Tome VI
noblesse à celte époque. Son histoire, dans sa sphère d'action, est tout à fait l'image de ce qui se passait dans toute l'Allemagne du grand interrègne. Après avoir, en 12+1, en vrai gibelin et en tidèle filleul, suivi son empereur Frédéric II dans une de ses expéditions d'Italie, de retour dans ses domaines, pendant les dernières tragédies de la lutte de son illustre parrain contre la papauté et du fils et du petit-fils de celui-ci, Conrad IV et Conradin, il s'était désintéressé, comme toute l'Allemagne d'ailleurs après en avoir tant souffert, de ces querelles du sacerdoce et de l'empire, qu'il avait vues de près; et, se persuadant peutêtre que, sous de grands mots, celles-ci finissaient par ne plus cacher que des passions ou des ambitions mesquines, il s'était borné, comme tant d'autres seigneurs ou princes plus puissants que lui-même, à ne plus penser aussi qu'à lui et à mettre à profit la dissolution de l'empire pour travaillera sa fortune féodale et accroître son autorité et ses domaines. Il n'avait plus consenti à faire la guerre pour une idée, l'idée impériale, en l'honneur de laquelle les générations précédentes avaient versé séculairement tant de sang; et, s'il passa une fois encore les Alpes, pour obéir à Frédéric 11, et accompagna l'infortuné Conradin jusque-là, avec les princes de Bavière, ses oncles, qui s'étaient fait assurer l'héritage de celui-ci en cas de malheur, il s'était bien gardé de soutenir jusqu'au bout une cause perdue et de partager l'infortune du dernier des Hohenstaufen. De bonne heure, Rodolphe de Habsbourg montrait qu'il était sage comme son père, Albert IV, et il voulait devenir encore plus riche que son grand-père, Albert III.
On trouve donc le comte Rodolphe de Habsbourg, marié de bonne heure avec une riche héritière du nom de Gertrude de Kibourg, qui lui apporta châteaux et domaines en
Alsace, engagé pendant les vingt années du grand interrègne, avec ses parents ou avec ses voisins, dans de petites guerres sans tin que colore encore, comme les grandes, le prétexte de soutenir le parti impérial ou le parti pontifical sous les noms des Gibelins et des Guelfes, mais qui n'ont d'autre but que de vider quelques procès et d'acquérir quelque bon domaine. Ainsi, Rodolphe guerroie tous les ans son oncle paternel de la ligne de Laufenbourg et son oncle d'alliance Hartmann de Kibourg parce que, sans compter qu'ils étaient guelfes l'un et l'autre, il reprochait au premier de s'être fait trop avantager dans le partage des biens d'Albert le Riche et au second de détenir des biens qui revenaient à sa femme. Les belligérants exercent à qui mieux mieux, sur les domaines qu'ils se disputent, des ravages dont les malheureux paysans payent les frais sans enrichir les bons seigneurs. Le neveu guerroyeur met si bien à mal ses deux oncles que celui de Laufenbourg, accablé de dettes, donne une partie de ses biens en fief à un riche couvent de femmes de Zurich, et celui de Kibourg, encore plus malmené, confère tous ses domaines également en fief au puissant évêque de Strasbourg.
