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CHAPITRE I

Si l'on observe les organismes végétaux aussi bien que les animaux, on trouve que la base de toute l'activité de la matière organique est une propriété particulière qui, se manifestant au moyen d'excitations produites du sein du milieu extérieur sur les corps organiques, s'appelle irritabilité. L'irritabilité, à son tour, manifeste son existence au moyen du mouvement ; le mouvement est une réaction à l'excitation par laquelle l'irritabilité a été réveillée, celle-ci étant comme dans un état de repos ou mieux, latente, chez tous les éléments matériels organiques.

Tout ceci paraît être trop abstrait, ainsi réduit aux termes généraux énoncés plus haut ; mais en réalité, c'est ce que l'on connaît de plus concret chez les organismes vivants ou dans les manifestations de la vie. Un être vivant malgré son degré élémentaire, quelle que soit sa situation ou sa grandeur, montre qu'il est vivant seulement par les mouvements cpi'il

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fait : ceci est concret et réel. Les mouvements d'un être vivant ne sont pas spontanés, mais sont des réactions à d'autres mouvements subis. Ces réactions aux mouvements subis qui deviennent ensuite des excitations se produisent au moyen de l'irritation des éléments organiques, cela montre par conséquent que ceux-ci possèdent la propriété caractéristique de l'irritabilité.

Si nous comparons cette propriété de la matière organique à la propriété encore plus générale de la matière inorganique , nous pouvons considérer en elle une espèce de manifestation de Ténergie cosmique par laquelle s'affirme la sé|)aration entre la matière orgcinique vivante et tout le reste de la matière cosmique. Si nous la considérons aussi sous l'aspect de réaction aux excitations extérieures, l'irritabilité et la réaction motrice se comportent de la même manière que les phénomènes de réaction dans la matière inorganique ; ils apparaissent comme une de ses formes plus particulières, comme un de ses modes. De même que tous les phénomènes physiques de la matière inorganique sont des manifestations de sa propriété inhérente, l'énergie ; de même tous les phé- . nomènes de la vie sont les manifestations de la propriété inhérente à la matière organique, l'irritabilité, avec la réaction.

C'est ainsi que la vie nous apparaît sous son vrai point de vue, et son origine n'est nullement mysté rieuse : il est seulement difficile de rechercher comment est advenue et comment advient la transformation (le l'énergie en irritabilité accompagnée de la réaction correspondante ; mais nous ignorons égale-

ment tous les autres modes de transformation de Fénergie physique, nous n'avons donc pas à nous plaindre si nous ignorons celui-ci. Comme nos connaissances ne sont que relatives et comme nous avons toujours affaire à des phénomènes, c'est déjà une acquisition pour la science que de pouvoir réduire le grand phénomène universel de la vie au phénomène plus universel encore d'une manifestation de l'énergie cosmique .

Si nous faisions l'analyse de tous les phénomènes vitaux, chez les plantes et chez les animaux, quel que soit leur degré de complexité dans la structure, nous trouverions qu'ils se réduisent au fait primitif de rirritabililé et de la réaction ; il en est de même pour tous les phénomènes particuliers de nutrition et de reproduction, si variés dans les deux règnes. Si nous leur associons les phénomènes psychologiques, ceux que j'ai appelés u de protection », le fait de leur rédwctibilité aux caractères primitifs est très évident.

Une brève analyse suffira à rendre évident ce que nous affirmons.

Dans les organismes élémentaires, protozoaires et protophytes, les phénomènes sont très simples et, souvent, tellement semblables chez les uns et chez les autres, qu'une incorporation absolue de tels ou tels organismes dans tel ou tel règne est presque impossible. Il y a des protozoaires qui pourraient passer pour des végétaux inférieurs, et des protophytes que l'on pourrait confondre avec des animaux, et cela pour la structure comme pour la fonction.

La vie de ces organismes si simples se réduit à de petites réactions, mouvements par lesquels se manifeste leur vitalité ; ces mouvements sont dérivés de

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l'irritabilité qui leur est propre, et qui est suscitée par de petites excitations dans le liquide au sein duquel ils vivent.

