Tome VI. H
ib2 RODOLPHE DE HABSBOURG
Ulrich le chapelain, chef de l'arrière-garde rodoiphienne, placé sur la hauteur de Stillfried, voyant que les Ottokariens à la poursuite des Rodolphiens prêtaient le flanc, se précipita sur eux avec ses chevaliers tout frais, comme un torrent, et les contraignit à s'arrêter. Ainsi sauvé, Rodolphe recommença à faire face encore aux Ottokariens et à se diriger de nouveau sur Dirnkrut vers quatre heures du soir.
C'était le moment où Frédéric de HohenzoUern, àla gauche de Rodolphe, continuant son succès à la tête des Impériaux et des Hongrois, rejetait Bohémiens, Moraves et Bavarois avec les autres sur la March. Tout Tordre de bataille du roi de Bohême était ainsi faussé. La ligne courbe dont il avait voulu envelopper les Rodolphiens, en marchant du nord au sud, se brisait en reculant et, pour tourner encore le visage à l'ennemi, s'exposait tout entière aux rayons du couchant; C'est ce qui a fait dire plus tard que, à la tin de la bataille, tandis (|u"un nuage épais protégeait les Rodolphiens, les rayons du soleil avaient aveuglé l'armée d'Ottokar. Cependant si, àcemoraent, Milota de Dieditz, qui avait été posté à l'arrière-garde des Ottokariens, comme avait fait le Rodolphien Henri le Chapelain, était tombé sur le burgrave de Nuremberg qui lui oiîrail aussi le flanc, il aurait à son tour sauvé les siens. Mais, à sa honte peut-être, il ne bougea, et voyant le gros des Ottokariens commencer à céder le terrain, il fit comme eux. « Us fuient! s'écria un chevalier souabe en s'adressant aux Bavarois qui étaient encore devant lui. Tandis que les sauvages Cumans se mettaient à la poursuite des vaincus embarrassés maintenant les uns dans les autres, sur un étroit terrain, et faisaient un grand massacre de ceux qui ne se jetaient pas dans le courant de la March au risque de s'y noyer, Ottokar se décida à ramener les siens ou à mourir. Avec quelques cavaliers, il se précipita au plus épais d'un
groupe d'Autrichiens etdeSlyriens, qui s'avançait et y Irouva la mort qu'il cherchait. Blessé, il roulait à terre, quand un chevalier, Henri de Berchloldsdorf, le reconnut et se précipita pour le sauver ou le prendre. H lui enlevait son heaume et lui faisait apporter à boire quand arrivèrent doux autres cavaliers styriens dont il avait autrefois fait exécuter un parent pourcausedebrigandage. Ceux-ci se seraient précipités en fiu'ieux sur Ottokar, l'auraient frappé d'estoc et de taille à le rendre méconnaissable et se seraient enfuis. Quelques goujats achevèrent le malheureux roi en le dépouillant de son armure etdeses vêtements. Quand l'empereur Rodolphe, vainqueur, apprit cette fin tragique, il fit relever, laver, exposer le cadavre royal aux regards, sous bonne garde, et, le lendemain, ordonna de le transporter à Vienne chez les Frères mineurs où on l'embauma sans cérémonie religieuse parce qu'il était mort excommunié, pour l'expédier plus tard à Prague, où il avait régné fastueusement pendant vingtcinq ans. Comme les vaincus qui tombent avec honneur il laissait un souvenir cher au moins à la Bohême. « Malheur ! s'écrie un poète bohémien, la bonté et l'honneur plcurentle roi de Bohème. Il est tombé comme un héros qui cherche la gloire. Il avait le courage du lion et la bonté de l'aigle. »
Organisation du patrimoine Autrichien
Celte victoire de Marchfeld ou de Dirnkrut, remportée par Rodolphe le 26 août 1278, a été comme le bap'éme de sang de la monarchie autrichienne. On a remarqué (pie tous les pays que les Habsbourg ont incessamment tendu à annexer aux provinces autrichiennes et à soumettre à leur domina-
tion, la Bohènie, la Moravie, la Hongrie, la Silésie, la Bavière même, sans compter les autres, avaient figuré avec leurs chevaliers et leurs soldats, sous Rodolphe ou contre lui, dans cette bataille où mourut un roi de Bohème et où un roi de Hongrie fut parmi lesvainqueurs. Bien différent du« Lion »de Bohème, Ottokar dont l'ambition n'avait pas de bornes ni surtout de patience, 1' « Aigle » de Habsbourg profita avec la plus grande prudence de sa victoire pour préparer la fortune de sa maison et non pour la brusquer au risque de la compromettre. Après avoir congédié, non sans quelques difficultés, les Hongrois et les Cumans.qui traitaient volontiers les pays amis comme les pays ennemis, en leur garantissant leur ancienne frontière en Moravie, Rodolphe occupa ( fin septembre) Brùnn, la capitale de cette province, et s'entendit d'abord avec l'ancien ministre dOltokar, Bruno d'Olmutz, et avec son fidèle partisan l'archevêque de Salzbourg, deux hommes de bon conseil, pour la garder au moins comme garantie du prix de la victoire, qu'il voulait demander.
