‹ Les Empereurs du 14e siècleChapitre 25 sur 91 · Tome V · texte numérisé non relu

Tome V

commo. il a fait juqu'ici. » Quoiqu'il n'eût aussi sous la main qu'une assez maigre troupe tirée de ses domaines héréditaires et le conlingent du comte palatin Louis, il ordonna au burgrave de Nuremberg d'aller en avant-garde dans le pays d'.Egra. Mais cette frontière était bien gardée. Ottokar y avait envoyé son armée et, plein de confiance, se livrait au plaisir de la chasse. Convaincu qu'il ne pourrait ainsi « forcer le lion dans sa lanière », Rodolphe se rabattit sur le Danube pour agir avec toutes ses forces en Autriche et donner la mam à Meinhart du Tyrol, qui, nommé vicaire impérial, sejetait en Carinthie, enStyrie, et faisait jurer à tous les seigneurs du pays, réunis dans un couvent, de vivre et de mourir au service de Rodolphe, malgré l'opposition de révoque de Seckau et de la ville de Grœlz qui capitula bientùt.

Parti de Nuremberg, le l^"" septembre, avec ses chevaliers souabes, ceux du Palatin Louis, du burgrave de -Nuremberg et l'archevêque de Mayence, Rodolphe rallia sur le Danube Henri de Bavière, l'évèque de Ratisbonne, l'archevêque de Salzbourg et leur suite, traversa Linz et franchit la frontière autrichienne de l'Enns. Déjà le gouverneur d'Autriche pour Ottokar, Milota de Dieditz, avait abandonné le pays ; Rodolphe établit son camp et attendit le comte de Gœriz et de Tyrol avec ses partisans de Carinthie et de Styrie et lit occuper sur le Danube le cloître de Neubourg qui en tenait ie passage. La résistance de Vienne laissa le temps à Ottokar» qui ramenait son armée entière au Danube, d'arriver d'.Egra, encore à temps, sur la rive gauche du fleuve qu'il occupa ainsi de Krems à Kornebourg. Les deux armées se regardaient d'un bord du fleuve à l'autre. Rodolphe traînait toujours avec lui une suite de bateaux pontés qu'il avait inventés pour ses guerres avec ses voisins aux cours de l'Aar,

OTTOK.VR UKliELLli: 147

do la lleuss et du l{liin. Il pouvait dé{(3ndre le tleiivo et était maître de le passer. La ville de Vienne, oij les partisans de l'empereur remuaient, capitula et les deux armées étaient libres d'en venir aux mains.

Des deux côtés cependant on ne paraissait pas vouloir risquer le tout pour le tout. L'ancien petit comte de Habsbourg craignait de perdre, avec une armée qui n'était pas nombreuse, les belles provinces qui s'étaient données à lui. 01tokar mieux accompagné n'avait cependant vu accourir de ses alliés du Nord (jue le margrave de Brandebourg; il n doutait de mettre en jeu sa couronne après ses conquêtes. Les Hongrois menaçaient de venir prendre part à la lutte en se joignant probablement à Rodolphe. Des princes ecclésiastiques, l'évoque Otto d'Olmutz, celui de Freisingen, l'arclievêque de Mayence intervinrent ; et l'on put croire que l'affaire s'arrangerait sans elfusion de sang. Il était évident qu'il n'y avait pas à transiger sur l'honneur de l'empire, c'est-à-dire sur l'hommage que devait Otlokar, même comme roi de Bohême, non plus que sur les possessions autrichiennes et autres qui se déclaraient pour Rodolphe. Ottokar consentit à prêter l'hommage et à renoncer auxdites provinces. Pour sauver aussi son honneur, il demanda que, préalablement à sa soumission, un tribunal d'arbitres prononçât sur les questions de droit et dictât les conditions de la paix. On constitua comme arbitres le comte palatin Louis et l'évêque Berthold de Wurtzbourg pour Rodolphe, le margrave de Brandebourg et l'évêque Bruno d'Olmutz pour Ottokar. Le 21 novembre, au camp impérial, sous les murs de Vienne, ils rendirent et firent approuver par une assemblée plus nombreuse d'évêques et de princes les articles de paix suivants : le ban impérial qui avait frappé Ottokar était levé ; paix était faite entre les deux adversaires ; le roi de Bohême

prêtait hommage pour la Bohème et la Moravie ; il renonçail à tous ses droits et prétentions en Autriche, Styiie.Carinlhie, Carniole, et dans le pays d'.Egra. Rodolphe garantissait les droits et libertés concédés par Ollokar à la ville de Vienne.

