Tome VJ
Dans l'Allemagne du centre etparticulièrement en Thiiringe Rodolphe de Habsbourg pouvait se faire aider de Farchevêquede Mayence, Henri, et de ses suffraganls. Mais là aussi ils avaient bien à faire. Le landgrave, Albert le dégénéré, avait, pour épouser sa maîtresse, répudié sa femme Marguerite, une descendante des Hohenstaufen. Depuis, il était en lutte perpétuelle avec les fiis de celle-ci, Frédéric le mordu, ainsi appelé à cause du souvenir de désespoir que sa mère chassée par son mari lui aurait laissé à la joue comme dernier adieu et son frère Dietzraann. Au milieu de toutes ces guerres, nulle ne fut plus sauvage que dans ce beau pays de montagnes, de bois et de forêts où. commençait cependant quelque culture, et où florissaient les poètes. A propos de l'héritage du comte de Misnie qui revenait à un fils de Dietzmann, Frédéric le bègue, la guerre reprenait de plus belle quand Rodolphe convoqua une diète générale à Erfurlh en 1289. Grand nombre de princes se rendirent à cette assemblée qui s'ouvrit le jour de Noël, entre autres, les ducs de Saxe et de Brunswick, le margrave Olto de Rrandebourg et le roi de Bohême ainsi que maint évêque de la province. On profila de la présence de l'empereur pour pendre vingt-neuf brigands de grands chemins et détruire soixante-six forteresses qui servaient de repaires à d'autres. L'empereur lui-même rendit son jugement entre le landgrave Albert le dégénéré et Frédéric auquel il adjugea la province de Misnie et l'Ostland. Au milieu, des fêles, Rodolphe maria une de ses petites- filles à Otto de Lunebourg et une de ses nièces au comte de Clèves, créa maint chevalier et régla plusieurs autres conflits. Enfin il chargea, dans cette partie de l'Allemagne, l'archevêque de Magdebourg, le margrave Otto de Brandebourg et le duc de Brunswick, sous le nom de conservateurs, de.
maiiilenir la paix, établit une contribution pour subvenir à leurs frais et chargea, sous le titre de capitaine des conservateurs, Otto d'Anlialt de commander les troupes en cas de nécessité pour exécuter leurs ordres. C'était là au moins le germe d'une institution à développer et dans laquelle on peut voir l'origine de la division de l'Allemagne en Cercles que nous trouvons plus tard au xv« siècle.
Le vieux Rodolphe, entouré pendant près d'une année, dans ces contrées, de ses fils et de ses filles, d'un grand nombre de princes, d'évêques, de seigneurs qui lui formaient cortège, fit alors une certaine figure impériale. Mais il n'y avait encore qu'apparence, quoique la présence de l'empereur à Erfurlh ait fourni l'occasion de plusieurs légendes en son lionneur.Quelle différence en effet avec les grandes diètes que ses prédécesseurs Frédéric l'"' Barberousse ou Frédéric H, avec qui plusieurs chroniqueurs contemporains voulaient le comparer, avaient tenues dans la grande ville de Mayence, trop étroite alors avec ses campagnes environnantes où l'on campait, pour contenir tous les princes allemands et tous les ambassadeurs de l'Europe accourus. C'était moins une grande diète impériale qu'une cour royale que Rodolphe avait tenue à Erfurlh. Les résultats en lurent médiocres comme la paix proclamée par lui fut peudurable. Ses grands prédécesseurs, à Mayence, avaient commencé à jeter les bases d'une Constitution impériale de l'Allemagne que la chute des Hohenstaufen empêcha seule peut-être d'achever. Rodolphede Habsbourg, au contraire, par la politique fragmentaire et au jour le jourà l'aide de la(iuelleil essayait successivement de maintenir l'ordre, tantôt avec les princes, tantôt avec les villes, montrait bien qu'il n'y avait réellement plus d'empire en Allemagne, point de constitution mais seulement des classes, des princes,
des évêques, des seigneurs, des villes dont l'indépendance grandissait tous les jours et qui se querellaient ou s'accommodaient à leur gré. Au fait et au prendre, en efîet, que l'empereur veuille réclamer les biens impériaux, interdire la division desanciens comtés qui se fragmentent, recueillir les anciens revenus de l'empire ou surlout se créer des ressources nouvelles, comme en Aulriclie oîi il met un impôt sur chaque charrue, métairie, moulin, ou enclos de vignes, il se heurte dans l'empire contre des résistances ou des révoltes. Réclame-t-il des villes impériales une redevance annuelle, il a maille à partir avec Francfort, Oppenlieim, Friebourg et est obligé de composer avec ces villes. Faut-il soumettre à un impôt l'acquisition du droit de bourgeoisie, mettre sur les marchandises une taxe du huitième de la valeur, sur les revenus un impôt de 3 0/0 ou exiger le denier trente, les villes, libres le plus souvent, et les chevaliers qui prétendent ne servir l'empire qu'avec l'épée, s'y refusent. Ce n'est pas nn empereur; on ne veut pas qu'il en ait le pouvoir ; et cependant, au milieu de l'anarchie et des guerres, les tentatives essayées alors par quelques aventuriers, connus dans Ihistoire sous le nom de faux Frédéric montrent encore que, sous une ombre de souverain, l'inquiétude et le malaise général en souhaitaient un véritable, à défaut d'une grande confédération qu'on ne savait pas faire et qui eùlélé alors la vraie constitution allemande.
