Tome VI
l'exception de Léopold, second prince de la maison d'Autriche. C'est avec cette armée de mille chevaliers et de cinq mille piétons à peu près que Henri VII passa le mont Cenis, à la fin de l'année 1310 \
L'exhibition de ce César, jeune, pieux, chevaleresque, flanqué de deux légats, en quête de la couronne impériale, et désireux de réconcilier et d'unir tout le monde, parut d'abord réussir. Les Gibelins de Lombardie, dont iNîatteo Visconti était le chef, ceux de Vérone, Modène, etc., couraient déjà au-devant de lui, à Turin, et promettaient de lui faire faire le tour do l'Italie, Voisel sur le poing. Les envoyés de Rome l'invitaient à venir dans leurs murs prendre la couronne. Les Guelfes, il est vrai, restaient à l'écart; et Robert, roi de Naples, encourageait ses partisans à la résistance. Cependant Henri, au milieu des cités de Vigevano, de Novare qui l'accueillaientau crï de Vivaelpopolo et des populations qui lui faisaient cortège, se dirigeait sur Milan. La venue même au-devant de lui du fier Guido délia Torre, l'ennemi des Visconti, qui descendit de cheval pour baiser le pied du roi, et, sur l'invitation de celui-ci, donna la main à Matteo compléta l'illusion. Henri entra à Milan, et, le 6 janvier, jour des Kois, dans l'église de Saint-Ambroise, il reçut des mains de l'archevêque Cassone, de la famille des Torrianni, et ayant à ses côtés Matteo Visconti, la couronne de fer. Dans la capitale de la Lombardie, le nouveau roi d'Italie récompensa la fidélité d'Amédée V de Savoie, en le créant prince d'empire et comte d'Asti , ce qui fit faire à celui-ci un pas de plus dans la Péninsule. Il promit de ne faire aucune différence entre les Guelfes et les Gibelins, quoiqu'il
1 Der Bœrnerzug Kaiser Henri VII, de Rcberl Pœlhmann. Nuremberg, 1875.
remplaçât les vicaires du roi de Naples par des vicaires impériaux; et la ville de Gènes, lasso des querelles de ses familles nobles, des Doria et des Spinola, des Fieschi et des Crimaldi l'appelle dans ses murs.
Cependant l'illusion et l'accord furent de courte durée. Le César allemand, chevaleresque, généreux, mais pauvre, allait levant le tribut de conquête : 10,000 écus sur Milan, et rétablissait, selon l'ancienne méthode frcdéricienne, des vicaires impériaux dans les villes et dans les provinces. Quoi qu'il promît d'ailleurs, il n'était rien moins qu'impartial et ne pouvait guère l'être entre Guelfes et Gibelins ; toutes ses faveurs étaient pour ceux-ci ; « Qu'ai-je à faire » s'écrie, dans son brillant palais de Milan, situé dans le quartier de Porta nuova, le guelfe Guido Torriani, « qu'ai-je à faire de cet allemand, de cet Heinrich ! Est-ce que je lui ai promis quelque chose », et, poussé peut-être par les Visconti, au son des grosses cloches des églises et des petites des maisons des Métiers, il excite une émeute. Les gonfanons qui lui étaient fidèles se rassemblent devant sa porte. Mais les soldats allemands arrivent, les dispersent à grands coups d'épée, entrent dans ce palais et mettent au pillage le riche mobilier, la vaisselle, les armures des Torriani mis en fuite et bientôt bannis. Les Visconti, pour qu'il n'y ait point de jaloux, ont le même sort et Henri, après avoir à nouveau constitué le vieux municipe milanais, met dans la ville pour y maintenir son autorité ainsi que dans la Lombardie, comme lieutenant-général, le rude comte Werner de Hohnberg qui laissa dans le pays un souvenir ineflfaçable.
