‹ Les Empereurs du 14e siècleChapitre 24 sur 91 · PRISE DE POSSESSION DE L'EMPIHK · texte numérisé non relu

PRISE DE POSSESSION DE L'EMPIHK

pas d'argent. La fèlc de la Toussaint qui avait été fixée pour le couronnement, puis celle de Noël, puis celle de Pâques de l'année 1275, se passèi'ent sans que Grégoii'e X reçût d'autres nouvelles de Rodolphedc Habsbourgque des lettres d'excuse. Jamais empereur n'avait paru si peu pressé de se faire couronner à Rome. Au fond, ce qui préoccupait cet homme pratique, il le montrait bien dans ses diètes, c'était la position qu'avait prise le roi de Bohême Ottokar, tout près de lui, en repoussant les conditions auxquelles le pape Grégoire X avait voulu le réconcilier avec celui qu'il avait nommé roi des Romains à Lyon. Pendant qu'il irait chercher la couronne impériale à Rome, cet Ottokar, maître de la Bolièmo, des provinces autrichiennes, ne le dépouillerait-il pas des domaines patrimoniaux qu'il avait eu tant de peine à réunir en Souabe et en Suisse? 11 n'était cependant pas décent que le roi des Romains désigné, par le pape, fît tant de façons pour aller recevoir la couronne que la main pontificale lui tendait. Ils convinrent de se rencontrer à Lausanne en octobre 1275. Grégoire X y arrivait en etîet le 6 de ce mois et, quelques jours après, le 13, le roi Rodolphe y faisait son entrée avec sa femme et ses enfants, une suite nombreuse et, cette fois, en brillant apparat. Sur les bords du beau lac Léman eurent lieu les cérémonies qui devaient montrer au monde l'union et la concorde du nouvel empereur et du successeur des adversaires de Barberousse et de Frédéric II. Lf^ vieux pape put être au comble de la joie. Rodolptie, (piebjues princes qui étaient là, cinq cents chevaliers, prêtèrent serment d'aller à la croisade et reçurent du pape le signe de la croix rouge. Ou ne fixa point cependant l'époque du départ quoique le pape concédât àRodoIphe;de lever 12,01):) marks sur le décime imposé à l'église allemande. L'empereur désigné renouvela le 21 octobre et signa.

\'d'2 RODOLPHE DE HABSBOUllG

selon qu'il Favait promis, toutes les promesses et concessions que son chancelier avait faites pour lui à Lyon. 11 y ajouta même sa renonciation à exercer les droits qui avaient été réservés à FÉlat pour le choix aux grandes prélatures et autorisa lappel en cour de Rome. A ces conditions, le pape promit de couronner Rodolphe à Rome ; on fixa même le jour de la cérémonie à la fête de la Pentecôte de Tan suivant HTt) et Ton se sépara tout en joie, le pape, pour aller mouiir deux mois après en Italie, à Arezzo, sans voir s'accomplir tous les beaux événements à la préparation desquels il avait consacré son court pontificat, et l'empei'eur pour s"e:i retoui-ner en Allenjngiie où la conduite du roi de Bohême Oltokar, qu'il ne perdait pas de vue, l'appelait à de plus pressants devoirs.

Le petit comte de Habsbourg, devenu roi, devait en ettet bientôt le montrer : ce n'était pas l'ancien Saint-Empire romain qu'il avait l'intention de restaurer dans la chrétienté pour le mettre au service de la cour de Rome et même pour la combattre. Son but était de continuer, comme souverain en Allemagne, en renonçant aux ambitions décevantes et aux rêves dangereux d'autrefois, ce qu'il avait fait comme comte enSouabc et en Suisse, c'est-à-dire de se servir de son autorité nouvelle pour agrandir, arrondir son patrimoine, donnera son pouvoir un but plus pratique et à sa dynastie, s'il pa.-venail à la fonder, une base plus solide: et c'est ainsi que, en enti-eprenant bientôt de faire val jir sos droits de suzerain sur le roi de Bohème Uttokai-, il devint le fondateur de celte monarchie autrichienne qui a eu raissi un jour ses grandes ambitions et qui a plus duré (p.ie l'ancien empire même qu'elle avait relevé, sans se laisser encore ébranler aujoura'iiui, par le descendant de ce petit burgrave de Nuremberg, Frédéric III de IlohenzoUern, ami cl ho:i-

CONOUKTK DKS PROVINCES AUTHICHIENNES |3-^

nèle coni'licr de lîodolplie, ijui a fondr de notre temp;-, suides bases nouvelles aussi et avec des visées de domination ■non moins ambitieuses, ce que l'on peut appeler le troisième empire allemand, essayé, au moment où nous écrivons, au centre de l'Europe et pour le plus grand danger de son indépendance.