C'était là un moyen que prenaient assez souvent les seigneurs laïcs, soit pour se procurer de l'argent ou des secours des seigneuries ecclésiastiques, soit pour mettre leurs biens à l'abri de la poursuite des créanciers ou des revendications des adversaires sous une protection plus respectée ou plus à craindre. Mais le gibelin Rodolphe n'en a cure. H n'épargne pas les territoires ecclésiastiques et se met ainsi sur les bras l'évèque de Strasbourg, l'abbé de Saint-Gall et l'évèque de Bâle. Un jour, pour faire pièce à l'évèque de Strasbourg, un Walter de Geroldseck qui, toujours le baume en tête et avec la cotte de maille, tenait la
ville soLis un joug de fer, il donne la main à ses bourçeois rebelles, introduit dans la villo sur un char au-dessus duquel flottait la bannière blanche et rouge de la ville, il jure, sur la place du Froiinhof, devant le bourgmestre, le sénat et les chefs de corporation, de défendre les droits et franchises de la ville, tant qu'il pouri'a tenir sa vaillante épée. Voilà réveillées les guerres entre les factions cléricales et laïques; toute la contrée y est en proie. Dans la bagarre, Rodolphe de Habsbourg brûle un faubourg de Baie avec un couvent de femmes et encourt ainsi une seconde fois l'excommunication et l'interdit que lui avait déjà attirés le service de guerre qu'il avait fait auprès de Frédéric II. 11 n'importe à Rodolphe. C'est pour se recommander et trouver un appui ailleurs, dans un des autres éléments de la vie germanique, que notre comte, faisant œuvre plus utile que de ravager et d'incendier, de concert avec son frère Albert, chanoine de Strasbourg et de Bàle, plus homme de famille que d'église comme il arrivait souvent à des clercs, attire, par des concessions de propriétés et de privilèges, des chevaliers, marchands, ouvriers, paysans opprimés ou chassés par ses ennemis sur ses domaines forestiers, leur donne la liberté d'administrer eux-mêmes leurs intérêts, de juger leurs différents, entoure de murailles ce refuge ménagé dans la clairière d'une baute futaie et fonde la ville forestière de Waldschut.
Telle était la vie d'un seigneur et les événements de ce temps. Rodolphe de Habsbourg fut de ceux qui en tirèrent le plus grand profit. Toutes ces petites guerres entre parents et seigneurs laïcs et ecclésiastiques se terminèrent à son avantage par une réconciliation de famille. Après la mort de son oncle de Laufenbourg qui lui avait toujours tenu rigueur, il s'accommoda plus aisément avec le fils de
celui-ci, son jeune cousin Gotlfried, qui joignit ses bannières aux siennes. Quant à l'oncle deKibourg, il désespéra aussi, après la mort d'un autre neveu qui ne laissait qu'une (ille mineure, Anna; et, par orgueil féodal il aima mieux (l;2rii) déshériter sa petite nièce au profit du comte lîodolplie dont la réputation grandissante honorait toute la famille. La levée de l'excommunication et de l'interdit, que Rodolphe obtint en même temps pir surcroît, rassura sa conscience sur ses méfaits de guerre et sur ses acquisitions. Vainement l'évèque de Strasbourg, Walter de Geroldseck, qui avait espéi'é garder la donation à lui faite, à défaut de sa nièce, et celui de Dàle, Bei'lliold de PiirI, encore un autre batailleur mitre, toujours en guerre de voisinage avec les Habsbourg, essayèrent-ils de disputer celte riche proie à l'heureux Rodolphe, en sollicitant même les secours du ' lointain archevêque de Trêves. Dans cette guerre, le futur empereur brava les armes et les anathèmes des trois princes ecclésiastiques les plus puissants de toute la contrée du Rhin et de la Moselle, battit les épiscopaux à Husbei'gen, emporta plusieurs châteaux, se fil ouvrir les portes de Colmar, entraîna dans sou parti Mulhouse, et força enfin le successeur de Walter Geroldseck à lui restituer tout l'héritage du dernier des Kibourg (1264), qui ne comprenait rien moins que le landgraviat de Thurgovie, les plus beaux domaines et les meilleurs châteaux de l'Argovie et la ville d'Aarau elle-même.