Si, quittant ces organismes inférieurs, nous airivons à l'analyse des organismes plus élevés et plus complexes, aussi bien plantes qu'animaux, le phénomène général est le même. Un vertébré mammifère, l'homme, peut être considéré comme l'organisme le plus complexe par la structure comme par les fonctions. On distingue en lui de nombreux tissus : nerveux, musculaire, glandulaire, connectif et d'autres encore. Ces tissus sont unç association d'une multitude d'éléments organiques, on peut même dire d'une infinité d'organismes de conformation cellulaire, multiplication et spécification d'une unique cellule-mère, l'ovule. Tous les tissus vivent, se nourrissent, subissent des changements causés par la vie des cellules qui les constituent, enfin ils agissent et fonctionnent chacun à sa manière dans la vie du vertébré et chacun concourt avec sa fonction particulière à la vie de l'animal tout entier. La vitalité de chacun de ces tissus (qui sont déjà une association d'organismes) se manifeste par une réaction à des stimulants propres à exciter leur propriété, celle-ci est différente spécifiquement, mais au point de. vue générique elle est identique et unique. Le tissu musculaire a par réaction la contraction et sa propriété s'appelle contractilité, le tissu glandulaire secrète s'il est excité. Chaque tissu vivant est irritable mais sous une forme spécifique, correspondant d'ailleurs à sa structure ; chaque tissu réagit d'une façon différente parce que chacim a des propriétés morphologiques différentes.

Le tissu nerveux a également sa propriété spécifique et le mode de réagir correspondant ; on appelle communément sensibilité cette propriété du tissu nerveux, mais en réalité, c'est Tirritabilité spécifique de la matière organique.

La propriété générale de chaque tissu se manifeste aussi d'une façon difierente. Chaque tissu se nourrit et puisqu'il est un composé d'éléments organiques vivants, il subit intimement tous les phénomènes vitaux de chacun des éléments qui le constituent ; ceux-ci ont, individuellement, la propriété générale de la matière organique vivante, l'irritabilité ; l'action du tissu tout entier dans la vie de l'animal dépend d'eux, de leur action d'ensemble. Si nous considérons séparément la vie des éléments d'un tissu, nous trouvons en eux une irritabilité qui a trait à la nutrition et à la reproduction, l'irritabilité trophique ; si nous considérons un tissu comme une unité parmi les divers tissus animaux, nous trouvons une irritabilité qui sert à la conservation du vivant considéré en tant qu'unité indivise, elle sert par conséquent à la nutrition de l'organisme entier comme à la reproduction et à la défense.

Ainsi chez les êtres aussi complexes que le sont les vertébrés et ayant des tissus spécifiques, la vie et ses propriétés sont complexes, variées et séparables par analyse ; chez les organismes élémentaires où le tissu tout entier n'est autre chose qu'une cellule composée d'un peu de protoplasme et d'un noyau, avec ou sans membrane, la vie et ses propriétés sont simples ; il ne peut y avoir de propriétés vitales séparables par analyse et il n'existe aucun tissu spécial avec pro-

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priétés spécialisées : chez eux se trouvent, en même temps, l'irritabilité Irophique et celle qui sert à la conservation, à la nutrition, à la reproduction et à la défense. Mais quelle que soit la différence que présentent les propriétés de la vie, du plus petit au plus grand développement des êtres, du degré le plus élémentaire jusqu'au plus complexe, elles sont en réalité identiques : l'irritabilité esl la base des fonctions vitales "de chaque organisme, la réaction est toujours le mode de manifestation de la vie.

Ce qui est vrai pour les organismes animaux Test aussi pour les végétaux, quelque soit le degré de développement, la complexité et la composition du tissu.

Cette irritabilité primitive de la matière organique avec la réaction correspondante ne reste pas invariable dans la transformation et la spécification des tissus chez les animaux supérieurs, c'est-à-dire chez ceux où de tels tissus sont distincts : elle se transforme, elle aussi, tout en conservant son caractère général, et se manifeste selon la nature des tissus mêmes dont elle est la forme d'énergie. J'ai déjà indiqué plus haut le fait que l'irritabilité musculaire se manifeste par la contractilité ; l'irritabilité glandulaire par la sécrétion du suc glandulaire, mode d'activité spéciale; pour le tissu nerveux, c'est sa sensibilité, c'est à-dire la sensibilité proprement dite.

