Tome VI
226 ADOLPHE DE NASSAU (I'i9i-l!2y8)
rescrit commiiialoire et, par renlremise du duc de Brabant el de Lorraine, grand prévôt des pays entre Rhin et Moselle, nommé aussi Jean, il faisait alliance avec le comte de Flandre, Guy, adversaire du roi de France. Il se fit aussi, la même année, prêter hommage par le comte palatin de Bourgogne, Otto, en lui garantissant la possession des fiefs qu'il tenait de l'empire. Enlin, il avait recherché l'alliance d'un ennemi autrement redoutable de Philippe, Edouard I" d'Angleterre, au moment où celui-ci, vaincu en Guyenne, avait pris la résolution de transporter au Nord, par la Flandre, la guerre contre la France; et, en effet, après avoir obtenu la promesse de 100,000 marcs de ce riche souverain, pour acquitter ses dettes aux électeurs ou conquérir la Thuringe, Adolphe de Nassau avait envoyé le comte de Hollande conclure en son nom, à Dordrecht, avec Edouard 1", une alliance offensive et défensive qui fut confirmée à Westminster en octobre 1293, au risque de se faire accuser par le pape Boniface VIII de se mettre, lui empereur, au gage d'un roi étranger.
C'est encouragé par cette alliance qu'Adolphe de Nassau éci'ivit à Philippe le Bel nno, lettre où il revendiquait arrogamment tous les territoires d'empire usurpés par celui-ci, et s'attira cette courte réponse passablement insolente du roi de France : « Trop Allemand, nimis germaniee ». Les relations devenaient de plus en plus mauvaises entre ces souverains. Le roi d'Angleterre ayant demandé au comte de Flandre, Guy de Dampierre, la main de sa fille pour un de ses fils, Philippe le Bel mit obstacle à ce mariage en attirant la jeune princesse à Paris pour l'y retenir. Enfin, en 1295, Edouard l<"- d'Angleterre, à force de livres sterlings dont les princes allemands étaient fort avides S enga-
* Voir Alfred Leroux : Recherches sur les relations poliliques de
geait contre Philippe, outre le comte de Flandre, l'archevêque de Cologne, les comtes de Hollande et de Gueidre, Jean le Pacifique, duc de Crabant, à qui il promit sa fille pour son fils, le comte de Bar et même celui de Savoie ; et Adolphe de Nassau, de retour de Thuringe, et encore sous l'impression de l'insolente réponse de Philippe le Bel, lui fit porter son défi. Le roi de France, plus prudent cette fois, feignit la surprise et envoya demander à l'empereur s'il était bien réellement l'auteur de cette bravade, auquel cas il était prêt à lui rendre raison. Philippe le Bel avait pris ses précautions. D'abord, il enlevait à Adolphe de Nassau l'hommage du comte palatin de Bourgogne, Otto, en demandant la fille du comte pour un fils de France, Philippe de Poitiers, avec tous les pays qu'il tenait en fief de l'empire comme douaire, par un traité signé à Vincennes, "2 mars 1295. Enfin il envoya sur les frontières de l'Est et en Allemagne, des agents qui, avec de l'argent, détachèrent du souverain allemand ou gagnèrent le duc de Lorraine, le duc de Luxembourg, le comte de Hainaut, le comte de Flandre, le duc de Savoie, et môme, dans l'empire, le duc Albert d'Autriche, ancien compétiteur d'Adolphe de Nassau, qui était alors en querelle avec l'archevêque de Salzbourg soutenu par celui-ci. La guerre des tournois français contre les sterlings anglais tournait en faveur de Philippe le Bel.