Rodolphe de Habsbourg pouvait bien passer alors, sans être prince, pour le seigneur le plus puissant de la contrée, c'est-à-dire de l'ancienne Souabe, de l'Alsace et de la Suisse, qu'on appelait alors la Haute-Rourgogne. Du pied du massif du Saint Gothard h la Forêt-Noire et du lac de Constance aux Vosges, on ne voyait que lui, La ville irapé-
riale de Zurich le prenait pour bailli, les paysans libres d'Uri non moins que tous les seigneurs du pays, dans leurs querelles, le choisissaient pour arbitre, et, comme tous les chevaliers et hommes de guerre se rangeaient sous sa bannière, il ne fallait pas mépriser ses sentences. Un jour, le comte assez puissant aussi de Tockenburg, qui commandait une route de commerce, voulut lui résister ; il vit emporter sous ses yeux son château d'Utznaberg, malgré les secours de l'abbé de Saint-Oall et de l'évêque de Bâle qui saisissaient toutes les occasions de chercher à étouffer le double aigle des Habsbourg dans son œuf. Rodolphe ne pouvait souffrir de comparaison auprès de lui qu'avec le comte de Savoie qui était prince d'empire. Il y avait bien aussi, non loin de là, un autre comte souabe, Frédéric III de Hohenzollern justement son contemporain et son beau-frère qui dominait de sa puissance le haut Danube, près des rives duquel s'élevait son manoir, objet d'une restauration patriotique et impériale toute récente, et qui joignait à ses vastes domaines le burgraviat important de Nuremberg ; mais, dans cette rencontre curieuse au xin« siècle de ces deux noms qui devaient plus tard se disputer l'empire de l'Allemagne et le remplir de leur écho, le Habsbourg, qui obtenait pour l'aîné de ses fils, Albert, la fille du comte Meinhartde Gœrtz et du Tyrol dans les régions autrichiennes, surpassait de beaucoup alors ce Frédéric 111 de Hohenzoltern, dont un descendant, moins d'un siècle après, devait préluder à la fortune prodigieuse de sa maison en devenant margrave de Brandebourg. Ce Frédéric lll se contentait du rôle d'agent de ce Rodolphe qui était en passe de reconstituer pour lui l'ancien duché de Souabe dissous par la chute des Hohenstaufen.
Nous avons sur Rodolphe les témoignages contemporains
d'une chronique de la ville de Strasbourg où il était très populaire, les annales des dominicains de Colmar, et la chronique postérieure, un peu légendaire, de Mathias de Neubourg, chanoine de Lauterbach, en Alsace, qui a réuni toutes les anecdotes qui couraient sur celui que tous appellent alors un héros et un sage. Agé de cinquantecinq ans quand il arriva à l'empire, c'était un chevalier haut et maigre, d'une stature qui dépassait même les plus hautes tailles, le visage long et sec, éclairé par des yeux perçants et partagés par un long nez d'aigle, le crâne haut et déjà en partie dénudé, l'expression à la fois imposante et aimable. En guerre c'était un chevalier robuste et brave à toute épreuve, sinon un lion comme le voudrait Ellenhard ; car il savait aussi en guerre coudre la peau du renard à celle du lion. Dans sa lutte contre le seigneur de Regensberg tout-puissant sur les bords du lac de Zurich et le cours de la Limmath, Rodolphe, arrivé avec ses hommes sur des radeaux, feint d'y avoir fait naufrage ; la garnison du château de Regensberg accourt pour surprendre les naufragés et recueillir les épaves; mais, cachés près de lui, les compagnons de Habsbourg arrivent, repoussent l'ennemi et, à sa suite, pénètrent dans la place. Un autre jour, comme l'abbé de Saint-Gall, plus soldat que serviteur de Dieu, attendait, dans son armure, bien accompagné, fortifié à Winterthur, le comte Rodolphe ; celui-ci, arrivé auprès du camp ennemi, se fait annoncer par son nom, à l'abbé, qui était à table avec les siens. « Faites entrer, » dit l'abbé, qui croyait avoir un plaisant ou un prisonnier en son pouvoir. Le comte entre : « Seigneur abbé, dit-il, je vous cède les fiefs contestés, sous condition d'hommage ; posons les armes ; » et voici la paix faite, pour quelque temps.