En Bohême, le roi Ottukar avec sa veuve Kunégonde ne laissait qu'un fils en bas âge. Otto le Long, margrave de Brandeboui'g, qui avait assisté à la bataille de Marchfeld, se proposait, en s'appuyant sur les seigneurs de la population tchèque, de prendre la régence pour en tirer un bon parti. La reine Kunégonde était plus disposée, avec quelqu'^s seigneurs allemands,;! s'arranger avec le vainqueur. Rodolphe ne prétendit pas à la conquête de la Bohème. Après avoir donné à la ^loravie, qui s'y prêtait d'ailleurs, par haine des Bohémiens, un gouvernement, selon le droit de suzeraineté impériale qu'il revendiquait, Rodolphe passa les monts de Moravie par le défilé d'iglau pour entrer en Bohême afin d'y assurer du moins les droits de l'Empire. A Sediitz, il apprit que Otto le Long avec ses Brandebourgeois s'était
avancé jusqu'à Collin. 11 n'y eut cependant poinlde bataille mais des négociations seulement, là où, bien plus lard, devait se passer un des épisodes les plus célèbres de la rivalité du roi Frédéric il et de l'impératrice Marie-Thérèse. Otto d'Olmutz et le burgrave de Nuremberg, Frédéric de HohenzoUern, qui avaient fait précédemment (1275) pour la Bohèuie le traité qu'Ottokar avait rompu, en décidèrent le renouvellement. Il fut convenu que les mariages qui avaient été projetés entre le jeune Wenceslas et la fille de Rodolphe, Guta, ainsi que celui de la sœur de Wenceslas, Agnès, avec un autre fils de l'empereur, qui portait le même nom que lui, seraient accomplis. La régence était laissée au nom du jeune roi, pour cinq ans, à Otto de Brandebourg qui reconnaissait sur la Bohême la suzeraineté de l'empereur ; pour s'assurer davantage du margrave, Rodolphe firomil au cadet de celui-ci une autre de ses filles du no. a d'Hedwige. Un revenu de 3,000 marks d'argent fut donné comme dédommagement à la veuve d'Ottokar qui se remaria bientôt avec le seigneur Zowisch de Rnsenberg. Ce double mariage qui devait lier la dynastie des Prémislidesà celle des Habsbourg eut lieu presque immédiatement à Iglau, quoi(iue les époux eussent à peine dix ans et fussent fort proches parents, au milieu de grandes réjouissances. On voit que si Rodolphe savait combattre, il commença aussi cette politujue de mariages qui devait mériter à la maison autrichienne le fameux dicton qui ne fut formulé qu'au xv^ siècle.
Bella (jerant alii, ta felix Austria nube.
Peu de temps après, réglant en vainqueur les différends qu'il avait eus aussi avec le duc de Bavière, Henri, qui l'avait abandonné avant la guerre, Rodolphe consentait à
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donner au fils de celui-ci sa fille Catherine, mais en retenant la dot qu'il avait promise, c'est-à-dire la Hauie-Auliiclie. Le mariage projeté peu après aussi entre une de ses filles, Clémenlia, avec Cari-Marte!, fils d'Andréas, neveu du roi de Hongrie, LadislaslV, pouvait offrir encore aux Habsbourg d'autres perspectives. Le fondateur de la maison de Habsbourg avait une famille à souhait pour cette politique.