Les deux alliés d'Allemagne et d'Angleterre avaient eu d'ailleurs, chez eux, trop li faire pour combiner en 1295 une attaque contre la France ; et le pape Boniface VlH, qui cherchait toutes les occasions de prendre de l'importance,
la France avec l'Allemagne (1292-1378), Bibliothèque des hautes études; et Boutaric : Histoire de Philippe le Bel.
avait offert sa médiation, et envoyait à Adolphe, comme à Philippe le Bel, des cardinaux qui déterminèrent des trêves plusieurs fois renouvelées. Lors même que, en 1296, Edouard, qui soulevait contre le roi de France Guy de Dampierre, voulut entraîner Adolphe à de nouvelles hostilités par un nouvel envoi d'argent, la défaite du comte de Flandre et de quelques comtes allemands ses alliés par le comte d'Artois, et la prise de Lille sur les Flamands suffirent pour le faire tenir tranquille, au point qu'il n'obtint pas grand chose en 1297 de la médiation reprise par le pape Boniface VIII. Tandis que, en effet, les rois de France et d'Angleterre concluaient un traité de réconciliation qui remettait les choses en l'état d'avant la guerre, l'archevêque de Trêves, Bohémond, qui avait été envoyé au congrès de paix pour représenter les intérêts de l'empire, n'obtint rien (1298) qu'une déclaration platonique qui exhortait les deux souverains de France et d'Allemagne à se contenter de leurs frontières réciproques, et une invitation à Adolphe de venir se faire couronner à Rome. Mais Adolphe de Nassau était déjà alors tombé dans des affaires qui devaient le forcer à se contenter de cet arbitrage.
Les succès au dedans et les échecs au dehors de la politique d'Adolphe lui avaient fait également des ennemis. Les princes qui l'avaient élevé lui reprochaient en général de leur préférer des hommes de l'ordre des chevaliers. En particulier, l'archevêque de Mayence était mécontent des agissements du roi, dans la Thuringe, oîi il avait des droits et des intérêts, et môme, tout près de lui, où celuici avait fortifié sa résidence d'Idstein; et il ne se cachait pas pour répéter que, au besoin, il avait bien encore « un empereur dans sa poche ». Le nouvel archevêque de Cologne était peu satisfait, ainsi que les comtes de lîrabant,
de Juliers et antres, ses voisins, du recul de l'empire sur la frontière française. Enfin une expédition qu'Adolphe avait faite contre la ville de Colmar avait mécontenté la grosse ville de Strasbourg et quelques autres. Ce qu'il y avait de plus grave, Adolphe cherchait à disputer à Albert d'Autriche la conquête faite par son père. Il avait demandé à Venceslas, fils d'Ottokar de Bohême, au commencement de son règne, la main de sa fille pour son fils Ruprecht (Robert), et lui avait cédé des villes comme Chemnïtz, Zwickau et JEgrn qui faisaient partie du douaire promis, et non donné, par Rodolphe à sa femme. Et ce roi, tenant ces villes d'Adolphe, se croyait autorisé alors k réclamer, selon un traité précédent, du duc Albert, la partie de l'Autriche située au bord du Danube. Adolphe complolait donc avec lui, au moins, de reprendre justement à Albert cette partie de la rive gauche du Danube et entretenait sans cesse sous main les résistances en Autriche de l'archevêque de Salzbourg, des seigneurs d'Autriche et de Slyrie et les mauvaises dispositions du duc de Bavière, Otto. 11 n'était pas jusqu'en Suisse où il ne rendît le gouvernement difficile aux Habsbourg en protégeant leurs ennemis des petits cantons.
