CHAPITRE XXIX
État politique, guerres privées. Sainte Vehnie. Ligues de paix. La Hanse. Anarchie et prospérité.
— Qui allait faire régner la paix, en l'absence de l'empereur, dans cette Allemagne nouvelle où princes laïcs et ecclésiastiques, petite noblesse et villes, paysans libres et non libres vivaient côte à côte mais à l'envi les uns des autres.
C'était l'anarchie politique et sociale la plus incohérente et la plus bigarrée, la plus dépourvue de règles et de conventions unifoi-mes, la forêt vierge sociale la plus touffue et la plus inextricable fiu'on pût imaginer. Les hautes et épaisses futaies de l'antique Ilercynie n'étaient rien auprès. Ce qui en donnait bien l'image et y mettait le comble, c'est (|u'il n'y avait nulle part la même forme ni le môme droit. Les princes n'étaient jugés que par l'empereur, quand il y en avait un. Les princes et personnes ecclésiasticiues n'étaient jugés que par le pape ou parl'tgiise. Au-dessous des princes ecclésiastiques ou laïques, les comtes, les seigneurs, les chevaliers étaient jugés, ici par l'empereur ou par son bailli, là par les princes ou par leurs prévôts, ailleurs par le ti'ibunal composé de leurs pairs. Les hommes libres dans les villes allaient soit au tribunal des baillis de l'empereur ou des princes, soit devant leurs échevins, ou, selon les précédents, ils formaient un tribunal pour se juger;
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dans les campagnes, tantôt les paysans tenanciers étaient jugés par des liomnies libres ou par quelque propriétaire plus important, tantôt le seigneur envoyait pour juger les serfs un simple majordome. Autant de droits que de genres de tribunaux et souvent presque que de personnes. Il y avait le droit romain qui avait commencé, grâce aux empereurs, à s'introduire; le droit public (,/as publicum) amélioré par le droit romain; le droit canonique pour les prêtres; la coutume qui venait d'être codifiée pour le nord et le midi de l'Allemagne dans les deux recueils du Miroir de Saxe (Sachsenspiegelj et du Miroir de Souabe (Schwabenspiegel) qui ne faisaient d'ailleurs loi ni dans le nord ni dans le midi. Chaque prince, en effet, même chaque seigneur, chaque bailli, chaque tribunal pouvait faire son droit à sa guise ; c'est ce qu'on appelait le droit de cour (JUS eurtis, Hofrecht) \ chaque ville aussi eut bientôt son droit qui n'était pas le même pour les ditierentes sortes d'habitants, et les paysans de certaines contrées ne trouvaient leurs droits que dans les anciennes coutumes. Droit impérial, comme on voit, droit féodal, coutumes de provinces, droit de cour, droit municipal, droit rural, etc.
11 semblait que toute justice commune eût abandonné l'Allemagne avec l'empire et que le droit du poing ou de la force allait avoir beau jeu au milieu de l'anarchie générale. Les derniers empereurs, les Souabes surtout, avaient essayé d'améliorer, grâce au droit romain, les vieilles coutumes judiciaires ; ils avaient lutté contre le duel, la guerre privée, la nomposilion, les épreuves des anciens jours, appelé au secours de la loi, de la paix, le ban de l'empire, la peine de mort, tenté d'introduire les preuves écrites, la discussion des témoignages, les appels des tribunaux inférieurs aux supérieurs. Essais informes encore, mêlés même d'abus,
ÉTAT POLITIQUE fil
qui retombaient surtout comme les peines corporelles et la torture sur les manants et les faibles. Tout cela allait-il périr ou se conserver seulement dans l'intérieur des petits états, seigneuries et villes, sans qu'aucune institution politique et judiciaire centrale assurât, fit respecter la paix entre tous les membres de l'empire ? Une institution étrange, mystérieuse, remontant aux origines mêmes de la société germaine et qui prit dans ces temps de désordre une extension terrible, où la justice eut la forme d'une conspiration occulte et la peine celle de l'assassinat, tenta à cette époque même de romplacer la justice impériale, commune, qui faisait défaut à l'Allemagne.
La Sainte Vehme
En même temps que la vieille et primitive organisation par comtés ou cantons, s'étaient conservés longtemps dans certaines parties de la Westphalie, de la Franconie et ailleurs encore, quelques débris de l'ancienne et libre justice des premiers temps. Dans plusieurs tribunaux indépendants, des comtes libres ou francs comtes, assistés d'échevins libres aussi ou francs juges, apaisèrent longtemps les querelles ou punirent les crimes et délits sous le ciel libre, selon les primitives coutumes et formules. On appelait encore les présidents de ces tribunaux francs comtes et leurs assesseurs francs juges, parce qu'ils n'avaient longtemps relevé directement que de l'empereur, comme les plus puissants feudataires et les plus considé-
rables villes de l'AUemagne. Leur antiquité, leur séculaire indépendance en avait fait un objet de vénération particulière. Un de ces tribunaux, le plus respecté peut-être, se tenait à Dortmund au milieu de la Westplialie. On en trouvait d'autres encore à Soest, à Francfort, à Trêves. Les ducs de Saxe et après eux les archevêques de Cologne, devenus suzerains de la NVestphalie, laissèrent subsister ces tribunaux dans une certaine indépendance, tout en les attirant sous leur patronage et maintinrent ou établirent entre eux une étroite liaison. Us espéraient faire tourner an profit de leur puissance le respect dont ils étaient entourés. L'archevêque de Cologne Engelbert, sur la fin du règne de Frédéric II, paraît être le premier qui ait le mieux tiré parti de cette vieille institution léguée par un temps de barbarie à un temps de désordre.
Ces tribunaux tenaient de leur antiquité même certains procédés, certaines formules qui paraissaient d'autant plus sacrées qu'ils étaient plus bizarres. Une sorte de mystérieuse inquisition qui datait peut-être du temjis où ils avaient informé contre les Saxons récemment convertis au christianisme, présidait à l'instruction, au jugement, à l'exécution de certains procès. Au lieu de se faire à ciel ouvert, ils avaient lieu dans des retraites écartées, sombres, et avec un appareil oi!i l'accusé ne pouvait même reconnaître son juge. On augmenta encore la bizarrerie des formules et le mystère des procédures pour accroître le respect et la terreur. Ces tribunaux avaient conservé le privilège de prononcer leurs arrêts au nom de l'empereur dont ils avaient longtemps relevé.
En s'affiliant les autres tribunaux ça et là dispersés, en enrôlant toutes les personnes puissantes qui voulurent se faire incorporer dans l'association, les francs comtes et