Conquête des provinces autrichiennes

Comment Tancien petit comte de IIabsl)ourg, élu empereur en Allemagne en ["213, après le grand interrègne, ti-ansporlal-ilsa foi'tuue des Alpes suisses à celles du Tyrol, des bords de l'Aar et de la Reuss à ceux de l'Inn et du Danube, et, do son petit manoir d(; Habsbourg, dont on peut encore visiterles ruines enseveliessous le liei're,à la ville déjà importante alors et aujourd'hui si florissante de Vienne? Comment ce petit seigneur, aux titres et aux domaines suisses, soua'..es etalsaciens qui formaient son patrimoine, ajoula-t-il des duchés entiers comme celui d'Autriche qui descend des Hautes-Alpes au cours moyen d'un des plus grands fleuves de l'Europe, et de la Slyrie aux sources pittoresques de la Drave et de la Mutii-, qui vont des Alpes au Danube ? Comment devint-il ainsi le fondateur de celle maison d'Autriche qui, en s'annexant plus tard des royaumes comme ceux de Bohème et de Hongrie, fixa chez elle, pendant longtemps au moins, à l'honneur sinon toujours au profit de ses descendants, la couronne de l'empire germani(iue ? Aujourd'hui, passablement éprouvés par la fortune, et ne gai'dant la puissance encore considérable et les Étals aussi

nombreux que disparates qui leur reslent, au milieu de voisiûs ambitieux et jaloux, que par le miracle sans cesse reftouvelé d'une prudence politique proverbiale, ces Habsbourgs, par un double privilège de la fortune, ont dabord dû au prestige de la couronne impériale allemande l'acquisition successive de leurs vastes domaines et ensuite à leur grande puissance pati'imoniale la conservation et la continuité de cet honneur, jusqu'aux temps contemporains, oîi cet empire récemment restauré, en passant aux mains d'une autre maison, celle des HohenzoUern, n'a plus été pour eux qu'une menace et un danger tous les jours plus redoutables.

Le roi de Bohême Otiokar, rebelle

Malgré le discrédit dans lequel elle était tombée, la couronne impériale allemande fut bien au xiii^ siècle, pour Rodolphe de Habsbourg, la première cause de la prodigieuse fortune patrimoniale de sa maison, dans les contrées du sud-est de l'Allemagne. Ce n'étaient pas des titres tout à fait vains que ceux de roi de Germanie, de roi des Romains et Empereur élu (car on le désignait de tous ces noms) qui lui avaient été conférés. 11 est probable que, de toutes ces brillantes dénominations, il prisait le plus celle de roi qui lui donnait la souveraineté de l'Allemagne. Quoiqu'il eût promis au pape, en même temps qu'une croisade qu'il ne fit jamais, d'aller recevoir bientôt de ses mains la couronne à Rome, le nouvel élu se contenta de faire savoir, par le grand maître de l'ordre des Hospitaliers de Saint-Jean, aux villes italiennes conservant encore des attaches et des sympathies à l'empire, qu'il remettait a. des temps meilleurs,

après avoir rétabli l'ordre en Allemagne, la tâche glorieuse de passer les Alpes, pour en faire autant en Italie. Ces temps meilleursseraient-ils venus, on ne sait si Rodolphe en aurait profité. Il répétait souvent, quandon lui rappelait celte antique mission impéi'iale: « L'Italie est l'antre du lion ; on voit les traces des pas de ceux qui s'y rendent, on ne voit pas celles de ceux qui en reviennent, » et il semblait bien plus pressé de faire quelque chose en Allemagne, au nord des Alpes. Le midi, la péninsule, avec ses avantages et ses embarras, il les laissait à la papauté.