Eutin, selon son habitude de faire intervenir les mariages dans sa politique, Rodolphe demanda pour un de ses fils, Hartmann, la main d'une fille d'Ottokar, et il ofîril sa tille Guta au tils dOltokar, Wenceslas, mais avec des contrais qui montraient toujours combien ce chef de famille songeait aux avantages 'de sa maison. Il promettait, en effet, à sa tille une dot de iO 000 marks garantis par un revenu annuel dei 000 marks hypothéqués sur les possessions autrichiennes de la rive gauche du Danube, qui reviendraient à sa mort au royaume de Bohême ; et il assurait à son fils Hartmann, destiné à la fille d'Ottokar, un revenu de i 000 marks, mais à la condition que Ottokar renoncerait à tous ses tiefs privés en Autriche, même à la mort de son fils.

11 y avait certes, à dessein ou autrement, dans ces contrats autant de causes de conflits que de promesses de paix; c'était au moins une trêve. Le 23 novembre, le roi Ottokar, passant le Danube, vint au camp de Rodolphe prêter hommage, selon les cérémonies accoutumées, et recevoir de la main de l'empereur l'investiture du royaume de Bohême et du margraviat de Moravie ; les ratifications des conditions de paix eurent lieu, et les serments furent prêtés le lendemain. Après quoi, Ottokar se hâta de regagner par Korneburg sur la rive gauche son royaume, tandis que Rodolphe fit une entrée solennelle dans la ville de Vienne, future capitale de ses nouveaux Étals. La trêve ne devait pas durer longtemps.

J.A BATAILLE DE MARCHFELD 149

La bataille de Marchfeld

Des écrivains tivs postérieurs ont attribué la cause de la rupture de la trêve à des faits qui tiennent beaucoup de la légende. A les en croii-e, au moment oùOltokar, en riches habits, dans une lente dressée pour la cérémonie , prêtait hommage à l'empereur, la tente se serait abattue tout à coup, pour découvrir à tous les regards le brillant Ottokar aux pieds de Hodolphe en son surtout gris ordinaire, recouvert seulement d'an manteau qu'il avait emprunté à l'un de ses courtisans, comme preuve nouvelle de sa pauvreté. La femme du roi de Doliême, fille et petite- fille de roi, Kunégonde, aurait en outre excité son mari en lui disant : « De loin vous avez aboyé comme un chien contre votre maître et de près vous avez léché ses éperons.» Il n'était besoin de ces petites raisons que l'imagination populaire ajoute aux grandes pour rendre la paix peu durable. Il fallait, comme il arrive trop souvent, qu'une action décisive tranchât le conflit.

C'étaient de beaux et riches pays que la Haute-Autriche adossée aux Alpes avec ses riantes vallées qui descendent de sommets neigeux, le long de l'inn et de la Salza, au Danube, et la Basse traversée par le grand fleuve, ainsi que la Slyrie el laCarinlhie, entourées de montagnes et de forêts, et arrosées par la Miitu" et la Drave Une chronique rimée disait alors de l'Autriche : « Cette contrée a de tout en abondance : bétail, vins, blés etautres produits, tout ce qu'il faut pour noui'rir l'homme, gibier, poisson, pain excellent. Le Danube, à l'onde claire, embellit le paysage, arrose les villes, et apporte aux bourgs et aux villages tout le néces-

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saire. » Les vallées de la Carinlliie. de la Slyi'ie,pliisau sud et tournées vers roi'ient, jouissaient, de plus, d"un climat presciue italien. Celait toute une Suisse moins grandiose mais plus chaude, plus aimable et plus t'éconde. On compi'end que Rodolphe voulût se l'assurer. Il y avait aussitôt attiré 4oute sa famille ; il avait gardé auprès de lui ses plus tidèles serviteurs de laSouabeet de laSuisse. Maisl'appropi'iation el !e gouvernement de cette conquête exigeaient des précautions.