Ce n'étaient là que des éventualités, des expectatives de succession que Rodolphe préparait à sa maison, des pierres d'attente pour l'avenir de ses descendants. H lui fallait d'abord s'aft'ermir dans ce nouveau patrimoine, qui devait rallier plus tard les contrées adjacentes qu'il avait déjà en vue, c'est-à-dire dans les provinces autrichiennes. De Vienne où il rentra au mois de février de l'année 1279, accompagné par un grand nombre de princes et reçu par les bourgeois avec un empressement tout triomphal, l'empereur Rodolphe surveillait bien mieux la Bohême et la Hongrie, toute la frontière sud-est, que s'il eijt été établi sur le Rhin. Mais l'empire était électif et Rodolphe n'était pas certain qu'il resterait dans sa famille. 11 fallait donc qu'il s'assurât à luimême et qu'il assui'ât à ses enfants ses nouvellesconquôtes pour qu'ils ne fussent point au dépourvu, si l'empire venait à leur manquer. C'était le meilleur moyen aussi d'avoir assez d'influence sur les électeurs pour garder peut-être l'empire dans sa famille.
Dans la province d'Autriche et dans celle de Styrie, Rodolphe ne se contenta donc pas de s'attacher les villes par des privilèges, de mettre la main suri Église, sur les archevêchés, évêchés et abbayes qui étaient si riches, en décidant que tout patronage et bailliage sur ces fondations retourneraient au maître du pays, c'est-à-dire à lui après l'extinction des descendants du fondateur; en contribuant à
faire attribuer les fiefs d'église à ses fils, il lit jurer aux seigneurs, châtelains et chevaliers une paix dont il confia la surveillance à son fils Albert qui, comme vicaire et lieutenant impérial, tiendrait tribunal et présiderait pour lui les diètes régionales. C'étaient tous les anciens droits des ducs, maîtres et seigneurs du pays, qu'il exerçait ou faisait exercer par son fils. Dans la Carinthie, il fallait agir avec plus de précaution, même après la mort de cet aventureux Philippe à qui l'on avait laissé le litre vain de duc; Meinhart, chef de la maison de Tyrol et de Gœrlz, qui y avait exercé réellement l'autorité, était très puissant par ses alliances avec des princes ecclésiastiques comme ceux de Friesingen, de Trente et d'Aquilée. Rodolphe comprit qu'il devait laisser celui-ci jouir dans cette province du même pouvoir. Obligé un peu plus tard de lui confirmer même le titre de duc, au moins arriva-t-il à ses fins dans l'Autriche et dans la Styrie, c'est-à-dire dans les deux pays qui avaient appartenu autrefois à la famille des Babenberg et qui étaient devenus vacants par son extinction; il réussit en eft'et à en faire passer la propriété féodale même entre les mains de de ses deux fils Albert et Rodolphe.
Telle fut l'importance de l'acte que l'empereur Rodolphe consomma en faveur de ses deux fils et de sa maison, à la diète d'Augsbourg de 1282, en leur conférant les duchés d'Autriche, de Styrie et de Carniole qui ont depuis formé le noyau du patrimoine héréditaire des Habsbourg. Le vainqueur de Marchfeld aurait bien voulu comprendre aussi dans cette investiture le duché de Carinthie, car il commença d'abord par négocier pour le tout avec les princes de l'empire dont il désirait obtenir l'assentiment à la diète, soit par leur présence, soit par leurs lettres de consentement (Willebrief). Il s'arrêta devant la mauvaise volonté de
quelques princes, les dispositions peu favorables des Carintliiens et les résistances possibles de Meinhart du Tyrol et de Gœrtz, qui occupait déjà et gouvernait le pays. Ce fut donc dans ces conditions que, le jour de Noël de l'année 12S-2, « avec le libre consentenient des princes de l'empire qui avaient contribué à son élection, il donna en fief à ses deux fils Albert et Rodolphe les principautés d'Autriche, de Styrie et de Carniole avec tous les honneurs, droits, libertés et dépendances, tels que les anciens ducs les avaient possédés ». En conséquence, dans la lettre où il informait ces pays de l'investiture conférée à Augsbourg, il délivra ses sujets du serment de fidélité qu'ils avaient prêté à sa personne; i! reporta à sa maison, sans les amoindrirou les sacrifier aux prérogatives de la couronne impériale, tous les droits princiers qui avaient été en usage ; il abolit formellement et expressément à son profit toute immédiateté d'empire dans ces pays, pour que les princes ses lils pussent jouir seuls à l'avenir, sous la suzeraineté impériale, de toute la souveraineté des duchés, passée ainsi de l'empire et du roi entre leurs mains.