Mais ce n'était pas un adversaire à dédaigner que l'héritier de Rodolqhede Habsbourg. H n'était pas seulementun maître rigide et impérieux chez lui. On le connaissait, dit un chroniqueur, comme « un homme ayant foi en Dieu et dans les hommes, habile à la guerre et de bonnes mœurs ». H savait aussi au besoin céder, se ménager des alliés et des amis. S'il imposa la paix à son adversaire, l'archevêque de Salzbourg, qui céda d'ailleurs bientôt sa place à un de ses partisans, il faisait les concessions nécessaires à ses sujets d'Autriche et de Slyrie et s'attachait dans la Carinthie et le Tyrol les fils de Meinhardt qu'Adolphe dp voulait point
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reconnaître. En Suisse, il apaisait les guerres entre l'évêque de Constance, l'abbé de St-Gall et Zurich ; il regagnait par des concessions le duc de Bavière, et se faisait des amis en Souabe et dans le AVurlemberg. Enfin, comprenant que l'allié le plus redoutable d'Adolphe contre lui serait le roi de Bohème Venceslas, il profitait de l'influence qu'avait sur celui-ci sa femme, Guta, tille de Rodolphe, pour sele rattacher. Déjà Venceslas avait porté son ambition du côté des contrées slaves du Nord et de l'Est, en Silésie et en Pologne; la prise de possession par Adolphe de Nassau de la Misnie l'avait mécontenté. Albert tit luire aux yeux de Venceslas l'espoir de recueillir la succession de la famille de Wettin si disputée en Thuringe et en Misnie. C'étaient de précieux dédommagements et tout à fait k la convenance du roi de Bohême quicommençait, sur les frontières de son royaume, le système d'agrandissement que devait poursuivre plus tard le roi de Bohême et empereur Charles IV. En même temps, Albert ramenait à lui ses deux autres beaux-frères de Brandebourg et de Saxe, que les entreprises d'Adolphe de Nassau en Thuringe et en Misnie avaient efliVayés, et il s'attachait plus particulièrement Otto le Long, du Brandebourg, en donnant au fils de celui-ci, Hermann, sa fille Anna. Les grands comme les petits étaient au plus offrant.
Bref, le fils de Rodolphe, Albert, profita de la solennité du couronnement de Venceslas pour se réunir à un grand nombre de princes, à Prague, en 1297, et jeter les bases d'une coalition contre Adolphe. La cour bohémienne et la ville de Prague avaient repris l'éclat des temps d'Ottokar. On bâtit dans la viKe un palais en bois pour ces hôtes de distinction. L'archevêque de Mayence, Gérardt d'Eppenstein, à qui appartenait le droit de couronner et de sacrer Venceslas, le margrave de Brandebourg, le duc de Saxe et
de Brunswick, Frédéric le Mordu de Misnie et son frère, le landgrave de Hesse, des seigneurs de Pologne et de Siiésie, l'archevêque de Magdebourg, les évoques de Bàle et de Constance étaient présents. Au jour de la Pentecôte, l'archevêque de Mayence posa sur la tête de Venceslas, dans l'église de Saint-Vit, une couronne qui pesait 2,000 marcs d'argent. Le vin coulait des fontaines sur les places publiques. C'était une imposante assemblée qui comptait la majorité des électeurs et où brillait surtout, par sa nombreuse suite, Albert d'Autriche. Nul doute qu'au milieu des fêtes brillantes pour lesquelles Venceslas prodigua l'argent, Albert, en entendant les plaintes élevées contre le spoliateur de la Thuringe et de la Misnie, contre les progrès de la France dans l'empire et l'alliance honteuse faite avec l'Angleterre, ne comprît avec quelques princes réunis l'opportunité et la facilité peut-être d'enlever l'empire à Adolphe qui avait mécontenté presque tout le monde. Quelques-uns d'entre les princes se réunirent avec Albert encore une fois avant de se séparer à Cadan où se trouva même l'archevêque de Mayence. Albert contrecarrait la politique d'Adolphe, même au dehors; car, au moment même où celui-ci rassemblait quelques troupes sur le Rhin pour prêter main-forte au comte de Flandre, allié de l'Angleterre, il recherchait l'alliance du roi de France, Philippe le Bel, et poursuivait auprès de lui la demande d'une lille de France pour son fils du nom de Rodolphe.