Il n'y avait pas là, comme dans le pays natal des Habsbourg, une foule de petits comtés, d'évèchés ou abbayes et de petites communautés, urbaines ou villageoises, dont l'indépendance sous l'empire était en état de résisteraux entreprises des plus puissants. L'hérédité, qui avait été conférée aux anciens ducs de ces vastes pays conquis, et l'affaiblissement où y élail tombée l'aiitoi'ilé impériale sur cette frontière, avaient communiqué de bonne lieui'e à l'autoi-ité souveraine, immédiate, des hauts seigneurs régnants (Landeshohcit) une force qui faisait de leur territoire des États constitués, compacts et obéissants. 11 y avait bien là quelques vassaux puissants comme l'archevêque de Salzbourg ou les comtes de Tyrol et de Grœtz, des villes qui tenaient de l'empereur ou de leurs ducs leur droit et leur organisation municipale (Stadtrecht) avec un bourgmestre et un conseil comme \'ienne, Enns, qui tenait la route de commerce entre celle-ci cl Ratisbonne et Grœtz qui, en Styrie, avait droit d'entrepôt; mais ces provinces ou ces villes restaient soumises à la juridiction du duc, du seigneur de toute la contrée (Landhcrr), qui s'était réservé lechàtiment de certains délits spéciilés; et elles acquittaient des contributions tinancières qui n'étaient pas périmées. Il n'y avait guère de personnes, de corporations, dans ces contrées, qui fussent exemptées de

LA BATAlLin: DE MAHCHFELD loi

!a juridiction du maîlre du pays dont la volonté faisait loi; et, sur cette frontière constituée militairement, la petite noblesse des seigneurs châtelains se groupait autour de lui pour lui rendre les services d'ost et de cour, faire la guerre pour lui et au besoin chanter ses louanges comme les poètes chevaliers Rodolphe de Stalck ou Ulrich de Lichtenstein. Celaient donc là des provinces, comme il n'y en avait guère en Allemagne, qui pouvaient être très précieuses pour l'empereur, s'il parvenait à faire passer son autorité par les mêmes canaux que les ducs d'autrefois; mais il y fallait des ménagements.

l]ne paix piibUqiLe du pays (Landfried), comme on appelait ces décrets locaux constitutifs, fut promulguée, de la ville de Vienne, pour avoir force de loi jusqu'à la fin de décembre 1"28I. D'après cet acte, « tout ce qui avait été établi, sous la domination bohémienne, selon le juste et ordinaire droit devait subsister; était invalidé tout ce qui avait été imposé, à l'aide de violence et de crainte par Otiokar ou par ses officiers, pour être redressé selon les anciennes coulumes ». Par exemple, la défense d'élever des châteaux, de foi'tiiier ses demeures, qui avait blessé la petite noblesse, fut rapportée, ainsi que les douanes, impôts et revenus (jui avaient été mis arbitrairement sur les villes. Autant de dons de joyeux avènement que Rodolphe ne respecterait peutêtre pas toujours! En attendant, le nouveau souverain effaçait toutes les traces de la domination bohémienne. Il laissait à l'incapable Philippe le duché de Carinlhie qu'il lui avait confié et où il n'avait qu'une autoritô nominale. Permettant encore aussi à son partisan et gendre Meinhart du Tyrol de gouverner pour lui en Styrie. il promettait aux Styriens de ne leur donner qu'un duc qui leur agréerait et qui respecterait leurs droits. 11 ne laissait pas encore devi-

lo:î RODOLPHE DE HABSBOURG

lier ses inlenlions de faire entrer dans sa famille ces anciens duchés; mais il obtenait au prix de concessions et de privilèges, de l'archevêque de Salzbourg el des évèques de Passau, de Freisingen et de Ralisbonne, qu'ils investissent ses fils de leurs fiefs, poui faire déjà de cpux-ci de riches vassaux qui lui fussent dévoués et préparer dans cette province leur fortune future. Cela n'était pas cependant sans exciter quelques mécontentements.