Dès le commencement, les textes en font foi, Rodolphe avait, dans les termes les plus sérieux et les plus fermes, sommé tous les vassaux de l'empire de rendre à son nouveau chef l'obéissance qui lui était due. Désireux de montrer qu'il faisait suite aux vrais et légitimes souverains allemands, il avait, d'accord avec la cour de Rome probablement, confirmé tous les privilèges donnés et les décrets rendus par le célèbre empereur Frédéric II, avant sa déposition en l'année 1245, et frappé ainsi de nullité tous les actes prétendus impériaux intervenus depuis, à l'exception seulement d'un acte du fantôme d'empereur Richard de Cor* nouailles, comme pour montrer que tous actes semblables avaient besoin d'être confirmés par lui pour être valides. Enfin il avait réclamé tous les domaines, droits et juridictions qui appai'tenaienl, en Allemagne, à la couronne et annoncé qu'il en ferait la recherche pour reprendre les uns et exercer les autres. S'il renonçait à l'empire universel chrétien, comme on l'avait entendu avant lui, s'il cherchait à ramener, à renfermer sa souveraineté dans ses limites naturelles, allemandes, il semblait vouloir la rendre aussi plus réelle en môme temps que plus nationale sur ce terrain. Il y avait là une politique nouvelle dont il pouvait

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tirer grand profit pour lui-même et pour l'Allemagne. On s'en aperçut bientôt.

Convaincu qu'il ne pourrait non plus entreprendre de se faire restituer tous les biens impériaux, éparpillés en Souabe surtout, (jui avaient été aliénés à tort ou usurpés en détail, depuis la déposition de Frédéric II, sans mettre tout le monde, princes, villes ou seigneurs contre lui, Rodolphe crut ne devoir s'attacher qu'à recouvrer l'exercice de Ces droits de suzeraineté impériale qui intéressaient le corps germanique autant que lui-même et qui avaient été mécoimus • ou violés à leurs communs dépens. Or il y avait un des princes les plus puissants de l'empire qui avait protesté par-devant les électeurs, par-devant le pape, conti-e l'élection de Rodolphe : ce n'était rien moins qu'Ottokar II, roi de Bohême, qui, pendant le grand interrègne, s'était emparé de plusieurs duchés faisant partie de l'empire, et qui refusait de prêter hommage pour eux au nouvel élu et d'en recevoir de lui l'investiture; et ces duchés c'étaient ceux d'Autriche, de C-;rinthie, de Styrie, de Carniole, qui formaient tout le sud-est de l'empire et portaient la puissance de ce souverain bohémien des montagnes des Géants jusqu'aux Alpes et même aux rivages de l'Adrialiciue. Sans doute on pouvait dire que les duchés d'Autriche et de Styrie, tombés en déshérence par l'extinction de l'antique famille des Babenberg, avaient pu revenir, quoique par des alliances assez éloignées, au Bohémien, et que celui de Carinlhie avait été l'objet d'un testament en faveur de l'heureux Oltokar. Mais celui-ci n'en devait pas moins l'hommage, comme vassal, pour ces duchés au nouvel élu, bien que, pour ne pas se faire investii' du royaume de Bohême, il pût exciper de son titre de membre extérieur de l'empire qui l'avait précisément exclu du collège électoral. Pour

Rodolphe, OUokar 11 était donc un rebelle, un adversaire. Ce n'était que comme roi de Bohême qu'il était étranger; comme duc d'Autriche, de Slyrie, de Carinthie, il faisait partie du corps germanitiue ; et, n"y eût-il pas eu dans ces provinces une tentation gi'ande pour un nouveau souverain qui, avec un petit patrimoine, avait deux fils à pourvoir, des partisans à se faire, le devoir impérial seul obligeait Rodolphe à revendiquer l'hommage d'un vassal. D'après ce qu'il allait faire, on saurait s'il était un véritable empereur ou seulement un fantôme, comme ceux qu'il était appelé à remplacer.

