LES FRONTII'HKS DE L'EMPIRE SOUS RODOLPHE
cienne Lorraine, haute et basse, dans toute son étendue ; elle séparait les Allemands de leurs voisins occidentaux, les Gaulois ou les Français. Ces frontières imaginaires, t'-acées il y a 500 ans, étaient alors à peu près celles de la langue allemande elle-même; et si celle-ci qui s'est propagée depuis, comme la race, a pris à l'orient des monts de Bohême, du cours de l'Elbe et de Lubeck, aux dépens de la race et de la langue slaves, une extension considérable qui est justement une des causes de leur rivalité avec la Russie, en revanche, elle n'a pas beaucoup dépassé, au couchant, les limites que lui hxait le géographe de Colmar au xiv siècle, ni gagné sur le territoire et la langue de France, sans éteindre cependant, il s'en faut, la rivalité des deux races. Aucun historien ou géographe du même temps ne s'est avisé d'essayer do déterminer, après les frontières de l'Allemagne, celles de l'empire dit alors saint, romain et germanique, qui était la forme fort élastique de son gouvernement et que nous avons vu renaître de nos jours, au centre de l'Europe, sous une dénomination un peu changée et avec un autre caractère. C'étaient en eft'et deux choses complètement différentes. L'Allemagne était une réalité nettement saisissable, dont la langue pouvait bien déterminer les limites. L'empire était au contraire une création tout idéale qui n'était point assujettie, comme saint et romain, aux limites d'une langue ou même d'une nationalité, puisqu'il pouvait passer de l'une à l'autre ; par conséquent, hors de l'Allemagne, débordant par-dessus les Alpes, l'Elbe, le Rhin, même les Vosges et le .lura, il ne reconnaissait (jue les frontières naturellement très variables de son ambition ou de sa réelle puissance. Et il n'en est pas tout à fait autrement aujourd'hui de l'empire allemand, que l'on a refait contre nous récemment, ou de ce qu'on veut appeler VAlle-
magne impériale, dans laquelle il est trop évident pour tous qu'il y a plus d'empire que d'Allemagne^ c'est-h-dire qu'il y entre encore plus d'ingrédient politique que d'ingrédient national. A la ditïérence de l'ancien saint-empire qui se réclamait d'une sorte de droit chrétien, divin, qu'on n'ose pas encore trop invoquer aujourd'hui, le nouvel empire, en effet, a bien pu prendre sa principale raison de s'établir et de subsister dans le principe de la nationalité déterminée surtout par la langue ; mais, d'autre part, les annexions du Sleswig-Holstcin où l'on parle danois, d'une partie de la Lorraine, du Luxembourg, où l'on parle français, et du duchédePosen où l'on parle polonais, quoiqu'on cherche d'ailleurs à leur imposer par tous les moyens possibles l'usage de la langue allemande; et, d'autre part, la revendication scientifique qu'on commence à faire en Allemagne, en vertu de ce qu'on y appelle le droit historique, dans les cartes géographiques et les livres les plus élémentaires, de la Franche-Comté et même de ce qu'on appelait l'ancien royaume de Bourgogne, pour ne parler que de ce qui nous touche, prouvent que l'empire contemporain de nos voisins obéit aujourd'hui, comme autrefois, sous quelque empereur ou quelque dynastie que ce soit, à l'ambition dominantequi fut toujours sa suprême raison ou sa déraison dernière.
En théorie on ne voit pas que Rodolphe renonce non plus aux anciennes prétentions de l'Empire hors de l'Allemagne c'est-à-dire à la domination universelle, au gouvernement du monde. Les écrivains allemands du temps n'y renoncent pas non plus. 11 leur semble encore alors, que ce n'est pas pour rien que, selon l'expression de l'un d'eux en 1285, «< Dieu avait fait de cet empire un prodige {posait inprodigium) » et remis «aux Allemands à toujours le gouver-