Oltokar avait encore conservé certaines sympathies dans les pays qu'il avait perdus ; il surveillait les etïets de celte politi(iue facile à pénétrer. 11 ne manquait pas d'ailleurs de s'élever des difficultés entre les deux rivaux pour l'exécution des conditions du traité de paix. Rodolphe, en vertu de ses droits de suzerain, ne voulait pas permettre que Ottokar, qui prétendait être maître chez lui, poursuivît les seigneurs qui avaient pris parti pour son adversaire. Le roi de Bohème, qui negoûtait pas beaucoup les alliances matrimoniales imposées, faisait entrer sa fille, promise au fils de Rodolphe, Hartmann, dans un couvent. Quant à l'autre mai'iage qui devait unir au fils d'Oltokar, Wenceslas, la princesse Guta, Rodolphe voulait qu'Ottokar retirât sa garnison de la rive gauche autrichienne du Danube, qui servait d'hypothèque à la dot de sa fille; et, comme celui-ci ne se pressait point de le faire, il faisaitoccupcr quelques districts de la Moravie méridionale par les siens. Eu attendant, en cas d'une nouvelle lutte, Rodolphe, déjà fort au courant des ressources politiques que lui offrait sa nouvelle situation, liait amitié intime avec le roi de Hongrie, Ladislas IV, qui avait eu des démêlés avec Oltokar pour les limites de leurs frontières en Moravie et même autrefois en Styrie. 11 lui offrait aussi en mariage une de ses filles, Clementia, pour son frère André. Le mariage était conclu le 12 juillet 1:277.

Los deux souverains avaient une entrevue intime à Heimbourg: Rodolphe y appelait les enfants de Ladislas « ses tils bien-aimés, la cliaii* de sa cliair et les os de ses os », et, sans rien sacrifier de ce qu'il croyait à lui de la frontière slyrienne sur laquelle il y avait eu autrefois avec la Hongrie de nombreux démêlés, il garantissait à son nouvel allié ce qu'il réclamait sur la frontière moravienne. Combien, dans tout cela, de motifs de rupture ! Les efforts diplomatiques de nouveaux arbitres, du burgrave Frédéric de Holienzollern et de l'évoque Bruno d'Olmutz retardèrent encore le conflit. Dans deux traités supplémentaires, l'un du 6 mai et l'autre du 12 septembre 1277, les droits de suzeraineté de l'empereur et les droits de vassalité d'Ottokar furent précisés ; les limites de la Bohême et de l'Autriche rectifiées. On adjuger le territoire de la rive gauclie du Danube à Ottokar en renonçant au mariage projeté entre sa fille et Hartmann. Ottokar céda pour dédommagement en Bohême le domaine d'/Egra comme dot de la fille de Rodolphe de Habsbourg, Guta, promise à Wenceslas. Démêlés et arrangements mesquins qui ne pouvaient qu'ajourner un confïit que l'abaissement du roi de Bohême et l'élévation de l'empereur rendaient inévitable.

L'ancien petit comte de Habsbourg, depuis la conquête des provinces qui allaient former son patrimoine, n'était déjà plus le faible et insignifiant empereur que les électeurs avaient prétendu se donner. Ce père de famille, si riche d'enfants, traitait alors d'un autre mariage pour son tils Hartmann avec une fille du roi d'Angleterre, Edouard I""". Il avait envoyé une ambassade, à ce sujet, à Londres, et en rece\ait une autre d'Angleterre à Vienne. Ses récents succès avaient augmenté le nombre de ses partisans en Italie aux dépens du fantôme d'empereur, Alphonse de Caslille,