Qui souffrait le plus d'une pareille anarchie si ce n'est, dans les grandes et les petites villes et dans les communes des campagnes, le peuple inférieur partout plus opprimé que protégé partant d'autorités rivales ou impuissantes? et, dans un pareil état de choses, comment trouver étonnant, malgré la différence des temps, qu'une sorte d'agitation so-
RODOLPHE EN ALLEMAGNE lH\
ciale ait travaillé les basses classes de l'Allemagne et leur ait fait désirer et attendre, aune époque d'i^niorance et de superstition, la venue ou la réapparition d'un héros et d'un sauveur que des souvenirs de gloire nationale tendaient naturellement à lui présenter sous les traits d'un empereur d'autrefois. Dans les villes, les privilèges que les gros bourgeois achetaient si cher à l'empereur ou aux princes laïcs ou ecclésiastiques, et les impôts que, malgré eux, ils étaient, dans l'incertitude de tous les droits, ob'igés de leur payer, le conseil de ville les faisait retomber sur tous les pauvres, et ceux-ci se révoltaient à leur tour, comme à Bon;!, à Strasbourg, à Wetzlarou ailleurs. Les octi'ois qui se multipliaient tous les jours à la frontière de chaque principauté ou même seigneurie, retombaient encore sur eux. Dans les campagnes, autres plaies ! D'une part les princes, pour soutenir leurs guei-res entre eux, les villes pour se défendre ou proléger leur commerce, empruntaient des hommes de guerre à la petite noblesse des chevaliers ; et ceux-ci, les hostilités terminées et cette source de gain tarie, devenaient des mercenaires, des routiers et se dédommageaient par le brigandage bien difficile à réprimer, sans qu'il y eut pour les pauvres gens grande différence dans la misère. D'autre part les grands ordres religieux avec leui's puissantes, riches et populeuses abbayes, usurpent le droit de pousser leurs frères maigrement payés aux paroisses des communes 'fortement grevées par cette sorte de fermage ecclésiastique ; et ainsi se foi'mait un prolétariat errant de l'Église, qui tenait fable ouverte dans les tavernes ou colportait ses chansons, ses légendes, ses rancunes contre les ordres et les évèchés opulents et communiquait à celte fermentation sociale une sorte de levain grossier de mysticisme et de superstition qui achève de lui donner son caractère
Ajoutez-y les disettes, le manque de numéraire, la fausse monnaie frappée dans les chfileaux des petits seigneurs, pour remplacer la bonne, comme ils remplaçaient euxmêmes la vraie par la fausse chevalerie et vous aurez à peine une idée du milieu qui produisit à cette époque les faux Frédérics, les imposteurs qui se donnaient pour Barberousse ou Frédéric 11, on ne sait; car l'imagination populaire confondait dans ses souvenirs et ses espérances ces deux souverains disparus sans qu'elle les ei'it vu mourir dans le lointain mythique de l'Orient et du Midi.