Au moral, économe comme un petit seigneur ou un marcliand, puisque son pourpoint était souvent percé aux coudes, mais sachant, quand il le fallait, dépenser comme un prince; généralement simple, accort avec tous sans trop de familiarité et rond avec les bourgeois, il vivait de ses revenus sur ses terres et moins ambitieux de jouissances que de pouvoir, ménageait ses bourgeois, et protégeait les petits. Pieux, comme il convenait au lils d'un croisé, il choisissait son confesseur parmi les Frères-Mineurs et avait toujours celui-ci sous la main ; très généreux pour les églises, il se croyait sous la protection spéciale de ht sainte Vierge ; un jour qu"il voyait un pauvre curé, nu-pieds avec le Saint- Viatique, qui n'osait passer un torrent grossi par un orage, il lui donnait son cheval pour le transporter et se refusait à reprendre sa monture qui avait été à pareil honneur. Croyant sincère, mais n'approfondissant pas beaucoup sa croyance, comme disait l'un de ses directeurs, il laissait à celui-ci « le soin de décider s'il devait ci'oii'e ceci ou cela »; mais en revanche, il discutait ses droits temporels avpcles seigneurs ecclésiasti(jues et en vrai gibelin tranchait ses différents avec eux le fer en main. Politique surtout, il disait que « lorsqu'on avait trois ennemis, il fallait en épargner deux pour se dédommager sur le troisième. » Il savait ménager ses étapes et partager, sérier ses efforts, pour marcher pas à pas vers son but. Il n'y eut que la couronne impériale que ce vaillant, rusé, pieux et patient seigneur atteignit tout d'un coup.
L'ÉLECTION CO.NKIRMÉE " 121
Le Concile de Lyon conlirme rélection
Arrivé à Mayence, trouvant là les grands archevêques et les princes qui avaient pris part à rélection, Rodolphe se dirigea vers Aix-la-Chapelle où eut lieu le couronnement, selon la tradition et avec les cérémonies habituelles, le 2i octobre. Ce fut rarchevèijue de Cologne qui le consacra. 11 n'y eut rien de nouveau dans la cérémonie jusqu'au moment où, après le couronnenK^nt, le nouveau souverain reçut Ihommagedes princes présents pour leur donner l'investiture de leurs dignités et liefs. Une difficulté se présenta : soit par oubli, soit à dessein, le sceptre nécessaire à cet effet manquait. Le nouvel empereur, sur l'inexpérience duquel on comptait peut-être, n'allait ni l'ecevoir d'hommage ni donner d'investiture, ce dont quelques-uns n'eussent pas été trop fâchés, lorsque, avec une grande présence d'esprit, Rodolphe, voyant un crucitix sur l'autel, le saisit hardiment, le baisa et, s'écriant que «cette croix de salut pour le monde entier pouvait bien lui servirde sceptre », acheva la cérémonie. Au banquet ((ui suivit, l'archevêque de Cologne, comme ilétait souvent arrivé, disputa ladroite du roi à l'archevêque deMayence; celui-ci ne céda qu'après s'être fait donner une lettre revêtue d'un sceau qui constatait son droit, pour que ses successeurs n'en fussent pas frustrés. Tous les grands officiers delà couronne n'assistaient point à la cérémonie ; le chœur des électeurs n'était point complet. Le roi de Bohême, échanson, manquait. Un officier inférieur prit sa place. On n'en but pas moins. Il y eut même une grande
joie dans la ville et hors la ville. On était accouru d'une grande partie de rAUemagnc ; il y avait surtout beaucoup de comtes et de chevaliers, des membres de la moyenne noblesse que Rodolphe représentait bien. Dans la ville un franc valait deux deniers, et on campait au dehors à trois milles des murailles.