Les seigneurs et les villes des pays investis approuvèrent ce transfert de souveraineté qui confirmait l'ancienne unité des duchés conférés. 11 y avait cependant quelque chose qui les choquait, c'était l'investiture des deux pays, donnée en commun aux deux princes, comme cela avait eu lieu alors dans d'autres principautés allemandes, par exemple en Brandebourg, en Saxe etd'aboi"d en Bavière oi!i les frères avaient hérité du titre et de l'ensemble de la principauté, par cette commune investiture qui constituait un gouvernement unique dans une possession indivise. Cela assurait sans doute, pour ainsi dire perpétuellement, à la maison princière la possession héréditaire du patrimoine par la
créalion d'un droit d'héritage collatéral; mais cela ne conjurait pas les conflits possibles et dont on avait déjà eu des exemples, entre de communs possesseurs au même titre. Aussi, sur les représentations des seigneurs du pays, Rodolphe de Habsbourg crut-il obvier aux inconvénients qui dérivaient de cette communauté d'investiture et de co-possession, par une loi, un statut de famille, en vertu duquel il maintint la commune invesliture et garantit au duc puîné et à ses descendants tous leurs droits à l'hérédité, mais laissa à l'aîné seul, à Albert et à ses héritiers mâles, la souveraineté et le gouvernement, à charge d'indemniser le cadet Rodolphe avec une indemnité en argent, au cas où l'empereur, dans un espace de quatre ans, ne disposerait pas en sa faveur d'une autre principauté. Ce n'était pas un bien bon remède à une loi de communauté héréditaire, utile mais scabreuse, puisque cela donna lieu, à la seconde génération, à l'assassinat célèbre d'Albert, successeur de Rodolphe à l'empire, par son neveu Jean le Parricide. Rodolphe n'en croyait pas moins avoir assuré pour toujours à ses descendants le patrimoine qu'il avait conquis, en établissant enlre les provinces conquis'is et les princes ses descendants, entre ces souverains et leurs sujets, une union étroite, indissoluble qui servirait de base indestructible, même dans ses différentes branches, à sa maison.
Il faut chercher la cause de la fortune de cette famille dans cette constitution héréditaire. En lui assurant, à tous les degrés, un patrimoine plus étendu que celui d'aucune autre famille princière allemande, cette constitution la mit à même, sur le moyen Danube, de poursuivre sur les pays les plus voisins, comme la Moravie et laDohême, la Hongrie, la Carinthie et même en partie la Bavière et, par-dessus les Alpes, le nord de l'Italie, cette politique d'expectative et
d'agrandissement qui en fit d'abord une haute puissance allemande et plus tard une haute puissance européenne. Au milieu de la mobilité des maisons et des territoires des principautés, dans cette Allemagne que l'absence de constitution rendait, même en peu d'années, si changeante, cette inamovibilité de la maison de Habsbourg, sur un seul et indivisible t(;rritoire, malgré les vicissitudes de son histoire, lui permit de tirer parti de son admirable situation dans ces belles provinces adossées aux Alpes, pour faire rayonner sans relâche, du moyen Danube et de Vienne, son ambition et sa politique, le long de la Moldau et de la Marcti jusqu'aux monts Géants et aux Sudètes ou, à travers les plaines de la ïheiss, jusqu'aux Carpathes. Sans doute c'était entreprendre une tâche bien difficile pour une maison, que celle de réunir, sous une même autorité, des races aussi différentes que celles des Allemands, des Bohémiens, des Moraves, des Hongrois et même d'épaves slaves. Mais cette position maîtresse, presque au centre du large amphithéâtre de montagnes qui encadrent, retiennent les unes près des autres et défendent tant de familles différentes de peuples, pouvait lui en inspirer la pensée et quelquefois lui en assurer le succès.
