible de Poséidon, ils y découvraient des monstres ; sur la montagne neigeuse habitait un dieu

I. FriedlXndbr, Mœurs romaines du règne d'^ngustCf 1887, vol. Il, p. 491.

terrible dont la neige éternelle était l'œuvre, de même dans les profondes entrailles de la terre siégeait Pluton. L'horreur de la nature sauvage fut donc d'abord engendrée par la terreur religieuse noii seulement au point de vue du surnaturel mais aussi comme peur d'un mal produit par la divinité hostile. Cette répugnance pour la nature sauvage persista ensuite d'une façon vague, non définie, et elle a pu être associée, en de certaines circonstances, à l'idée de fatigue ou de péril. Chez les modernes la conception de la nature a changé à cause de la connaissance des phénomènes physiques, la crainte du divin et de la nature terrible a donc cessé. Devant des sites charmants et tranquilles naît un sentiment de douce sérénité tandis que devant la nature majestueuse et sauvage le sublime nous domine et nous envahit.

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