La lutte était inévitable ; tandis qu'Albert se ménageait de si puissantes alliances, Adolphe, non content de lui disputer la noblesse souabe, cherchait, en prohtant de deux recès de l'empereur Frédéric 11, qui avait déclaré les villes suisses forestières d'Uri et de Schwitz terres d'empire et soumises à son bailliage, à lui disputer ces domaines suisses. En l'an-
née 1291, ces deux cantons s'élant adjoint celui d'Unterwald, avaient formé entre eux, comme cela arrivait souvent, une ligue de défense commune. Adolphe de Nassau en profita pour renouveler solennellement en leur faveur (1297) les franchises déjà obtenues de l'empereur Frédéric II, qui les rendaient indépendants de la maison d'Autriche, etmenaça davantage celle-ci, en faisant alliance avec le duc de Savoie, avec la ville de Zurich et l'abbé de Saint-Gall, pour empêcher son rival d'avoir facilement recours, comme son père, au service des petits chevaliers dArgovie et de ïhurgovie ou des évêchés de Constance et de Bâle arrivés entre les mains de ses amis. L'Allemagne semblait déjà divisée en deux partis. Avec Albert, le roi de Bohême Venceslas, le margrave de Brandebourg, Hermann, le duc Albrecht de Saxe, les évêques de Bâle et de Constance, les comtes souabes de Zollern et de Hohenberg, les chevaliers d'Alsace et de Thurgovie; avec Adolphe, le comte palatin, le duc de Bavière et l'électeur archevêque de Trêves, Bohémond, enfin de nombreux seigneurs de petite noblesse, Frei-herren de Souabe, des villes, comme Augsbourg, Fribourg en Brisgau, Worms, Spire, l'abbé de Saint-Gall et les petits cantons suisses. L'archevêque de iMayencc, Gérardt, qui était le personnage le plus important de l'empire, hésitait encore, quoiqu'il ne cessât de réclamer d'Adolphe l'exécution des promesses faites avant son couronnement, et qu'il eût fini par rompre presque toute relation, môme administrative, avec lui. Le nouvel archevêque de Cologne, Vicbo!t,'successcur de Siegfried, en faisait autant, non qu'il fut mécontent comme son prédécesseur, mais parce qu'il était en querelle avec ses bourgeois. Lequel des deux adversaires commencerait la lutte?
Des deux adversaires, Albert d'Autriche était évidemment riiommc d'action. En février 1298, il rassemble à Vienne, sous prétexte du mariage du fils de V'enceslas, du même nom, avec Elisabeth, fille d'André IV, de Hongrie, une cour brillante de princes et d'évêques, la plupart ses partisans. Pour gagner complètement Venceslas, il lui promet la i\Iisnie, lui garantit ^gra, Chemnitz, Zwickau et Weiden en Bavière, et lui constitue une sorte d'indépendance de l'empire. Celui-ci écrivit à l'archevêque de Mayence et lui donna plein pouvoir, s'il convoquait une diète électorale, pour élire Albert. Le margrave de Brandebourg et le duc de Saxe tirent plus. Ils se rendirent de leur personne à Mayence pour décider l'archevêque Gérardt. C'était pour celui-ci une belle occasion de constituer le gouvernement oligarchique des princes laïcs et ecclésiastiques qu'il avait rêvé ; sur la promesse de l'archi-chancellerie de l'Empire et de la confirmation des libertés de son Église, il convoqua une diète à Francfort pour le !'"■ mai et invita Adolphe de Nassau et Albert h y comparaître'pour exposer leurs différents. Albert avait sous la main les doux évêques de Baie et de Constance, le comte de Wurtemberg qu'il avait regagné, les évêques de Haguenau et de Frisingen, qui lui étaient dévoués. Le duc Otto de Bavière pouvait empêcher dans ses États le passage d'Albert. Celui-ci, par l'entremise du comte de Hohenberg le circonvint, et s'il n'obtint pas sa neutralité à force de concessions et d'argent, il le décida au moins à une conduite foi-t, douteuse, à fermer le yeux sur sa marche. Le tout était pour Albert d'arriver jusqu'à Francfort ; il comptait surtout sur l'appui des évêques de son parti. Adolphe, de son côté, pour l'empêcher d'arriver, comptait sur l'armée qu'il avait alors rassemblée contre la France, sur F»odolpho, palatin de Bavière, sur
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la petite noblesse de Franconie et du Rhin, h laquelle il prodiguait les promesses d'argent, garanties par les biens et revenus de l'empire, sans crainte de le ruiner. C'est dans ces conditions que la guerre commença.
