‹ Les Empereurs du 14e siècleChapitre 46 sur 91 · COMMIÎNCEMENTS DE JEAN DE BOHÈME · texte numérisé non relu

COMMIÎNCEMENTS DE JEAN DE BOHÈME

Carinthien, en lui cédant tous ses droits au trône pour quarante mille marcs d'argent et (juelques territoires. Le Carinthien était un lionime indolent. Il ne savait apaiser les querelles des habitants des villes, allemands pour la plupart, et de la vieille noblesse tchèque, quoiqu'il fôt soutenu par le duc de Basse-Bavière et par Frédéric le Mordu, de Misnie. Aussi beaucoup de Bohémiens, et le clergé particulièrement, se rappelant le règne de Venceslas II, cherchaient-ils à intéresser l'empereur récemment élu à leur sort.

L'abbé de Kœnigssaal, allemand de naissance, dans un voyage en France, s'aboucha avec Henri VU de Luxembourg, à Heilbronn, et lui proposa la main de la fille de Venceslas II, Elisabeth, dernière héritière des Prémizlides pour son fils Jean âgé de quatorze ans. Le nouveau souverain allemand jura que personne autre ne régnerait en Bohème que sa belle-fille Elisabeth et son fils Jean. Vainement les princes autrichiens, en ce cas, firent-ils valoir leurs réclamations. Le souverain allemand soutint que, par l'extinction de la race mâle des Prémizlides, il avait droit de disposer d'un fief vacant. Cette interprétation fut soutenue par tous les autres princes présents qui redoutaient encore l'ascendant de la maison de Habsbourg. Les princes autrichiens se contentèrent d'une somme d'argent. Le Carinthien appela en vain à son secours Frédéric le Mordu, margrave de Misnie ; les atrocités que commirent les troupes de celui-ci dans les environs de Prague, achevèrent la déconsidération du Carinthien qui fut déposé à Prague dans une assemblée tumultuaire, au milieu d'un combat entre ses partisans et ses adversaires, le 29 juin 1310.

Alors, une ambassade de trois abbés, trois nobles et six bourgeois de Prague vint trouver, en juillet, Henri VII à

!2t58 HENRI VII DE LUXEMBOURG (1308-1313)

Francfort et lui amena la dernière héritièredesPrémizlides qui avait fui de Bohême. Là, solennellement, en juillet, devant une grande réunion d'évèques et de princes, Henri VII déclara Henri le Carinthien déchu de la couronne de Bohême et ses sujets déliés de leurs devoirs féodaux; et, quelque temps après, le 31 août, à Spire, entouré de princes, assis sur un trône devant la cathédrale, il investit son iils, Jean, qui lui prêta hommage, delà couronne de Bohême, le fiança le soir dans un banquet avec la princesse Elisabeth et, le 1" septembre, fit bénir dans la cathédrale par l'archevêque de Mayence leur union qui fut célébrée encore le soir dans la grande salle du palais de Spire par un banquet et des réjouissances que le moine dont nous tenons ces détails ne veut pas nous raconter plus longuement, de crainte que cela ne nuise à la réputation d'un cloîtré qui ne doit connaître que des choses spirituelles. Henri VU confia aloi's son fils mineur à l'archevêque de Mayence et au comte de Henneberg pour le conduire dans son royaume et mil une petite armée à sa disposition pour qu'il pût s'en emparer. Pour lui, il avait de bien autres desseins.

Henri VII de Luxembourgne prenait pointrempire comme ses trois prédécesseurs immédiats lavaient fait, avec les proportions réduites que le temps lui imposait. Croyant succéder aux Otton et aux Frédéric, il voulait ajouter à la couronne d'argent qu'il avait ceinte à Aix-la-Chapelle, celle de fer en Lombardie et celle d'or à Rome et faire rentrer la péninsule italienne sous la domination allemande. En même temps qu'il mettait une armée sous le commandement de son fils .Tean et de l'archevêque de Mayence auxquels il laissait la régence de l'.Xllomagne et la conduite de la guerre de Bohême, il en rassemblait une autre pour quitter le royaume dont il avait été élu souverain et passer

Commencements de jean de bohème 2G9

les Alpes. Ces deux expéditions eurent une issue bien différente.