Après avoir eu l'ambition d'être empereur, Rodolphe, en transpoi'tantsa maison à l'extrémité sud-est de l'Allemagne, n'avait peut-être pas fait ce qu'il fallait pour rendre à l'empire l'unité, la puissance perdue et même la paix intérieure. S'il n'y fut pas, comme ses prédécesseurs du grand interrègne, un fantôme d'empereur, il y resta peu puissani, peu obéi; la couronne impériale pour lui et pour quehiues-uns de ses descendants, qui l'obtinrent, fut un fardeau lourd à porter à l'ordinaire et souvent un péril quand on la prenait trop au sérieux. Mais Rodolphe de Habsbourg, en bon père
de famille, en vrai fondaleurde dynastie, availvoiilu suilout constiluer un patrimoine, fonder une maison souveraine dans un pays alors neuf, d'où s'ouvraient pour lui et ses descendants de vastes perspectives d'agrandissement. La suite a prouvé ([u'il ne s'était pas trompé puisqu'elle a augmenté ses États au point d'en faire longtemps une des puissances les plus considérables de l'Europe et qui a résisté à bien des orages, souvent provoqués par son ambition, souventamoncelés par celle de ses voisins. Mais, aujourd'hui que la solidité des États est moins au faîte qui les unit qu'à la base sur laquelle ils reposent, l'avenir dira si la politique des Habsbourg a aussi bien fait de faire entrer dans leurs vastes monarchies autant de nations diverses que de vastes et difféi'entes contrées, (juoique les frontières qui les contiennent les unes et les autres semblent avoir ménagé et dessiné là au centre de l'Europe un asile sûr et bien fortifié, unarert naturel, pour un puissant et solide État!
Rodolplie de Habsbourg en Allemagne
Le fondateur de la maison d'Autriche, qui avait restauré l'empire germanique, en s'occupant d'abord de faire à sa maison un domaine considérable, n'avait sans doute pas abandonné le souci de gouverner ce qu'on appelait le royaume d'Allemagne ni même la vieille théorie de la domination universelle européenne, poursuivie par ses grands prédécesseurs, les Ottons et les Frédérics ; il semble cependant que, soit de propos délibéré, soit par conviction d'impuissance, il ait ramené davantage l'exercice de son auto-
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rilé à sa tâclie nationale, au gouvernement de l'Allemagne^ et que, là même, il ait su la conformer à la situation politique des états allemands dont il était le chef. Cette polique apparaît surtout dans les moyens dont il se sert pour tâcher de maintenir la paix dans les différentes provinces du royaume allemand. C'était bien là lamission par excellence duchef do TAllemagae mais la plus difticile à remplir dans un pays et à une époque où Ips guerres privées entre les princes, entre les seigneurs et leurs vassaux, entre la petite noblesse de campagne et les villes, paraissaient être un droil inaliénable, le droit du poing (Faustrecht) et où le brigandage exercé sur les grandes routes par « le compagnonnage de la lance », ainsi qu'on appelait la chevalerie dégénérée, et le vagabondage d"un bas clergé déclassé et dissolu dans les communes, étaient l'état ordinaire.
Kn efïet, tout d'abord, bien qu'ils se fussent donné un roi, les grands princes tendaient toujours à agrandir leur territoire aux dépens les uns des autres et surtout aux dépens des petits; les comtes et les seigneurs, qui ne voulaient pas laisser subordonner leurs personnes ou englober leurs domaines, les villes, pour assurer leur accroissement, se faisaient aussi des sujets autour d'elles, et, pour augmenter leurs richesses, repoussaient non seulement les impôts d'empire mais les douanes seigneuriales, et ne demandaient pas les sauf-conduits et les escortes armées qu'il fallait payer. Que de sujets de querelles allemandes, sans compter, dans les principautés mêmes, les conflits de famille entre les héritiers, faute de lois de succession et de partage rigoureusement établies ou maintenues !