Le lendemain et les jours suivants, l'empereur fit avec inlelligence et activité oftice de souverain. Il écrivit au ))ape Grégoire X une lettre pleine de déférence pour lui annoncer son élection et demander « avec la grâce de Dieu, de sa sainte mère l'Église et du siège apostolique, la faveur paternelle du pontife ». Une lettre particulière de l'archevêque de Cologne accompagnait la missive de Rodolphe. Après avoir exposé, dans le meilleur jour, tous les détails de l'événement etfait ressortir surtout l'unanimité desprinces électeurs, celui-ci priait le saint père de déclarer « ce fils de l'Église, qui serait un invincible défenseur de la foi, digne du diadème impérial afin que tous reconnussent que Dieu avait fait du pape la lumière des peuples et que son juste jugement ramènerait le calme après l'orage. » Rodolphe tint ensuite les promesses faites en vue de son élection. Il célébra le mariage de ses filles Mathilde et Agnès avec les ducs Louis et Albert, confirma maints privilèges et bénéfices, ceux mêmes conférés par Frédéric II jusqu'en 1245, ce qui infirmait les actes de celui-ci à partir de son excommunication et frappait de nullité ceux faits par ses successeurs pendant le grand interrègne, à moins de confirmation. Enfin, il n'oublia pas son serviable ami, Frédéric de Hohenzollern, et lui confirma comme héréditaire, même au besoin en ligne féminine, l'important burgraviat de Nuremberg.
Pour mettre la puissance du nouveau souverain sinon hors de toutes contestations, au moins en état de les com-
battre avec avantage, il manquait encore la confirmation pontificale; et là, les difticiiltés peut-être n'étaient pas petites. D'abord, dès la mort de Richard de Cornouailles,AlphonseX de Castille avait réclamé la confirmation de son choix par le pape, puisqu'il était seul ; et, même après l'élection de Rodolphe, il n'y renonçait pas. En second lieu, une protestation très vive contre l'élection était adressée au pape par le roi de Bohême Ottokar. Dans cette protestation, le souverain bohémien ne se contentait pas d'attaquer la validité de l'élection dont on avait évincé sa voix, il représentait le nouvel élu comme impuissant par sa pauvreté à défendre l'Église. Et cette protestation était appuyée aussi par le personnage le plus important du royaume de Bohême, Otto d'Ollmutz dans une lettre fort habile du 13 décembre et destinée à agir fortement sur le pape et sur la curie. Otto remontrait que Ottokar, avec ses États, était le seul rempart de la chrétienté contre les infidèles et les Mongols, quand la Pologne était affaiblie, la Hongrie divisée, et l'ordre Teutonique encore chancelant; il insistait sur l'anarchie allemande, oi!i personne ne voulait obéir, et sur le mauvais vouloir des princes qui, tantôt en choisissant deux concurrents impériaux, tantôt en enélisant un im puissant, n'avaient d'autre but que l'affaiblissement de l'empire au grand détriment de la chrétienté. Celte protestation n'était pas sans importance. Non seulement le roi Ottokar avait toujours été bien vu du Saint-Siège, mais c'était un prince assez fort pour faire redouter d'autant plus son opposition qu'il partageait bien aussi le sentiment de ceux ({tii ne voulaient point d'empereur trop puissant. Le Pape Grégoire X avait donc une question politique bien importante à trancher en Europe. Il était choisi comme arbitre, et arbitre d'une couronne- Mais Grégoire X, pour arbitrer d'une façon utile, avait
124 RODOLPHE DE HABSBOURli
SOUS la main un concile ou plulôt une grande assemblée chrétienne et européenne qu'il avait convoquée en vue de de la croisade projetée et de plusieurs autres objets fort imporlants, pour le l-^'" mai 1274, à Lyon, où il s'était déjà rendu pendant l'hiver précédent.