môme du Fiançais Charles d'Anjou, roi de Naples. L'ambition impériale, césarienne, commencailà venir à ce parvenu. Pour décider le roi d'Angleterre au mariage qu'il désirait, il faisait briller aux yeux de celui-ci pour sa fille la couronne du royaume d'Arles, destinée maintenant à Hartmann . Il n'était peut-être plus si éloigné de passer aussi les Alpes, comme les anciens Césars allemands, et d'aller quérir à Rome la couronne impériale; le nouveau pape Nicolas III, un Italien, un Orsini, qui voulait la paix et l'indépendance italienne, s'en inquiétait; il cherchait à opposer le nouvel empereur et Charles d'Anjou l'un à l'autre ou aies rapprocher tout à fait, et il obtenait ainsi de Rodolphe la confirmation des Ktats de l'Église et la renonciation de Charles d'Anjou, roi de Naples et de Sicile, au titre de sénateur de Home et de vicaire impérial. Le nouvel empereur allait-il aussi s'empêtrer dans les affaires italiennes et romaines? Les anciennes ambitions impériales renaîtraient-elles avec les anciennes réquisitions d'hommes et d'argent et les aventures au-delà des Alpes? Les princes allemands enfin, électeurs de Rodolphe, avaient espéré partager avec lui les soins du gouvernement et celui-ci ne les consultait dans ses affaires que pour leur demander de l'argent et des hommes. Tout occupé de faire tourner le prestige impérial à l'augmentation de son patrimoine, il se souciait encore peu de remplir ses devoirs d'empereur, de rendre la justice aux États, d'apaiser les querelles qui ne manquaient pas dans l'empire. Aussi, parmi les électeurs, l'archevèiiue de Cologne lui faisait-il déjà opposition ; et celui de Mayence, ne comptant plus sur lui pour faire régner l'ordre dans roccidenldel'Allemagne, y suppléait-il en unissant dans des ligues particulii'^res seigneurs et villes. D'ailleurs, prodigue de promesses, mais peu empressé à les tenir, Rodolphe ne

se liàlail pas de marier sa fille Catherine au tils de Henri duc de Bavière et moins encore de lui donner la Ilaute- Aulriclie comme dot. Henri cessait donc ses bonnes relations avec Rodolphe; et son frère même, Louis le Palatin, faisait comme l'archevêque de Mayence ; il unissait les villes de Strasbourg, Worms, .Mayence, Bùle et autres aux comtes de Leiningen ou de Hohenberg dans rintérêt du bon ordre et de la sécurité des routes contre les petits seigneurs et les brigands! tous deux s'acquittaient dans leurs contrées des devoirs impériaux. Kodolplie. tout à l'Autriche, n'élait-il aussi, comme les autres, ((u'un fanlùmc d'empei'cur pour l'Allemagne, malgré ses prétentions d'obtenir une grande place en Europe?

Comment le roi Ottokar, ([ui avait à la fois des motifs de jalouser ou de craindre Rodolphe, n'aurait-il pas cherché à profiter de toules ces circonstances pour recouvrer les provinces perdues? Pendant l'hiver de 1:277-78, il avait réduit les nobles bohémiens, dont il avait à se plaindre, en abattant leurs ciîâleaux. Par un revirement doublement significatif, il éloignait de ses conseils l'Allemand Otto d'Olmulz qui, pendant si longtemps, lui avait servi de conseiller, de négociateur et de modérateur surtout ; il tournait le dos aux compatriotes de celui-ci qu'il avait attirés et s'entourait des hommes de la race tchèque qu'il avait d'abord délaissés. Eutin il nouait des relations plus étroites avec le margrave de Rrandebourg et le landgrave de Misnie et de Ihuringe, avec ses voisins slaves, le duc de Silésie et les princes de Pologne, même avec le duc de Bavière Henri et l'archevê- ([ue de Cologne Siegfried, pour avoir les uns comme alliés (lu les autres au moins comme neutres et il n'épargnait ni les promesses ni l'argent pour les gagner à ses fins. Ottokar, en un mot, mettait en avant la nécessité de se défendre des

agressions du Honp;rois pour coaliser contre Rodolphe les princes slaves et les princes allemands du Nord et, par ses menées souterraines et son argent répandu, recommencer la partie. Sous les yeux même de son adversaire, il préparait la défection de quelques membres de la noblesse, entre autres du puissant Henri de Kunring, maréchal du duché d'Autriche, et celle du bourgmestre de ^'ienne Paltram, qui regrettaient l'ancienne domination.