Nul doute que l'ancien comte de Habsbourg, si ambitieux et si habile à agrandir son pouvoir et à arrondir ses domaines, ne dut comme empereur transporter ses qualités sur un plus grand théâtre. Il pensa en effet aussitôt à saisir cette occasion de se faire connaître et peut-être de grandir en puissance et en richesse. Déjà, avant d'envoyer son fondé de pouvoir à Lyon et d'aller lui-même à Lausanne se faire reconnaître empereur par le pape Grégoire X, il avait mandé, au printemps de l'année 12T-i, à Haguenau, en Alsace, des vassaux ou voisins d'Oltokar en querelles avec celui-ci, bien qu'ils lui dussent leurs bénéfices, entre autres le puissant archevêque de Salzbourg, Frédéric de Walchen et les évêques Léon de Ratisbonne et Pierre de Passau, princes ecclésiastiques puissants sur le Danube, pour s'entretenir avec eux du relèvement et de la réforme de l'empire; et il avait profité de l'occasion pour ordonner aux vassaux et serviteurs de ces princes « de leur pi'ôter service et obéissance, comme à leurs seigneurs contre quiconque les attaquerait, et non à d'autres étrangers». 11 avait annoncé qu'il prenait sous sa protection ces princes ecclésiastiques « si (luehiue puissant, par violence ou par me-

nace, voulait attaquer leurs droits ou leurs possessions ». On voit que Rodolphe était un politique; ennemi des évêques, comme comte, en Suisse et en Alsace, il se faisait leur ami en Autriche. Quoique ces évèqueseussentexpliqué par des motifs plausibles leur présence auprès de Rodolphe, Oltokar pi-il ses précautions en octobre de la même année contre des éventualités qu'il prévoyait. 11 mit à profit la jalousie du duc de Bavière Henri, prince d'empire, contre son frère, le palatin Louis, pour faire avec lui à Pisek une alliance dirigée évidemment contre Rodolphe. Il n'en fallut pas davantage à l'empereur pour commencer à procéder contre Oltokar. 11 réunit une diète en novembre suivant dans la ville de Nuremberg.

L'Allemagne, attenlive à ce premier acte, parut observer le nouvel élu ; car, bien que Rodolphe vint à Nuremberg assez bien accompagné, il s'en fallut de beaucoup que tous les princes se rendissent à son appel. Presque tous les princes du Nord étaient absents; outre le palatin Louis, l'archevêque de Cologne et un ceitain nombre d'évèques et de villes du Midi, on ne remarqua du Nord que les représentants de Lubeck. La foule cependant du peuple était nombreuse; car, comme les seigneurs voulaient proléger Rodolphe contre elle: « Pour Dieu, dilil, laissez venir à moi ces pauvres gens, je ne suis pas devenu roi pour être mis en cage. » Aussi posa-t-il résolument à cette assemblée, quoiqu'elle ne pût passer pour une diète générale, plusieurs (|uestions de droit fort importantes; à savoir : — 1» lorsque le roi des Romains avait à se plaindre d'un prince, en ce fiui concernait les droits impériaux, qui en devait être le juge, suivant l'ancien droit? "I" quelles sentences encourait le roi de Bohème qui, dans l'an et jour après le couronnement de l'empereur, ne lui avait pas prAté hommage pour ses fiefs

d'empire? 3° quelle voie de droit devait-on suivre pour ce l'ail contre ce prince? — L'empereur était aussi un juriste. A la première question qui était générale, la diète répondit que le comte palatin était juge du cas ; à la seconde, que la perte de tous fiefs était la peine encourue par le vassal qui ne prêtait pas hommage dans l'an el jour : entin, à la troisième, que le comte palatin inviterait le roi de Bohême à venir répondre en personne aux griefs articulés par le roi contre lui. En conséquence, le roi de Bohême était sommé de comparaître devant le tribunal du comte palatin le 25 janvier suivant, 1275.

L'empereur n'était pas moins prudent que bon juriste ; il n'avançait que pas à pas; car il accorda un délai à Oltokar jusqu'au mois de mai pour comparaître à Augsbourg et il ne s'en prépara pas moins à agir. 11 recommanda à ses alliés de Hagueneau, Frédéric de Walchen, archevêque de Salzbourg el aux autres évêques de la contrée, qui excommuniaient le Bohémien en concile, de ne rien craindre. Il encouragea le comte de Gœrtz et du Tyroi, un ancien ennemi d'Ottokar, à prendre les armes. Il donna, atin d'avoir l'air de se désintéresser lui-même, le duché de Carintliieau frère du défunt duc, fi'ustré par Ottokar, Philippe, moitié clerc, moitié laïc, bon vivant, autrefois archevêque de Salzbourg et même un instant patriarche d'Aquilée, qui n'était pas tâché de se retrouver duc comme un véritable héritier ; entin il pratiqua la noblesse tchèque de Bohême, mécontente de rinfluence que les Allemands attirés à la cour d'OUokar exergaicnl sur lui. Suflisamment averti, Oltokar prenait aussi déjà ses mesures; ayant contre lui l'Église et la petite noblesse en Autriche comme en Bohême, il comblait les villes de privilèges; il gagnait particulièrement la ville de Vienne et son bourgmestre Pallram; il contenait