Parti de Nuremberg, le 18 octobre, avec une armée de trois mille lances qui comptait dans ses rangs le comte palatin duc de Bavière, Rudolpli, et le burgrave de Nuremberg, Frédéric, le jeune Jean de Luxembourg, après avoir franchi les montsdeBohême par iEgra, ne réussit pas d'abord contre les châteaux de Kuttenberg et du GoUin. 11 arriva par un froid très vif dont soutiraient hommes et chevaux sous les murs de Prague, 28 novembre ; elle ferma ses portes, défendue par de braves Carinthiens et Tyroliens. Quelques chevaliers allemands commençaient à quitter la partie et à s'en retourner. Mais des Bohémiens venaient pour les remplacer. Des pourparlers commencèrent entre ceux du dedans et ceux du dehors. A un jour et à un signal donnés, les premiers brisèrent et ouvrirent deux portes, ceux du dehors se précipitèrent ayant au milieu d'eux le fils d'Henri de Luxembourg qui fut acclamé. Après un petit combat, Henri le Carinlhien se retira dans le château de la haute ville ; mais abandonné par Frédéric le Mordu auquel l'archevêque de Mayence assura la Misnie et la ïhuringe, il entra bientôt en pourparlers pour faire la cession de sa couronne. Le 9 décembre il quitta, sous bonne escorte, le château où entrèrent les partisans de son successeur et gagna son domaine héréditaire, la Carinthie, où, ens'arrangeant avec les princes autrichiens, il resta en sûreté, continuant à porter pour consolation le titre de roi de Bohême et de Pologne. Cependant, Jean du Luxembourg prenait décidément le nom de Jean de Bohême sous lequel il est devenu plus célèbre. En effet, dans une diète tenue pendant les fêtes de Noël de la même année, tous les États de Bohême venaient lui faire hommage, lui juraient de maintenir tous leurs droits et

privilèges et un mois après, 7 février 1:111, il était solennellement couronné dans la cathédrale de Prague avec sa femme Elisabeth par l'archevêque de Mayence au milieu de la joie du peuple qui, selon la chronique de la cour, trouvait ce beau jeune homme de quinze ans plus comparable à un ange qu'à un homme [plus angelo quam homini eomparandus). Mais son père n'était pas si heureux.

Henri VII en Italie

Tandis que le royaume de Bohème et la Moravie devenaient ainsi le patrimoine principal de la maison de Luxembourg, comme celui de l'Autriche était devenu celui des Habsbourg, Henri VII passait les Alpes en vrai chevalier pour aller cueillir les belles couronnes qui lui semblaient destinées. Tout paraissait lui sourire. Le pape Clément V, d'Avignon, l'avait reconnu comme empereur, avec ces mots : ipsum elecium reputamus, et il promettait d'envoyer un légat le couronner à Rome. L'amitié et l'alliance du puissant roi de France, Philippe le Bel, semblaient ne lui devoir laisser aucune inquiétude derrière lui; comme ses prédécesseurs d'ailleurs, abandonnant la préoccupation des frontières de l'Allemagne occidentale, il laissait Philippe le Bel, qui avait déjà détaché la Franche-Comté de l'empire, continuer les i)rogrès de la monarchie dans le royaume d'Arles. En 1312, justement, la ville de Lyon, « la perle du royaume d'Arles », par un traité fait entre son archevêque, Pierre de Savoie et Pliilippe le Bel, passait

SOUS la juridiction et la suzeraineté de la monarchie française.

L'ambition du nouvel empereur élu était au-delà des Alpes, où l'absence des empereurs, depuis le grand interrègne et la translation du Saint-Siège h Avignon avaient laissé encore des regrets et des espérances qui, sous les noms de Guelfes et de Gibelins, triste héritage de division et de haine, ne recouvraient plus cependant que des intérêts et des rivalités particulières : « Italie! » s'écriait alors le plus beau génie de ce temps, Dante, « Italie, habitation de douleur, vaisseau sans nocher dans une affreuse tempête, tu n'es plus la maîtresse des peuples, mais un lieu de prostitution. Ceux qui vivent dans tes contrées se font une guerre implacable ; ceux que les mêmes remparts protègent se rongent l'un l'auti'e; cherche, misérable, autour de tes rivages et vois si une seule de tes provinces jouit de la paix », et, tantôt par la bouche de saint Pierre, il revendiquait pour son successeur « le siège de Rome vacant devant le tils de Dieu », plus souvent encore, s'adressant à l'empereur : « Viens voir, lui disait-il, homme oublieux, viens voir les factions se déchirer dans les villes, les Monaldeschi et les Philippeschi, les Montecchi et les Capulecchi », deux noms qu'il immortalisait aussi, le premier, comme les types de ces passions de tout genre qui déchiraient la péninsule.