Arraché à ses rêves par ces réalités qui ne lui échappaient pas, Rodolphe de Habsbourg agit avec une énergie qu'on n'avait peut-être pas attendue de lui. Pour raffermir le terrain sous ses pas, il fit saisir et juger le maréchal d'Autriche, Henri de Kunring, comme coupable de haute trahison. Il en eut fait autant du bourgmestre de Vienne, Paltram, et de ses cinq fils, si ceux-ci ne s'étaient enfuis. 'H apaisa les mécontents de la ville de Vienne tout en confirmant tous les privilèges qui avaient été conférés à celle-ci par Frédéric II. Enfin, comme il avait licencié son armée et faisait rentrer avec peine l'argent de ses nouvelles provinces, il appela à l'aide au plus vite ses deux fidèles, l'archevêque de Salzbourg et Frédéric de Hohenzollern, Meinhart du Tyrol, chai'gea son fils aîné, Albert, d'aller lever des partisans dans ses domaines de Souabe et de Suisse et demanda au roi de Hongrie, Ladislas IV, les secours que celui-ci lui avait promis. Déjà quelques hordes bohémiennes envahissaient le nord de l'Autriche et des escadrons de cavaliers hongrois les en chassaient. Bientôt les deux adversaires avec le gros de leurs forces se trouvèrent en présence pour décider auquel des deux appartiendrait l'Autriche.

Otlokar était parti le 27 juin de Prague avec les troupes bohémiennes, saxonnes, bavaroises, et avait donné rendezvous à Brunn en Moravie à ses auxiliaires 3e Brandebourg

de Misnie, de Silésie eldc Pologne. Après les avoir rejoints, il avait divisé son armée en deux corps qui devaient par deux routes différentes arriver au Danube, pour se réunir devant Vienne. La résistance de deux petites forteresses défendues par les partisans de Rodolphe fit perdre du temps aux deux corps d'armée et obligea Ottokar à se concentrer plus tût, pour les conduire ensemble, à travers les plaines situées à l'ouest de la Mardi, qui traverse la Moravie, vers l'objectif qu'il s'était proposé. En ajoutant aux Bohémiens, aux Moraves, aux Bavarois, qui étaient au nombre d'une vingtaine de mille hommes, les auxiliaires venus de la Lusace, de la Thuringe, de la Pologne, du Brandebourg, cela faisait 35 000, hommes, armée assez considérable pour le temps. Rodolphe de Habsbourg, avec ses chevaliers d'Autriche, de Styrie et de Carinthie, ceux des comtés de Gœrtz et du Tyrol, de Frédéric de Hohenzollern, de l'archevêque de Salzbourg, des évêques de Passau , de Ratisbonne, de Trente, eut bientôt sous la main 15000 à peu près. Le roi de Hongrie, Ladislas, avec 10 000 hommes remontait le Danube pour le joindre. Enlin Hermann, margrave de -Bade, avec des hommes de Suisse et d'Alsace et l'ancien adversaire même du comte de Habsbourg, l'évèquede Bàle, avec 1000 chevaliers et 200 archers, arrivèrent au dernier moment. L'évèque de Bàle assura qu'il était suivi par les autres contigents suisses que rassemblait le fils aîné de l'empereur, Albert. H n'en était pas ainsi. L'armée dont Rodolphe pouvait disposer ne comptait pas 30 000 hommes ; ses deux gendres même n'étaient point venus de la Saxe et du Palatinat.