liO RODOLPHE Dl-: IIABSBOUHG

énergi<iuement la noblesse qui commençait à correspondre avec son adversaire. La guerre éclatait déjà de château à château entre les partisans du roi et ceux de l'empereur. La rupture était prochaine quand expira le sursis laissé à Oitokar pour comparaîtie en diète, à -\ugsbourg. le 18 mai. On vit à la diète quels progrès avait faits le roi Rodolphe. Il n'y eut encore parmi les prin<:es électeurs à la diète que le palatin Louis ; mais beaucoup d'évèques, de comtes, de petits seigneurs puissants dans les contrées objet du conflit, y étaient. Parmi eux le comte M(^iuharl du Tyrol profita de son séjour à Augsbourg pour fiancer sa fille Elisabeth avec le fils aîné du roi, Albert: il était accompagné de l'évêque de Trente qui tenait les passages des Alpes. Le roi de Bohème, comme on pouvait s'y attendre, n'avait pas voulu comparaître en personne; il avait envoyé son conseiller, l'évêque \N'ernhart de Seckau pour gagner du temps en opposant un nouveau cas de nullité à l'élection de Rodolphe. Comme celui-ci commençait, en homme d'église, à parler en latin : « Seigneur évêque, lui dit Rodolphe, quand vous avez seulement atî'aire aux prêtres, parlez votre latin, mais, au milieu de nous, parlez allemand. » Décidé àsuivre une politique plus nationale, Rodolphe voulait aussi traiter les affaires en langue allemande. On a remarqué qu'il (it publier en eftet plus souvent que ses prédécesseurs ses l'ecès et décrets en allemand et qu'il encouragea la rédaction des chroniques dans l'idiome dont jusque-là les poètes seuls s'étaient presque exclusivement servi. Le roi Ottokar contestait la validité de l'élection de Rodolphe parce que le duc de Bavière, qui était maintenant cependant son allié, avait usurpé son propre droit à lui d'assister à la diète électorale. L'empereur fit répondre que le droit électoral qui avait appartenu au duc défunt de Bavière, Otto ['illustre,

OTIOKAB REBELLIÎ Ul

père du palatin el du duc de Bavière, élait réversible parce fait sur ses deux fils, sans dire encore si cela faisait huit ou sept voix, pour ne paraître pas évincer du collèi,'e électoral le roi de Bohème. Autant de subtilités allemandes!

La diète voulait ménager le retour possible de Henri duc <Je Bavière à l'empei'eur, et ne pas fermer toute voie d'accommodement au roi Otlokar. Elle réussit en etTet à détacliei' le duc de Bavière du Bohémien; mais, en déclarant que le roi de Bohême, faute d'avoir, dans l'an et jour, prêté hommage au nouvel empereur, était de fait déchu de ses domaines autrichiens qui faisaient retour à l'empire, elle rompait avec celui-ci. Rodolphe ne voulut point cependant mettre aussitôt le délinquant au ban de l'empire ; ce qui l'eût condamné également à la perte de son royaume héré'Jitaire de Bohême. Par ce dernier ménagement, il cherchait encore à éviter la guerre ou à gagner du temps, car son négociateui- ordinaire, le burgrave de Nuremberg, Frédéric de HohenzoUern, alla, en mars 1Î276, proposer de la part de l'empereur à Oltokar de le laisser jouir en paix du royaume de Bohême et de la Moravie, s'il consentait à restituer à l'empire les provinces d'Autriche, de Carinlhie, de Styrie et de Carniole qui formaient, du côté de la Hongrie, la frontière de l'Allemagne. Otlokar refusa avec hauteur. U aurait répondu en mettant sa main au pommeau d'or de son épée que « il y aurait encore longtemps de la nourritui'e pour les vautours avant qu'on lui arrachât les pays ([u'il avait conquis ». C'était la guerre. Le l2i juin Rodolphe de Habsbourg mit le roi OUokar au ban de l'empii'e.