Rodolphe de Habsbourg, qui laissait ses fils gouverner les duchés autrichiens, sa nouvelle conquête, n'espérait pas dominer seul ce chaos de l'empire. 11 se sert dans les diètes
provinciales des autorités existantes, des princes surtout, pour maintenir ou rétablir l'ordre. A la diète de Ratisbonne de Tannée l-2SI,la tiuitième depuis l'élection de l'empereur, il profite d'une entente passagère entre les deux ducs Louis et Henri de Witlelsbacb qui possédaient la Bavière d'une façon indivise. Singulière contradiction! pour leur f;nre jurer le maintien delà paix h eux, à l'archevêque de Ratisbonne et à plusieurs autres évoques, sans préjudice des droits des seigneurs et des villes, il n'appelle pas celles-ci à prendre part à l'acte rédigé en allemand qui contient toutes les mesures de police et de justice nécessaires à « interdire à chacun la vengeance de ses injures, à faire bonne justice à tous et à poursuivre les voleurs de grand chemin ». L'exécution en est confiée aux princes et évêques qui ont prêté le serment et qui sont nommés ainsi comme gardiens de la paix au-dessus des classes inférieures. Dans la diète provinciale qu'il tient un peu plus tard en Franconie, à Nuremberg, Rodolplie de Habsbourg ordonne pour cinq ans, et il en prorogera le terme plus tard, le renouvellement de la paix publique imposée autrefois par l'empereur Frédéric II (en 1iL';-5) et, là, il appelle à la maintenir par serment les évoques, les comtes, les seigneurs et hommes libres de tout le pays, indépendamment des princes et des villes. Dans la Souabe qui était sans duc, depuis la disparition du Hohenstaufen, il renonce à proclamer une paix provinciale et se conlente de renouveler l'ordonnance de paix de 1235 dans les villes de Constance, de Baie, de Zurich et autres qu'il visite. Deux liauls juges royaux sont institués en Bavière et en Souabe pour maintenir la paix entre les deux provinces. Sur le cours moyen du Rhin, Rodolphe, de concert avec l'archevéq-c de Mayence, convoque dans cette ville auprès de lui les évêques de Bfiie, de Toul et un assez grand nombre de comtes, de
seigneurs, d'hommes libres et de chevaliers pour leur faire jurer l'observance et le maintien de la même paix frédéricienne et il charge le même^rchevèque de proclamer et de maintenir avec les évêques du pays, la même paix dans la Thuringe.
On le voit, Rodolphe ordonne et proclame le maintien de la paix, même dans le midi de l'Allemagne où s'exerce surtout son autorité, en s'entendant surtout avec les princes laïcs ou ecclésiastiques et quelquefois à leur défaut avec les petits seigneurs et les villes. 11 promulgue bien une loi qui, en interdisant le partage des comtés impériaux, semble montrer qu'il voudrait sauver les restes de cette organisasation cantonnale qui avait été le soutien principal de l'autorité impériale. Quoi qu'il fasse il y a bien loin de la proclamation de ces paix publiées et renouvelées à grand fracas, quand Rodolphe est là, à leur exécution. D'abord les princes que Rodolphe appelle « les colonnes de l'empire « rébranlent assez souvent par leurs propres querelles. Les deux frères de la maison de Wiltelsbach, Louis et Henri, en Bavière et dans le Palatinat, vivent dans un conflit perpétuel, malgré les efforts de l'empereur; et l'un deux, Henri, qui a juré la paix, est en guerre pendant plusieurs années avec le fils même de Rodolphe, Albert, duc d'Autriche, pour la possession de quelques domaines et châteaux sur leurs frontières. Comment maintiendraient-ils la paix à l'aide des juges royaux au-dessous d'eux? Les princes archevêques de Mayence, de Cologne et de Trêves, que leur caractère rapproche et que leur petite noblesse et leurs villes menacent, s'entendent, ilestvrai, contre celles-ci: mais, ailleurs, quede guerres privées entre les seigneurs et les villes qui veulent se faire justice elles-mêmes et tiennent en mépris la justice qu'on leur offre! En Souabe, où Rodolphe prétendait jouer
le rôle des anciens ducs et aurait même voulu rétablir le duché en fav(;ur d'un membre de sa famille en qui il eût un appui considérable et comme un parti à sa dévotion, avec la famille nombreuse et puissante des HobenzoUern et du plus ricbede tous, Frédéric, burgrave de Nuremberg, il ne peut parvenir même à obtenir la restitution des biens d'empire et le maintien de l'indivisibilité des comtés. Le comtede Wurtemberg Eberhardt l'Illustre avec le margrave de Bade, l'abbé de Saint-Gall et les petits comtes souabes lui font une opposition indomptable. La guerre désole tout le pays des Alpes au Mein et l'empereur est obligé à Eslingen (1287; d'otlVir à ses adversaires une paix qui constitue déjà l'indépeiidaiice du pays.
Le concoai's luêine de l'Eglise, dans un concile national qu'il convoque à Salzbourg avec un légat du pape, des évoques et abbés assez nombreux et quelques princes et seigneurs, n'apporte pas un secours plus efficace à la paix. L'empereur et le légat y menacent de leur ban, de la mise hors la loi et bors la communion chrétienne les violateurs de la paix; mais c'étaient là, on peut le dire, « deux autorités naufragées ». Elles paraissent elles-mêmes confesser leur impuissance. Rodolphe abandonne aux princes dans leur territoire le soin de faire respecter cette loi, comme pour achever de montrer que l'autorité royale passait en leurs mains. Quant au légat pontifical, Jean, évoque de Tivoli, qui «comme un dcagon avait traversé l'Allemagne avec une queue de prélats affamés », quand il voulut réclamer pour la cour de Rome, la dîme des biens du clergé, il souleva une telle tempête de réclamations qu'il eut besoin, au sortir du concile, de la protection du roi, et menacé par le peuple dans les vill<*s qu'il traversa, se trouva fort heureux d'atteindre la fronlière de France.