En mars 1297, Albert quitta l'Autriche avec ses troupes autrichiennes, bohémiennes et hongroises, et, par Passau, il arriva à Augsbourg. Kejoint là par Henri de Carinthie qui lui était dévoué, il se dirigea vers Ulm pour atteindre Stuttgardt et la vallée du Nekar. Adolphe, à la tête de ses partisans, l'avait devancé et occupait fortement cette bonne position. Albert, changeant alors de dessein, revint vers le Midi, et traversa les terres de l'évèque de Constance pour atteindre le Rhin. 11 était à peine à Waldschutt que son adversaire occupait encore bonne position à Colmar et ravageait les terres de l'évèque de Strasbourg, déclaré contre lui. En môme temps, par malencontre, un de ses plus chauds partisans et chevalier de renom, de la famille des Zollern, Albert de Hohenberg, se dirigeant aussi à travers la basse Souabe vers le Rhin, tombait à Oberdortï au milieu d'un parti de Bavarois qui l'avait attaqué, et succombait en combattant. C'était d'un effet moral fâcheux pour la cause d'Albert; et, au milieu de ces marches et de ces contremarches, la date fixée pour la réunion de la diète de Francfort était passée. Inquiet, l'archevêque de Mayence avisa cependant Adolphe et Albert, de la part des princes décidés à maintenir la paix, que la diète qui y devait pourvoir était remise au 15 juin, à Mayence. Lequel des deux adversaires y arriverait le premier? De là, dépendait sans doute le succès. Ce fut dans cette circonstance que le duc d'Autriche montra toute sa supériorité militaire. Tandis qu'Adolphe perdait son temps en Alsace au siège de petites places comme Ruiïach, Albert, dans la Forêt-Noire,
descendit la Treisam en vue de Fribourg en Brisgau et, derrière le petit torrent de l'Elz qui le couvrait, arriva jusqu'à Rlieinau, passa le Rhin, se trouva le 10 mai sous les murs de Strasbourg, dont Tévêque lai était dévoué, se ravitailla, lança une flottille de provisions sur le Rhin, traversa sans obstacle le Palatinat, qui était cependant mal disposé, et, le 20 juin, établit son camp sous les murs de Mayence. Il avait tourné son adversaire qui, avec une armée découragée, atteignait avec peine Worms, tandis que l'archevêque de Mayence, sans se prononcer encore, remettait l'ouverture de la diète au 23 juin.
Le margrave de Crandegourg, le duc de Saxe, le frère du comte palatin, le jeune Louis, étaient présents : l'archevêque de Cologne, le roi de Bohême avaient envoyé leurs fondés de pouvoirs; l'archevêque de Trêves ne bougeait; Otton de Bavière était hostile. Un grand nombre de comtes et de seigneurs, comme dans les anciens temps, étaient venus pour prendre part à la procédure. Inutile de dire qu'Adolphe ne voulait ni ne pouvait peut-être se présenter. On répandait le bruit tantôt que le pape Boniface VIII, sollicité par Albert, avait déclaré Adolphe indigne du trône, tantôt, au contraire, qu'il l'avait invité à venir se faire couronner à Rome. Les électeurs et les princes présents résolurent d'enlever au Saint-Siège un jugement qu'il avait quelquefois prononcé et se hâtèrent de procéder contre Adolphe. Le duc de Saxe, prenant la parole devant l'assemblée réunie dans l'église de Saint-Martin, lut un acte d'accusation qui portait sur sept chefs principaux: parjure, refus de se rendre à la sommation de la diète, acceptation d'argent du roi d'Angleterre, violation de ses promesses et des droits des princes ; violences exercées contre l'Église et les couvents, prévarications et insouciance du maintien
dft la paix publique. Là-dessus, au pied de l'autel, devant l'assemblée, larchevéque de Mayence, après en avoir appelé à la justice de Dieu, « qui ne fait pas de différence entre les grands et les petits, et à la nécessité de la paix enire les hommes », comparant la conduite du roi à l'entêtement de Pharaon, exposa en détail les méfaits privés et publics d'Adolphe: son mépris des libertés et droits ecclésiastiques, ses actes de simonie, ses parjures, les atteintes portées par lui aux droits des princes ; et, en conséquence, il le déclara, quoique absent et non entendu, indigne de porter plus longtemps la couronne qui lui avait été décernée, proclama sa déchéance et délia tous ceux qui lui avaient juré fidélité ainsi que lui-même de leur serment.