Ce n'était pas seulement un conflit entre un souverain et un vassal. Sans vouloir trop exagérer ce point de vue, c'était aussi un contlit entre le corps germanique ou la nation allemande, dépecée en petits Étuts, et une puissance étrangère.

slave, extérieure à l'empire et qui visait soit à le rainer, soit à Taccaparer. Quoique la chroni(iue de Dalemil regardât « comme un malheur qu'un roi aussi noble que Ollokar ne restât pas fidèle à sa langue maternelle, tchèque, et aux coutume de ses ancêtres » et qu'on lui reprochât d'introduire le droit allemand, de Magdebourg par exemple, dans ses villes, et des colons allemands dans les forêts de sa frontière, pour les défricher, le roi de Bohême, duc de Moravie et de Silésie, n'en était pas moins un prince slave. Sa seconde femme Kunégonde, petite-fille du Hongrois Bêla IV, était fille du prince russe Michel Nevolodowitch. 11 était l'allié des margraves de Brandebourg et de Misnie, du duc de Poméranie, puissances féodales à base slave, comme l'Ordre teutonique de Prusse, aussi son allié. Si, à la province d'Autriche, il avait pu joindre celles de Carinthie, de Styrie et de Carniole, c'est que, à cette époque encore, il y avait bien des débris slaves dans la population de ces provinces. Prince d'empire, mais extérieur à l'empire, comme Slave, frotté par mode d'un vernis allemand, plutôt qu'Allemand véritable et autant par politique que par goût, il pouvait peser d'autant plus sur l'Allemagne de tout le poids du monde slave auquel il s'adossait, à la frontière orientale de la Germanie, que, après tout, il était aussi prince de l'empire et qu'il faisait effort pour se germaniser, quoique étranger à l'Allemagne.

Rodolphe de Habsbourg prenait donc bien fait et cause pour l'empire dont il avait été honoré, en revendiquant les provinces autrichiennes du sud-est. Ce n'en était pas moins, pour l'ancien comte de Habsbourg, tout Allemand (uril fût, une entreprise hardie. La couronne impériale lui comuiuniquait-elle une force réelle? aurait-il bien l'Allemagne pour lui dans cecontlit? Quoiqu'on ne lui fît guère opposition en

OÏTOKAR REBKLLE H'i

Allemagne, il s'en fallait qu'il pûl compter sur le concours de tous les Étals allemands, même dans une lutte avec un prince étranger. Sans parler des margrave? de Brandebourg, de Misnie et de ïhuringe, du duc de Poméranie et de l'Ordre teuloniqiie qui penchaient pour Oltokar, tous les autres États du Nord, les ducs guelfes de Brunswick, les ducs' de Lunebourg et de Lauenbourg étaient parfaitement indifférents aux affaires de Rodolphe, cet empereur du Midi, qui pour eux n'était qu'un petit comte suisse arrivé. Il n'y avait que le duc de la Haute-Saxe, Albert, son gendre, qui fut en bons rapports avec lui; et il ne se dérangea même pas pour unir ses armes à celles de son beau-père.

Rodolphe, en confiantradministrationduNord à ce gendre et au margrave Albert de Brandebourg, essaya en vain de les intéresser à son autorité. Les grosses villes des rivages du Nord, surtout Lubeck et, avec elle, Brome et Hambourg, qu'il comblait de privilèges, étaient bien disposées pour le nouvel empereur, mais elles ne pouvaient que mettre h sa disposition un peu d'argent. Pour le nord de l'Allemagne, le nouvel élu n'était pas beaucoup plus encore qu'un fantôme d'empereur, comme son prédécesseur immédiat.