On ne se fait pas toujours une idée assez exacte pour le moyen âge, de ces grandes assises de la chrétienté où, en présence des souverains les plus importants de l'Europe oudeleiirsambassadeurs on traitait des plus graves atTaires de la religion et de la politique, qui se séparaient alors si peu les unes des autres. Ce concile de Lyon de 127-4 n'est pas moins étonnant sous ce rapport que celui de 1243 où le pape Innocent IV, au grand effroi de la chrétienté, avait solennellement prononcé l'excommunication et la déposition du célèbre empereur Frédéricll. Toute l'Église y était représentée par ses prélats, ses évèques, ses abbés, par de nombreux moines mendiants, même par les patriarches de Constantinople et d'Antioche. Deux personnalités d'église, (lui dépassaient de beaucoup tous ces princes et dont les noms sont restés tandis ((ue d'autres ont depuis longtemps disparu, s'y trouvaient; c'étaient le logicien Thomas d'Aquin le docteur angélique, et le mystique Bonaventure, le docteur sêraphiqae, tous les deux l'honneur de l'école, que l'Église a canonisés et que la science laïque a également consacrés. Tous les princes chrétiens avaient envoyé à Lyon leurs ambassadeurs; le roi Jacques d'Aragon y était même venu en personne. On voit par là quelle était l'importance de ces grands parlements de la chrétienté qu'on a trop exclusivement représentés comme des assemblées purement ecclésiastiques; et l'on peut s'étonner à bon droit d'en rencontrer si souvent en plein moyen âge, quand on songe aux difficultés qu'il y aurait aujourd'hui, où l'on ne convoque
dans des oni^rès aiuoiir dïiii tapis vert que des diplomates, à réunir avec un pareil nombre d'assistants et avec de semblables libertés, non pas un concile, mais une grande assemblée politique européenne.
En l'année 1274, ce n'était pas pour déposer un empefeur, mais pour en reconnaître et en proclamer un que le pape Grégoire X avait convoqué un concile à Lyon. Il est vrai, on agita et on promulgua aux séances solennelles tenues, comme en 1245, dans la grande église de Saint-Jean de Lyon, des résolutions ou constitutions bi^n graves qui étaient en dehors de celte affaire et qui intéressaient bien aussi la chrétienté. Par exemple, dans la troisième séance après celle de l'ouverture, on imposa tous les biens d'église à un dixième du revenu pour la future croisade. Dans la quatrième, les envoyés de l'empereur grec Michel Paléologue vinrent de sa part proclamer l'union de l'église grecque à la latine. Dans la cinquième, une ambassade du khan des Tartares reçut le baptême. Dans la sixième, le pape lit adopter un règlement qu'il avait proposé pour l'élection des papes, en vertu duquel le conclave serait tenu de se réunir dix jours après la mort du pape précédent et de procéder à l'élection, même sans avoir égard aux cardinaux absents. Mais ce qui importait le plus à l'Allemagne était la sentence arbitrale à rendre dans la grande atïaire de l'empire.
Le pape Grégoire X y procéda dans les mêmes formes que pour les résolutions précédentes, entre les séances générales, dans un consistoire de cardinaux ayant ordinairement un évèque et un abbé avec eux. 11 semble en elïel que lesdiscussionsaient étéalors moins abandonnées à la liberté des grandes séances publiques et réservées davantage à une sorte de concile étroit, formé, selon les affaires, au gré du pape, et qui fournit les résolutions préparées aux assemblées
générales bientôt d'ailleui's moins nombreuses par le départ ou le congé duclergé inférieur. Un consistoire de quatorze cardinaux, cette t'ois, instruisit l'affaire impéi'ialect l'ut chargé de traiter pour arriver à un résultat avec les fondés de pcruvoir des cuntendanls, avec le prieur Otto de San Guido chancelier de Rodolphe et Frédéric de Nuremberg, pour l'élu, avec l'évêque d'Astorga et un notaire, pour Alphonse de Castille, et avec les évêques Bruno d'Ollmutz et Beruhardt de Seckau pour Ottokar de Bohême.