Plusieurs faux Frédérics surgirent presque à la fois sur plusieurs points assez éloignés l'un de l'autre. Le premier parut àLubeckau milieu du peuple mécontent des impôts et soulevé même par des Dominicains et les Franciscains contre révê* que et contre son chapitre. L'évêque Henri Steneck dans une conversation démasqua le fanatique qui selon l'expression de la chronique eut un sac pour linceul et la rivière pour cimetière. Des émeutes semblables sinon de pareils imposteurs attaquèrent le clergé et les riches à Brème, à Erfurth, à Goslarenl283. A Colmar,unfrère Henri, ermite, et dans les pays bas un forgeron Tile-Kolup, essayèrent de se faire passer pour Frédéric. Mais celui qui réussit le mieux et pour quelque temps à se faire passer pour tel futun certain Dieti-ich Holzschuh( Thierry Sabot). On ne savait d'oîi il venait, peut-être delà Frise où les paysans des communes étaienttoujoursen lutte contre leurs évêques ou contre le comte de Hollande. On n'est pas même sourde son vrai nom. On ne l'appelait que du nom ^'empereur Frédéric ou l'on ne le désignait qu'en disant voilà V homme, l'homme mystérieux, prédestiné! Chassé parles bourgeois de Cologne, il fut accueilli dans le faubourg de Neuss, de l'autre côté du Rhin, par le peuple jaloux des riches bourgeois de la rive gauche. Trois nègres
mystérieux le servaient, disait-on, et gardaient sestrésors qui étaient peut-être alimentés par des Juifs et avec lesquels il soutenait charitablement les pauvres. Il pratiquait ce qu'on appelait la magie noire. Bientôt il joua un rôle politique.il somma l'évêque de Liège d'intervenir entre les paysans frisons révoltés et leurs seigneurs, sans obtenir, il est vrai, grand succès. Outra les petits bourgeois dans quelques "Villes, il ensorcela par ses enchantements quelques chevaliers et jusqu'à la riche abbesse d'Essen. Lorsque l'empereur Rodophe de Habsbourg répandit le mécontentement et la révolte dans le peuple des villes souabes, des bords du Rhin etduPalalinat,à Colmar, à Haguenau,à Welzlar,même à Francfort, le faux Frédéric cita l'empereur Rodolphe à son tribunal, se transporta sur le terrain de la lutte à Wetzlar et promit d'aller de là en Alsace. Cela menaçait de prendre ■des proportions dangereuses. Rodolphe qui avait vainement -essayé, avec l'aide du burgrave de Nuremberg et de l'évê- •que de Bàle, de réduire Colmar, se transporta aussi sous les murs de Wetzlar. Beaucoup de villes, comme MayencOi Worms, Spire, se prononçaient déjà contre l'empereur-revenant. Le conseil de ville de Wetzlar efïrayé traita et, pour la confirmation de ses privilèges, livra le faux Frédéric qui fut brûlé vif pour cause d'imposture et d'hérésie. L'apparition des faux Frédérics devait être encore longtemps comme une protestation, dans les temps de misère, jusqu'au milieu du xv« siècle oii un pauvre tailleur de Langcnsalza en 1346 fut la dernière victime de cette fantastique manie. Il y en avait ea assez à l'époque oîi nous sommes pour prouver l'impuissance de Rodolphe de Habsbourg à l'intérieur de l'Allemagne. Il n'y a rien d'étonnant ■que ce fût pis au dehors sur les frontières de l'empire.
1>S4 RODOLPHE DE HABSBOORG
Rodolplie de Habsbourg et les frontières de l'empire
• C'est vers le règne de Philippe le Bel et de Rodolphe de Habsbourg, à la fin du xiii" et au commencement du XIV* siècle, que selon un moine dominicain de Colmar, le territoire de nos voisins de l'Est, qu'on avait longtemps connu sous le nom du Germanie ou de Teutonie, commence à C'U'c plus généralement désigné sous le nom d'Allemagne, ((ui avait rté d'abord seulement celui d'une de ses provinces {Allemania), la plus voisine de la Franco ; et il est curieux de voir quelles limites le géographe du moyen âge lui assignait alors. Il nous dit qu'elle avait 120 milles en longueur et aulant en largeur, et qu'il fallait un mois à un piéton pour la traverser du couchant à l'orient et autant du midi au nord. Pour limites, il lui donnait, au midi, une ligne tirée de l'ouest à l'est, de Fribourg en Suisse à Vienne en .Auli'iche, le long des .Alpes ; du côté de l'Orient, une seconde, tirée du .sud au nord de la même ville de Vienne le long des monts de Dohème et du cours de l'Elbe jusijirà Lubeck sur la mer Baltique à l'entrée du Holslein; enfin, à l'Occide.it, une troisième ligne assez vague comme la précédente et allant de la même ville de Fribourg, du sud-est au nord-ouest, jusqu'à Utrecht, à l'endroit où le Rhin, se divisant en plusieurs bouches, s'engage dans les Pays-Bas hollandais. Cette dernière ligne qui passait entre la Suisse allemande et la Suisse romande, touchait la Haute-Alsace et traversait, entre le Rhin et la Meuse, l'an-