C'est sur rAllemagne rhénane et méridionale, l'Allemamagne la plus vraie alors peut-être, celle qui avait le plus contribué à squ élection, que Rodolphe pouvait espérer compter. Mais, là encore, combien d'États lui faisaient défaut ! Il avait déjà aff'aire'à quelques-uns des princes de l'ancien duché de Souabe, au margrave de Bade qui, dans la Forêt-Noire et dans la belle vallée de la Murg, fondait aussi la puissance delà maison des Zœhringen et au comte de Wurtemberg qui s'agrandissait également des débris de cet héritage des Hoheiistaufen. Ils étaient plutôt jaloux de l'ancien comte de Habsbourg que prêts à contribuera sa for-

tune. Il y avait, il est vrai, les petits comtes, seigneurs cliùtelains et chevaliers dont l'empereur aurait pu faire une armée; mais il ne fallait pas trop leur demander et surtout ne pas se mettre à leur discrétion. Des deux princes de la maison de Wittelsbacli, Louis le palatin était bien pour l'empereur: mais du frère de celui-ci, le duc de Bavière Henri, on n'était jamais sûr. Pour les princes ecclésiastiques, parmi les plus grands, l'archevéïiue de Mayence, Werner d'Eppenstein, était dévoué à Rodolphe ; mais l'archevêque de Trêves était indifférent, et celui de Cologne, Engelbert, presque hostile. D'ailleurs ces princes ecclésiastiques avalent maille à partir, comme les évêques de Strasbourg, Worms, Bàle et autres, avec leurs villes, qui prétendaient se gouverner elles-mêmes, chicanaient sur leurs redevances, leurs douanes et avaient recours à Rodolphe, quand elles pouvaient exciper du titre de villes impériales. Selon l'occurence, en effet, Rodolpbe favorisait tantôt les bourgeois de Cologne contre leurs archevêques, et tantôt l'archevêque de Mayence contre ses bourgeois, plus favorable cependant en général aux villes, comme le prouvent les privilèges qu'il coulirma ou conféra à Strasbourg, à Berne, à Ulm, à Francfort et qu'il se faisait d'ailleurs bien payer. Combien il était difficile de faire prévaloir l'intérêt de l'empire, surtout de l'empereur, au milieu de tant d'intérêts différents!

Heureusement pour ses projets, Rodolphe connaissait tous les défauts de la cuirasse du rebelle OUokar et il avait l'art de séduire ceux qu'il voulait gagner. Il fallait passer sur le territoire de Henri de Bavière pour atteindre la Bohême et l'Autriche. Ouand les évê(iues de Ratisbonne et de Passau eurent ménagé entre Louis le palatin et Henri de Bavière une récon'.'iliation déOnitive par une bonne délimitation de leurs teri'itoires et de leurs droits respectifs, rarchevô(iue

de Salzbourg détacha définitivement ces derniers de l'alliance du Roiiémien en proposant un mariage entre le fils du duc bavarois et Calherinp, une des filles de Rodolphe avec la Haute-Autriche pour dot. Cet archevècjue si puissant de Salzbourg, Frédéric deWalchen, était l'agent le plus actif de la propagande impériale. De son siège épiscopal, il lança contre Ottokar l'oxcoramunication et dépêcha des frères prêcheurs dans toutes les directions, pour répandre l'esprit de révolte, relever les sujets du Bohémien de leur serment de fidélité et réunir tous les mécontents. Le comte Meinhart du Tyrol, gendre de Rodolphe, à qui on promit le gouvernement de la Carinthie, le patriarche d'Aquilée, révoque de Trente étaient déjà prêts à tendre les mains à la noblesse de Carinthie et de Styrie qui demandait secours et protection. Ottokar avait beau surveiller les frontières et, par son gouverneur d'Autriche Milota de Dieditz, renforcer ses garnisons et se faire livrer des otages par ceux dont il se défiait; s'il avait encore quelques villes ou abbayes, la défection gagnait déjà même la noblesse tchèque de Bohême qui, avec les Riesenburg et leç Rosenberg, espérait en un Allemand pour reconquérir son indépendance. Le terrain manquait en partie sous les pas d'Ottokar.

L'archevêque de Salzbourg avait conseillé à Rodolphe de se porter par la Bavière sur .-Egra aux frontières de Bohême, tandis que le comte de Gœrtz et de Tyrol soulèverait tous les pays autrichiens pour recevoir son fils aîné Albert. On n'attendait plus que les troupes rodolphiennes et impériales. Rodolphe séjournait alors, c'était au mois d'avril, dans la ville de Mayence. S'il faut en croire une chronique ordinairement bien informée, quand il fit ouvrir par le trésorier la caisse qui contenait les réserves, il n'y trouva que cinq deniers usés. « Eh bien, dit-il, Dieu y pourvoira

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