Des trois conlendants, l'ambassadeur du roi Alphonse de Castille fut le moins bien accueilli à Lyon. Sa cause avait été précédemment entendue et jugée. On s'en référa à la décision pirécédente ; s'il voulait être utile à la chrétienté ou plaire au pape, il n'avait qu'à se préparer à la croisade pour la Terre sainte ou à guerroyer les Maures en Espagne. Il fallait user de plus de ménagementsenversOttokar et son envoyé Bruno, l'évêque d'Ollmutz. A la cause d'illégalité que le roi de Bohême voulait tirer de son absence dans le collège électoral, on répondit que sa voix unique contre Rodolphe n'aurait rien changé à la majorité ; et la Cour de Rome offrit seulement son intervention à Bruno pour ménager un rapprochement entre le nouvel élu et Ottokar et le chargea de l'offrir à son maître. Rodolphe d'ailleurs n'avait rien ménagé pour se gagner le pape et la cour pontificale. Son chancelier Otto de San Guido était muni d'une lettre de créance et de pleins pouvoirs, non seulement pour faire promettre et ratifier au pape toutes les donations, concessions, privilèges, prescriptions, constitutions déjà confirmés ou à intervenir, que le pape pouvait réclamer, au nom de Dieu et du droit, sans porter atteinte à l'intégrité de l'empire ; mais, afin d'écarter la possibilité du retour des anciennes querelles entre l'empire et la papauté à propos du pouvoir
pontifical, de la possession par les papes de Rome des territoires qu'ils rnclamaienl ou pourraient réclamer comme Étals de l'Église, ainsi que du droit d'investiture, il était autorisé à jurer au nom de Rodolphe et sur sonàme et à sceller de son sceau qu'il portait avec lui, et, sur lettres patentes, à faire jurer par les évoques allemands, présents auconcile^ et reconnaître ensuite par les princes laïcs allemands toutes les conditions qui seraientjugées nécessaires ou désirables dans celte vue.
11 n'était pas difficile de s'entendre sur de pareilles bases, toutes à l'avantage de l'Église, pour établir une entente complète entre l'Empire et le Saint-Siège réconciliés. Après les pourparlers et les débats nécessaires, entre deux séances publiques du concile, (le 6 juin 1274), devant le consistoire de quatorze cardinaux et de tous les évêques allemands présents, le chancelier de Rodolphe de Habsbourg, avec l'assentiment des deux envoyés ses compagnons, Frédéric de Hohenzollern et Gottfried de Sayn, comtes, jura, au nom de Rodolphe et sur son âme, non seulement que celui-ci honorerait l'Église de Rome, comme un fils honore sa mère, obéirait en toutes cii'constances aux comm.andements du pape, combattrait de toutes ses forces les ennemis de la foi, protégerait la justice, la veuve et l'orphelin, etc. ; mais que, spécialement, il confirmait toutes les donations et concessions territoriales faites au Saint-Siège, nommément par Frédéric 11 et Otton IV, sous Innocent III, à savoir tout l'ancien État de l'Église, Aucune, Spolète, Bologne, l'exarchat de Ravenne, une partie de la Toscane et les pays adjacents ou autres concédés par leurs prédécesseurs (comme par exemple la province d'Emilie, la Corse et la Sardaigne); qu'il ne prendrait lui-même ou ne confirmerait aucune magistrature dans Rome sans le consentement du
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pape; qu'il reconnaîtrait le roi Charles d'Anjou à Naples et en Sicile ainsi que la suzeraineté du Saint-Siège dans ce royaunie, et enfin qu'il s'engageait à faire adopter ces concessions par les princes allemands, c'est-à-dire à en faire une loi d'empire. S'il était appelé parle pape pour être couronné à Rome, il renouvellerait le même serment, et confirnjerait également tous les droits et privilèges, pour lui et ses successeurs, (]ue lÉglise romaine pourrait réclamer des empereurs. Acte fut dressé tout au long de ce serment fait au nom de l'empereur, de celui des évèques allemands assistants, en présence du pape et des cardinaux, ainsi que des engagements que prirent les évoques allemands de « tout faire pour mettre de côté les vieilles causes de querelles entre l'empire et la papauté et mener à bonne fin le traité fait entre Grégoire X et Rodolphe de Habsbourg, pour que les deux glaives qui gouvernent le monde et les deux puissances lumineuses qui éclairent le ciel, le sacerdoce, pour les affaires spirituelles, et l'empire, pour les temporelles, unis l'un à l'autre, contribuent par leur concorde au bien de la chrétienté. »