La première scène de cette tragi-comédie était achevée. Le lendemain, le duc de Saxe, un des beaux-frères du duc Albert, chargé de la procuration des deux autres électeurs, beaux-frères également de celui-ci, voulurent brusquer les choses. Il y avait grande foule à Mayence; devant le dôme, sur une grr.nde place publique, le duc de Saxe proclama Albert, duc d'Autriche et de Styrie, seul digne du trône, protecteur du droit et de la paix, tandis que les cloches sonnaient à grande volée et au milieu des acclamations populaires. Des émissaires répandirent un manifeste en ce sens; quelques-uns se rendirent en môme temps au camp d'Albert à Alzei, où ses soldais lui firent une ovation comme cela se prati(iuait autrefois en Germanie. « Dieu me soit en aide », aurait dit Albert. Cette élection tumultuaire était encore plus illégale que la déchéance d'Adolphe. L'archevêque de Mayence n'avait pas pris part à cette seconde scène. Albert s'est excusé lui-même depuis, auprès du pape, d'avoir pris alors le titre de roi des Romains, sur la nécessité d'encourager ses partisans. L'archevê(|ue
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de Mayence ne se rendit lui-même au camp autrichien, que décidé à provoquer une élection régulière dans laquelle on pourrait faire ses conditions. Quant à Adolphe, il menaça de mort le premier qui lui annonça sa déchéance.
L'épée devait décider entre les deux adversaires. Adolphe était brave de sa personne et avait grande confiance dans la chevalerie qui était avec lui. Sans attendre des secours que les villes pouvaient lui envoyer, il voulut empêcher Albert, dont l'armée était inférieure, de s'échapper par le RhinenSouabe et prit avec sa chevalerie lourdement armée la vieille voie romaine qui va de Kaiserslautern à Worms, par-dessus le plateau de Hasenbuhl pour entrer dans la vallée de Gœllheim, entourée de hauteurs. Il espérait qu'Albert n'avait pas encore tout son monde sous la main; mais celui-ci occupait en avant de Gœllheim, sur le Hasenbuhl, le couvent de femmes de Rosenthal el un autre village. Adolphe ne se résolut pas moins, le 1" juillet, à emporter Hasenbuhl et à foi-cer le passage. Les deux ducs de Bavière commandaient les Bavarois, en avant-garde ; lui-même conduisait ensuite les Souabes ; derrière marchaient les Alsaciens du Haut-Rhin ; ces trois corps étaient à la file. Albert, avec les Carinthiens commandés par leur jeune duc, aimé des dames et des poètes, commandait luimême les Autrichiens, les Hongrois et les Bohémiens ; des Franconiens et d'autres Souabes étaient derrière. Les deux armées marchaient sous une bannière semblable, croix Dlanche sur fond rouge. Albert avait donné ordre aux siens de résister sur leur position et de n'attaquer l'ennemi que s'ils pouvaient l'entourer, les archers devant, les cavaliers armés de petits poignards pour frapper les chevaux, en flanc. Le matin du 2 juillet, ks Bavarois avec leurs ducs commencèrent l'assaut du Hasenbuhl contre les Carin-