L'Italie, cependant, sans empereur et sans pape, devenue comme le centre du commerce européen, s'était développée et enrichie dans le sentiment d'une liberté et d'une indépendance périlleuses mais fortes et fécondes, comme l'Allemagne à la même époque. Entrepôt du commerce méditerranéen, elle était comme le grand ressort du mouvement tinancier de l'Europe avec la cour de Rome qui per-

cevait les fonds du monde entier; ses banques d'État entassaient les capitaux à Venise, à Gênes, à Pise, à Florence, elle tribut de cette prospérité était noblement payé aux arts par l'élévation des monuments religieux et municipaux qui honorent ce temps ^ Mais la différence des formes de gouvernement et des intérêts, mettait aux prises la cour pontitîcale de Rome, la monarchie napolitaine du Midi, l'aristocratique Venise tournée vers l'Orient, la démocratique Gênes tournée vers l'Occident, l'industrielle ville de Milan qui allait à l'oligarchie, même au principat, et celle de Florence qui, avec les grands et petits arts^ inclinait à la démocratie; et l'Italie, sans unité, continuait souvent à errer, comme atfolée par ses passions inextinguibles, entre les deux principes Guelfe et Gibelin, qui l'avaient cependant plus agitée que gouvernée pendant longtemps. A Venise, le doge Gradenigo achevait de constituer l'oligarchie par ce qu'on a appelé la clôture du grand conseil. A Milan, les Visconti avec Matteo, qui avait obtenu le titre de vicaire impérial d'Adolphe de Nassau et les délia Torre (Torriantes) se disputaient la seigneurie comme les Scala commençaient à l'exercer à Vérone et les Este à Ferrare. En revanche, dans la Toscane, Florence en tête, puis Lucques, Pistoie, Pise, Sienne, couraient toutes les aventures de la liberté, et excluaient les nobles de la cité au risque de tomber sous le joug d'un tyran. Les factions ainsi aux prises, dans les murs même de la ville, tantôt escaladaient le pouvoir, tantôt étaient précipités en exil, et les unes pour se maintenir, les autres pour y revenir, s'adressaient celles-ci au roi Robert de Naples, petit-fils de Charles d'Anjou, prétendu chef des Guelfes, et celles-là à l'empe-

^ Voir mon Résumé de l'histoire d'Italie, p. «32. IlacheUe,

HENRI Vil EN ITALIE 273

reup allemand, quel qu'il fût, loiijours représentant et protecteur des Gibelins, ('."est justement ce qui appelait alors en Italie Henri VH de Luxembourg.

Pour la première fois depuis longtemps, l'empire allemand, dans la personne du nouvel élu et la papauté d'Avignon dans la personne de Clément V, qui espérait peut-être trouver par là une voie de retour à Rome, semblaient d'accord pour intervenir au-delà des Alpes. Quand on apprit en Italie la venue prochaine du César, les vieilles passions se ranimèrent avec une sorte de sentiment et d'espoir de concorde. Le poète Dante, le premier, grand admirateur de tous ceux qui avaient porté le titre d'empereur, Auguste, juslinien,Cbarlemagne, ces bras du Christ, saluait d'avance avec enthousiasme le revenant : « Réjouis -toi, Italie, s'écriait-il, tu vas devenir l'envie des autres nations. Ton fiancé, la joie du siècle, la gloire du peuple, le pieux Henri s'apprête à venir pour tes fiançailles. Sèche tes larmes, ô la plus belle des tilles, et dépose tes habits de deuil»; et, dans son livre de V Unité du pouvoir, de Monarchie, au nom de la raison, de la foi et de l'humanité, il l'adjurait de donner la paix à l'Italie et au monde, en prenant pour lui la toute-puissance. Les envoyés des Visconti, de Torriani, d'autres encore, venaient à Spire exprimer à Henri les mêmes désirs, les mêmes espérances. Bientôt Henri VU donna rendez-vous à ses amis, à ses parents, à ceux qui voulaient le suivre, à Lausanne, au pied des Alpes. Parmi eux, on remarquait ses deux frères, Beaudoin l'archevêque et Walram, le comte Amédée V de Savoie, son neveu le comte Philippe, Henri et Jean de Namur, le comte de Flandre, Guy, des comtes et chevaliers de Lorraine et de Bourgogne, beaucoup d'aventuriers, point de grands princes allemands; ceux-ci étaient revenus de ces illusions, à

Page 1