N'était-ce pas là une sorte de concordat entre le Saint- Empire restauré et la papauté! On a jugé différemment cet acte de Rodolphe de Habsbourg. Les uns, partisans des vieilles prétentions impériales, gibelines, en Italie et sur la papauté, ont accusé le restaurateur de l'empire d'avoir acheté sa couronne au prix de concessions qui l'abaissaient et de renonciations qui le dépouillaient en Italie de toutes les prétentions qui avaient été l'objet de tant de querelles les autres ont salué dans cet abandon d'ambitions qui avaient coûté si cher à l'Allemagne et à la paix européenne, l'inauguration d'une politique qui, en se désintéressant des affaires de la péninsule italienne, en renvoyant chacun des deux
pouvoirs dans sa sphrre respective, et dans des contrées séparées par les Alpes, devenait, avec Rodolphe de Habsbourg, plus nationale et plus allen^ande. Toujours est-il que le 26 septembre, après avoir fait recommander encore au roi de Boliême Ottokar de se réconcilier avec Rodolphe, le pape Grégoire X déclara et « nomma » celui-ci roi des Romains, somma les princes de le i-econnaître en cette qualité et lui enjoignit de se préparer à se rendre à Rome pour recevoir de ses mains la couronne impériale, au 1" novembre prochain, jour de la Toussaint; et, dans une lettre qu'il écrit à l'archevêque de Salzbourg, il appuie sur le double motif de sa décision , qui est de constituer dans l'empire « une puissance temporelle qui, ne dépassant pas les autres outre mesure, laisse une place honorable à côté d'elle aux autres royautés, et qui promette à l'Église, dans Rodolphe, un vaillant défenseur et donne un chef utile à la croisade contre les infidèles. »
Il ne manquait plus à l'ancien comte de Habsbourg (jue le couronnement à Rome pour être empereur, et une nouvelle ère allait se lever pour l'Allemagne et la chrétienté. Peut-être cependant le roi des Romains, Rodolphe, se faisait-il moins d'illusion sur ce brillant avenir que rêvait Tenthousiaste Grégoire X; c'est ce que semble indiquer l'empressement plus ou moins grand qu'ils pai'urent mettre l'un et l'autre à le préparer en écarlant les dernières difficultés qui s'opposaient encore à sa réalisation.
Le pape, en quittant Lyon, était surtout préoccupé des affaires de l'Italie, ce pays d'empire. Alphonse deCastille y nouait des inli-igues avec les villes de la Lombai-die, avec le mar(iais de Monlforral et avec la cité de Gênes; il préparait un débai'iiuemonl dans la péninsule pour y soutenir ses droits. Gênes se déclarail p mu- lui, et mille Espagnols ;illaienl TovE VI. 9
se mettre à la disposition de Guillaume de Montferrat. Ea attendant le moment d'aller les joindre de sa personne, Alphonse demandait une entrevue au pape, pendant son passage dans le Midi de la France, à Beaucaire. Grégoire X, après la dissolution du concile de Lyon, se rendit en effet auprès d'Alphonse en 1275, dans l'espoir de le faire à l'amiable, renoncer k ses prétentions; il trouva le Castillan moins sage qu'il n'avait pensé. Cet empereu/* sans empire écrivit, peu de temps après celte enlrevue, à la ville de Pavie pour accuser le pape d'injustice et de partialité; mais bien qu'il s'entêtât à porter le titre et le sceau impérial, empêché par le roi de France Philippe III de passer en force sur ses terres efforcé à la résignation plus encore par les atlfiiires intérieures de son royaume que par les menaces d'excommunication du pape, il resta encore chez lui. Grégoire X n'en renouvela que plus vivement les instances qu'il avait déjà faites auprès de Rodolphe de Habsbourg pour le décider à venir achever l'œuvre commencée en se rendant avec lui en Italie et à Rome pour la cérémonie du couromiomenl qui faisait réellement l'empereur.
Prise de possession de l'Empirii.
Mais h' roi des Romains semblait beaucoup moins préoccupé qu'Alphonse de Castille de passeren Italie. Ses lettres et ses actes en font foi. Il avait des diètes à tenir; et il en tint on clfct une à Haguenau, une autre à Nuremberg. Il avait des d'uiêlès de voisin avec le comte de Savoie et il lui faisait la guerre; enfin, écrivait-il une fois au pape, il n'avait