tliiens qui reculèrent lentement pour les attirer. Adolphe s'engageait à la suite lorsque les Carinthiens tirent halte, donnant aux autres le temps d'arriver sur les flancs des assaillants. Quand le combat d'homme à homme commença, la chaleur était bri^ilante. Le porte-bannière étouffa dans son armure, emporté par son cheval furieux qui répandait partout la terreur. Les chevaliers des deux armées cherchaient à s'atteindre pour rompre leurs lances ou frapper de la hache; ce n'était plus une bataille régulière, mais une mêlée de duels oii chacun voulait surtout se faire jour vers le roi ou le duc qui commandaient. Albert avait donné l'ordre de lui amener Adolphe mort ou vif et avait revêtu plusieurs de ses chevaliers d'armures semblables à la sienne, pour attirer ou tromper l'adversaire. Au milieu du cliquetis des lances, des épées et des haches d'armes, Albert, toujours en avant sous son armure dorée, accompagné de chevaliers autrichiens, rencontre Adolphe qui, après la chute d'un de ses chevaux, était remonté sur un autre, la visière levée pour respirer, assez mal escorté d'ailleurs. Le combat commença entre les deux groupes. Adolphe et Albert se trouvèrent en face : « Tu mourras de ce coup », aurait dit Albert en poussant sa lance au visage d'Adolphe, qui fut atteint au-dessus d'une arcade sourcilière. On sépara les deux adversaires, mais on combattait encore autour ; les deux rhingraves de Stolzenberg culbutèrent alors Adolphe, le tuèrent au milieu de sept cadavres, et tirent prisonnier son fils qui combattait auprès de lui. La nouvelle répandue, les deux ducs bavarois quittèrent le champ de bataille. Albert ordonna à ses cavaliers hongrois de couper la retraite aux fuyards et on fit un grand nombre de prisonniers. Lui-même, accompagné de l'archevêque de Mayence, trouva le cadavre d'Adolphe et donna l'ordre de
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le Iranspoi'ler au couvent de Rosenthal. L'archevêque ne put retenir ses larmes en disant : « C'était un brave cœur qui animait ce corps. — Vous resterez, lui dit Albert, à mes côtés, jusqu'à ce que mon affaire soit terminée. »
Albert tenait maintenant à être régulièrement élu. Arrivé à Francfoi't, il déclara qu'il n'admettait pas l'élection précédente et le fit si impérieusement que, trois jours après, les électeurs obtempérèrent à son désir (27 juillet), et que, le 28 août, l'archevêque de Cologne le couronna solennellement à Aix-la-Chapelle. Mais un exemple funeste avait été donné, pour l'avenir de l'empire nouvellement restauré. Les électeurs qui avaient déjà plus d'une fois usé de leur privilège électoral pour ruiner la couronne en détail par leurs exigences, venaient de montrer qu'ils ne permettraient jamais à un roi des Romains de se soustraire aux sacrifices que leur avidité imposerait à son ambition. Le refus de remplir des engagements désastreux bien plus que ses fautes avait perdu Adolphe de Nassau. Les électeurs abusèrent encore de leur règne d'un jour pour obtenir au profit de l'indépendance et de la grandeur de leurs États le plus de concessions réelles et de promesses possibles d'Albert I«^ Celui-ci ne se fit faute de promettre et de s'engager, quitte à ne point tenir ou à reprendre ce qu'il donnerait, s'il devenait le plus tort. Tout ce qu'Adolphe de Nassau avait promis aux électeurs, il l'accorda et même davantage. Ainsi , par exemple , à l'archevêque de Mayence, les revenus de la douane de Boppard, à celui de Mayence, ceux de Kaiserswertli, au roi de Bohême la lieutenance de la Misnie. Déjà l'égoïsme, la corruption, la mauvaise foi présidaient à la constitution même de l'empire et y engendraient une cause permanente d'affaiblissement, de guerre et de ruine qui ne pouvait manquer de
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faire à la longue de la puissance impériale et de l'unité politique de l'Allemagne un vain mot.