Mais Rodolphe avait confiance avec ses chevaliers et ses hommes qui portaient l'emblème de la croix, comme cela se faisait alors souvent, quand on avait seulement fait le

vœu d'aller à la Terresainle.il répandit lebriiitqu'il availvu en songe un aigle qui, après un long combat, était venu à bout d'un lion et il se décida à prendre l'offensive. Oltokar semblait être moins confiant; des lettres de ses partisans secrets d'Autriche l'avertissaient qu'il y avait des ti-aîlres même parmi ses Bohémiens et ses Moraves. Dans son camp de Marclifeld, au milieu desplames ondulées qui s'étendent à l'occident de la March d'oîi il devait alteindi'e le Danube, il fit venir sous sa tente royale les plus nobles Bohémiens : « Me voici, dit-il, au milieu de vous sans défense et plein de confiance en votre fidélité. S'il en est un parmi vous qui me veuille mal, mieux vaut que je tombe seul ici ((ue, dans (}uelques jours, des milliers tombent avec moi »; et il aurait pris à part un chevalier dont Rodolphe avait refusé les services pour lui faire promettre de chercher dans la mêlée l'empereur et de l'abattre lui ou au moins son cheval.

C'est au-devant de cette armée que marchait Rodolphe de Habsbourg. Déjà le 10 août, Ladislas et les Hongrois avaient passé le Danube à Presbourg et se trouvaient sur la rive gauche de la March qu'ils remontaient. Le 14, Rodolphe donna l'ordre à ses troupes de passer le Danube à Heimbourg et s'établit avec elles à Marcheck, lieu bien fortifié dans l'angle formé par le Danube et l'embouchure de la March. Le roi Oltokar, allant de l'avant, avait déjà atteint le village de Zultersdorf situé au milieu d'un terrain découvert assez propre à une bataille. Dans cette plaine qu'enfermaient deux cours d'eau, l'un plus considérable, la Seya, derrière lui au nord, et l'autre au midi presque à sec, le Waidenbach (ruisseau de la prairie), pour mettre à profil tous les avantages de sa cavalerie plus nombreuse, il s'étendait vers le village de Dirnkrut, situé dans l'angle formé aussi par l'embouchure du Waidenbach dans la March.

Quelques-uns de ses échiireurs, ayant passé ce ruisseau, atteignaient le village de Slillfiied, quand des cavaliers cumans de Ladislas,qui avaient passé la Mardi, les surprirent et les firent prisonniers. Rodolphe, pour ne pas être menacé de se voir coupé des Hongrois par celte pointe en avant de son adversaire, envoya dire à Ladislas de passer la Mardi et de le joindre sur la rive droite. Celui-ci passa le 2i>. Toute l'armée impériale se dirigea alors vers la plaine de Marchfelden se tenant sur les hauteurs pour conserver cet avantage. En atteignant à leur pied Getzendorf, le village de la plaine, elle aperçut sur l'autre rive du ruisseau à sec de Waidenbach toutes les tentes d'Oltokar qui allaient, sur un assez long espace, du village de Getzendorf à celui de Dirnkrut.

C'est là, à quelques lieues au nord-esl de Vienne, dans cette plaine et dans ces villages aujourd'hui oubliés, que Rodolphe de Habsbourg combattit pour sauver sa couronne impériale et garder sa récente conquête. C'était tout près des champs de bataille autrement célèbres d'Essling et de Wagram, oij plus de cinq siècles après, l'un de ses descendants, après avoir perdu l'empire de l'Allemagne aux champs d'Austerlitz, à peu de dislance aussi de là, plus au nord, était presque ramené, par deux défaites successives, sous les murs de sa capitale, aux provinces qui avaient formé le premier patrimoine de la monarchie. Ottokar portait pour ce jour une armure toute brillante d'argent. Il avait disposé son armée, divisée en sept corps, en un arc de cercle très étendu. Au centre, il commandait les lourds cavaliers delà Bohème et les bonnes troupes à pied de la Saxe et de la Thuringe ; les Moraves et les Bavarois étaient àsa droite, les Silésiens el les Polonais à sa gauche; Milota de Dieditz, ancien gouverneur de l'Autriche, commandait la