Il est ici nécessaire de faire observer que le mot sensibilité a eu et a communément une signification trop générale, car par analogie avec la sensibilité humaine, on a appelé sensibilité la façon d agir semblable, du moins en apparence, des animaux et des plantes ; c'est ainsi que l'on dit d'un corps inanimé

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OU d'une matière organique qu'ils sont sensibles si Tun ou l'autre indiquent qu'ils subissent l'influence d'un agent quelconque, c'est ainsi, par exemple, que Ton dit d'un thermomètre qu'il est sensible. Mais la sensibilité humaine et animale des différents tissus distincts et spécifiques, parmi lesquels le nerveux, est au sens propre limitée à ce dernier seulement, car c'est par son moyen que l'on éprouve de la douleur ou du plaisir et c'est aussi par son moyen que Ton peut être prévenu de ce qui se passe dans l'organisme quelque soit le lieu. Si nous voulons donc être scientifiquement exact et conserver aux propriétés de la langue la signification de certaines paroles techniques, si nous voulons, enfin, éviter la confusion dans les faits, il nous faudra attribuer au seul tissu nerveux la sensibilité, comme la contractilité est attribuée au seul tissu musculaire. Ceci admis, il est facile de comprendre que la sensibilité nerveuse est, à l'origine, rirritabilité de la matière organique et que, dans le tissu ainsi distinctement spécialisé, elle devient une propriété spécifique, évolution qui est d'ailleurs commune à l'irritabilité propre aux autres tissus vivants, comme cela se voit dans les diverses formes de réaction aux stimulants.

Cependant le tissu nerveux comme d'autres tissus composés d'éléments nombreux, fibres et ccllides, se nourrit et se reproduit dans l'association d'éléments semblables ; il a par conséquent aussi sa propriété trophique, c'est-à-dire l'irritabilité commune à chaque organisme élémentaire, qu'il soit associé ou isolé.

Ces deux formes d'irritabilité, l'irritabilité trophique

et la sensibilité générale du tissu, sont-elles deux propriétés distinctes, ou bien sont-elles une propriété unique qui se manifeste de deux façons diflérentes, selon la direction à laquelle elle tend ? 11 me semble qu'il n'est pas bon d'admettre deux propriétés distinctes dans chaque tissu, malgré que sa composition soit œmplexe ; je crois que l'on peut admettre que la même propriété unique, c'est-à-dire l'irritabilité primordiale et innée de la matière organique, soit tropliique si elle sert à la nutrition et à la reproduction du tissu (et alors elle demeure irritabilité pure et simple comme elle l'était à l'origine), et qu'elle soit contractilité musculaire, ou sensibilité nerveuse si elle se manifeste comme une forme d'action de l'ensemble du tissu : dans ce cas c'est l'association des éléments morphologiques et de leur irritabilité qui assume la fonction unique du tissu lui-même.

L'on voit ainsi que dans un tissu vivant morphologiquement bien distinct, l'irritabilité, propriété primordiale, se manifeste tantôt comme simplement et purement telle, tantôt comme transformée dans l'activité d'ensemble du tissu. Le tissu nerveux a la sensibilité proprement dite quand il a l'activité en tant que composé, il a l'irritabilité quand il a l'activité en tant qu'éléments, distincts en soi, composants élémentaires, cellules et fibres. Il en résulte que selon les circonstances, le tissu nerveux peut manifester sa propriété sous sa forme primitive, non transformée, c'est-à-dire l'irritabilité primordiale.

Et ce n'est pas un obstacle à des inductions supérieures ce fait que la sensibilité nerveuse puisse être consciente alors que l'irritabilité, sous sa forme élé-

mentaire, n'a pas une telle propriété, et qu'à son origine dans la matière organique animale ou végétale, elle semble une manifestation physique. La conscience de la sensibilité manifestée fonctionnellemeut par des sensations de douleur, par exemple, est une propriété des organismes plus élevés et elle n'accompagne même pas toujours la sensibilité ; l'on a été conduit ainsi à admettre qu'il y a une sensibilité inconsciente et une sensibilité consciente. C'est ainsi que l'on peut admettre plusieurs degrés d'élévation dans le développement et la transformation de la propriété primitive ; il y aurait irritabilité comme base et comme propriété du tissu nerveux, puis sensibilité inconsciente et enfin' consciente, comme dernier degré de développement et de transformation de l'irritabilité.