Si la puissance de Rodolphe de Habsbourg était si bornée au Midi de l'Allemagne, combien plus au Nord. Là, la guerre et la paix et plus souvent la guerre que la paix se faisaient sans lui ; le mal et le bien ne venaient pas de l'empire. L'empereur ne l'ignorait certes pas; il voulut se rendre quelquefois dans le nord; il y avait nommé pour lieunantunduc de Saxe, un margrave de Brandebourg, mais il était parfois obligé de leur enlever leurs fonctions inutiles ou même dangereuses. Rodolphe assistait donc de loin à ce qui se passait au Nord en spectateur. Ce n'étaient pas seulement des hostilités privées qui éclataient à tout moment, ici entre l'évêque de Lubeck et des gens du Holstein, entre l'archevêque de Brêmè et les princes ou seigneurs voisins, là entre les deux margraves de Brandebourg, qui s'étaient partagé le margraviat, et les villes commerçantes de Lubeck, Rostock, Wismar, etc., ou des princes comme ceux de Poméranie ou de Mecklembourg quise querellaient aussi entre eux. Il y avait partoutau Nord, une opposition permanente entre les intérêts de la noblesse, ducs, princes ou seigneurs et la bourgeoisie de ces villes, surtout sur les bords de la Baltique et de la mer du Nord.
Au moins, ces conflits entre des classes différentes donnaient-ils lieu, de temps en temps, à des groupements particuliers de forces, à des unions ou ligues particulières. Celles-ci, en généralisant ces luttes ou en y introduisant quelque tactique, dégageaient même de l'excès du mal quelque bien. Ainsi, la ville de Lubeck si puissante, grâce à l'organisation de ses forces de terre et de mer, après avoir rallié à elle quehjues villes maritimes comme Greifswald, Stralsund, etc., pour faire la police sur la mer Baltique et garantir la sûreté du commerce septentrional de la ville de Londres à Novogorod, concluait, grâce à l'entremise du duc
de Saxo, Jean, lieutenant impérial, une association pour le maintien de la paix, en 1283, pour dix ar.s,avec les ducs de Saxe, de Poméranie, de Mecklerabourg, les comtes de Scliwerin et l'archevêque de Brème. Cette alliance était surtout dii'ii,'ée contre les deux margraves de Brandebourg, les deux plus remuants et plus avides princes du Nord. Ils furent réduits à faire la paix avec le duc de Poméranie et avec les villes qu'ils avaient attaquées. Bientôt le duc Olton de Brunswick-Lunebourg et même le roi Ëricli de Danemark, au profit de leurs villes commerçantes, entrèrent aussi dans leur ligue de la paix.
Le trait caractéristique de ces essais de confédération c'est que les villes y jouent le principal rôle, grâce à leurs richesses qui leur permettent de lever le nombre d'hommes et d'équiper le nombre de navires convenus, et à l'entente qu'elles savent établir, même contre les princes, avec la petite noblesse des campagnes pour surveiller lesgrandes routes. Ainsi, le tribunal de la ligue, qui se réunit tous les quatre mois, se compose de quatre représentants des villes et de quatre de la petite noblesse à l'exclusion des princes, si ce n'est du duc Jean de Saxe, lieutenant de l'empoi'our, pris quelques fois pour arbitre. Par là, les villes tiennent en échec, non seulement les princes, mais les rois. Le roi de Norvège, nommé aussi Erich, surnommé V ennemi des prêtres, veut, en 1284, expulser de ses ports un certain nombre de commerçants allemands. Il est attaqué par les tlottes de la Hanse teutonique, est obligé de faire la paix, grâce à l'intervention du roi de Suède à Calmar (l'SSo); il paye 6,000 marks de dommages et assure aux villes victorieuses, dans ses ports, des droits et des privilèges qui déterminent les rois de Danemark à augmenter cçUa qu'ils avaient
déjà accordés.