réserve. Rodolphe, dans sou armure ordinaire, avec une garde de 100 vaillants Zurichois, avait disposé les cinq corps de son armée en ordre oblique. Il commandait à l'aile droite ses contingents des pays autrichiens; Frédéric de HohenzoUern tenait l'aile gauche avec les troupes de l'empire ; les Hongrois étaient au centre ; les sauvages cavaliers cumans, sur les tlancs. Une réserve de lourds cavaliers commandés par Ulrich, le chapelain, restait au pied de la collinede i^tillfried. Les deux armées avaient adopté le même cri du Christ. Dans l'armée rodolphienne, dès le matin, les moines prêchèrent contre Ottokar l'excommunié et donnèrent la communion. Ottokar harangua les siens et fit entonner un chant bohémien. Lorsque le soleil commença à éclairer la plaine, vers six heures, les deux armées s'ébranlèrent l'une contre l'autre.

Rodolphe, à la tête des siens, passa lui-même et ordonna à toute son armée de passer le Weidenbach. Il prenait luimême pour objectif, en s'appuyant sur la March, le village de Dirnkrut qui y était adossé et descendait vers le ruisseau : la gauche, la plus forte, devait, en dévalant des collines, aviser à ne point se laisser déborder par les Oltokariens plus nombreux. Ottokar, en faisant avancer ses troupes, leur conservait la disposition enveloppante du demi-cercle. Le burgrave de Nuremberg, à la gauche de Rodolphe, donna ordre aux troupes d'empire etaux Hongrois de commencer le combat, quand il vit la droite ennemie des Ravarois et des Moraves s'étendre en menaçant. Dès qu'on s'en aperçut à l'aile droite, un chevalier souabe, du nom d'Henri Schorlins, donna de l'éperon dans les flancs de son cheval et se lança contre les Rohéniiens d'Ottokar. « A l'aide ! » s'écria Rodolphe qui s'élança à son tour. L'évêque de Bâle suivit en entonnant un pieux chant de guerre, et la mêlée

commença vers midi sur toute la ligne du front de bataille qui s'étendait le long du Weidenbach, presque à sec, de Getzendorf et Oirnkrut.

Le burgrave de Nuremberg réussit non seulement, dans son mouvement en avant, à ne pas se laisser envelopper, mais il rejeta le centre ennemi, commandé par Ottokar, sur sa gauche deMoraves et deSilésiens . Tous ceux-ci, se croyant en force, se réunirent contre Rodolphe qui était déjà près de Dirnkrut. Les Autrichiens combattaient autour de Rodolphe un contre trois. Ils commencèrent à reculer jus(iLi'au ruisseau de Weidenbach, avec la bannière impériale et non sans quelque désordre. Un chevalier du nom de Haslauer, âgé, disent avec exagération les chroniques, de plus de cent ans, laissa tomber la bannière ; un plus jeune, Henri de Lichtenstein, avec les siens, se précipita sur les ennemis qui voulaient la prendre, la releva et la garda au milieu d'une mêlée où périt la tleur de la noblesse autrichienne. En ce moment, Rodolphe de Habsbourg lui-même, ramené avec sa garde sur le Weidenbach, essayait de rallier les siens, quand un chevalier otlokarien, Herbst von Fullenstein, se précipita sur lui la lance en avant. Habile à tous les exercices du corps, l'empereur lui donna de la sienne en pleine visière et le renversa; mais, au même moment, un chevalier thuringien frappa le cheval de bataille de Rodolphe en pleine poitrine et le coucha à terre dans le lit du ruisseau avec son cavalier. Rodolphe n'eut que le temps de se couvrir de son bouclier; les siens arrivaient à la rescousse. Un fidèle Turgovien, Walter de Raraswag, le tira d'embarras et lui donna un cheval sur lequel celui-ci s'élança en criant : « C'est assez vous occuper d'un seul ; en avant! » L'empereur cependant ne faisait que rallier les siens au midi du ruisseau, pressé par les Bohémiens, vers le village d'Ebenthal, quand

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