Nous trouverons que cela ^st vrai, en substance, dans le développement morphologique des organismes et aussi chez des êtres supérieurs comme l'homme chez lequel peuvent, suivant diverses conditions, apparaître les trois formes, irritabilité, sensibilité inconsciente et sensibilité consciente : la transformation complète de L'irritabilité en sensibilité exige des conditions déterminées, même avec un tissu aussi morphologiquement distinct que celui de l'homme. L'on trouve dans la matière organique accompagnée de son irritabilité les mêmes phénomènes et les mêmes lois que l'on trouve dans la matière inorganique en général, et ceci est vrai, avant tout, pour la loi d'inertie.

Un corps serait toujours en repos si une force extérieure ne le mettait en mouvement ; et il continuerait à se mouvoir indéfiniment s'il ne rencontrait jamais d'obstacles quels qu'ils soient. Ceux-ci ou ralentissent

peu à peu le mouvement ou le font immédiatement cesser. De même la matière organique ne manifesterait jamais sa condition vitale si elle n'était excitée par une force extérieure, et son irritabilité une fois provoquée ne cesserait jamais de se manifester par des réactions sous forme de mouvements s'il ne s'ensuivait un épuisement temporaire ou permanent.

Ce principe gouverne la matière et les manifestations de son énergie, il gouverne la matière organique, et aussi, tous les organismes élémentaires ou complexes ; un tel principe, identique pour tous, est un nouvel argument qui rend évidente cette affirmation supérieure : que rirritabilité avec la réaction correspondante est une forme de l'énergie universelle de la matière. Or, tandis que dans la matière morganique le principe se démon trc.au moyen de là mécanique, dans la matière organique et chez les organismes en particulier, il se démontre au moyen d'excitants divers parmi lesquels les excitants mécaniques, physiques et chimiques.

Je n'ai pas besoin de démontrer ici ce fait, déjà connu de ceux qui ont étudié la physiologie animale et végétale, où l'oxygène est considéré comme un excitant de premier ordre pour les fonctions végétales parce qu'il est le plus ordinaire, celui par le moyen duquel se fait normalement et naturellement la nutrition et la reproduction. Il me suffira seulement d'avoir fait une allusion à ceci pour démontrer un fait utile à la discussion de cette thèse : que l'irritabilité et la réaction primordiales de la matière organique, manifestée dans la vie des végétaux et des animaux, est la base de la vie et de toute l'activité vitale, qu'elle reste

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la même sous toutes ses formes les plus élevées d'activité et que celles-ci ne sont que ses transformations, comme par exemple la contractilité musculaire et la sensibilité nerveuse, cette sensibilité est caractéristique chez les vertébrés supérieurs et principalement chez l'homme où on la trouve sous sa forme la plus élevée, la forme consciente. L'on peut aller plus loin et démontrer plus particulièrement que la sensibilité Irophique, qui peut en apparence se distinguer dans chacun des tissus vivants, no se différencie pas, au fond, des formes de sensibilité spécifique ni des autres formes d'irritabilité transformée : on peut affirmer que toutes les formes d'irritabilité, primordiale ou transformée en tissus amorphes ou figurés, en organismes élémentaires ou supérieurs, dépendent du même principe unique et des mêmes conditions qui peuvent exciter les fonctions vitales ou les détruire. Je rappelle ici une conclusion à laquelle Claude Bernard aboutit après de nombreuses expériences, conclusion que j'ai déjà citée ailleurs et qui servit de base à mon étude de psychologie générale* : « Si nous voulons résumer dans une conclusion générale toutes nos leçons faites sur l'homme, sur les animaux supérieurs, sur les animaux inférieurs, sur les végétaux, les germes, les œufs, etc., nous arriverons h dire que les anesthésiques agissent autant sur l'irritabilité que sur la sensibilité. Qu'est-ce que cela signifie ? l'irritabilité et la sensibilité sont donc identiques ;

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