Malgré celte exécution, une partie des villes continue à résister à Henri VIL Et d'abord Crème, Crémone, Padoue, Brescia, Lodi, chassent les Gibelins de leurs murs et repoussent les vicaires du souverain aile-
mand. Celui-ci, qui célébra la pâque [W avril 1311) à Pavie, maintint quelques-unes de ces villes mises au ban de l'empire par la présence des lances allemandes de son maréchal Henri de Flandre, ou par les excommunications de ses légals. Padoue fit amende honorable et perdit Vicence ; Vérone, Crème, Manloue, Trévise, reçurent les vicaires impériaux. Trois villes voulurent résister à tout prix dans le nord, Crémone, Brescia, Reggio. Quand Henri arriva lui-même sous les murs de Crémone, les r.obles et les bourgeois guelfes lui envoyèrent les clefs de la ville, et euxmêmes, la corde au col, pieds nus, vinrent demander grâce. Henri leur enleva leurs privilèges, leurs franchises, garda un certain nombre d'entre eux en otage, fit détruire leurs murailles et leur imposa un tribut de 100,000 écus d'or. C'était un Otton ! un Frédéric 1 Mais l'héroïque Hrescia se rappelle aussi les temps de Barberousse ; sous la conduite de Theobald Brussati elle ferme ses portes. Les habitants couvrent les murailles et essaient des sorties contre les assiégeants. Dans une de celles-ci Brussati est fait prisonnier. « Rends-moi la ville, » lui dit Henri, « et je te pardonne. » Brussati envoie aux siens sous pli l'ordre de résister ; il est traîné sous les murs à la queue d'un cheval. Henri VII, qui avait d'abord envoyé seulement sous les murs de la ville son frère ^Valram et Amédée de Savoie, vient en personne avec le gros des Allemands et des gibelins d'Italie. H y reste cinq mois, de mai à septembre. Son frère ^Valram, combat- "tant une nuit sans armure, est transpercé d'une flèche. Les ravages exercés dans les environs, la chaleur, la fatigue engendrent la peste parmi les Allemands comme dans la ville. L'expédition d'Henri VII a le sort des anciennes. Léopold d'Autriche et l'cvêque de Genève découragés abandonnent la partie. Les deux légats pontificaux interviennent
et amènent une capitulation. La ville livre des otages et paie une contribution de 70,000 écus d'or ; ses murailles sont détruites et ses portes enlevées par le vainqueur comme un trophée. Henri VII croit encore pouvoir pousser sa royale et sanglante chevauchée jusqu'à Rome.
Le futur empereur se dirigerait-il tout droit, en franchissant les Apennins, vers sa capitale, comme on disait autrefois? Les villes du centre, toutes guelfes, et en armes, comme la savante Bologne, la démocratique, l'industrieuse et artiste Florence, Sienne, Pistoie, sous l'inlkience des agents de Robert de Naples, s'apprêtaient à lui fermer leurs portes et à lui tendre des pièges sur leur territoire. La lutte était très vive partout. A Reggio par exemple, les Sessi, impérialistes, él:iient chassés de la ville par les Lupi, guelfes, et assiégés dans le château San-Faustino, réduits à la soif et à la faim. Sollicité à se rendre par les siens, l'archiprêtre Sessi répond : « Je suis prêt à donner à manger Penazolo, mon parent, qui est ma propre chair et qui est blessé sans espoir de guérison ; quand nous l'aurons mangé, nous tirerons au sort celui qui devra être mangé plutôt que de tomber entre les mains de nos ennemis qui ne nous feront pas grâce. » Les Lupi l'atlirèrent à eux pour parlementer en dehors des portes et les siens le poussèrent sur leurs piques ; les Sessi sont tous massacrés. Avant de s'engager dans ce guêpier, Henri VII se dirige à travers Plaisance, Pavie, Tortone, sur Gènes qui l'appelait. La mort et la désertion éclaircissent ses rangs. Guy de Flandre meurt loin de son pays. Henri Vil arrive à Gênes, une ville dont les vaisseaux faisaient à la fois le commerce des côtes d'Espagne et de France, et celui de la mer Noire où elle avait sa colonie de Catfa; mais elle est désolée par les factions. « Pourquoi tardes-tu, successeur de César et d'Auguste, écrit Dante ; Rome, celte veuve,
i>78 HENRI VII DE LUXEMBOURG (1308-1313)
cette délaissée qui t'appelle nuit et jour s'écrie dans sa douleur : 0 mon César, pourquoi n'accoures-tu pas dans mon sein. » Henri re(;oit le serment des Génois qui se donnent à lui pour vingt ans, leur laisse pour lieutenant le gibelin Hugues de la Fagguiola, en lire soixante mille écus et s'embarque (février 1312) sur une petite flotte avec les deux légats, son chancelier, sa suite, quelques chevaliers et arrive dans la gibeline Pise qui le reçoit à bras ouverts, lui otfre trente galères, de l'argent, six arbalétriers et le met sur la route de Rome.
Henri VII avait compté désarmer Robert de Naples en lui proposant en mariage sa lille pour son frère Jean d'Achaie ; l'Angevin paraissait y prêter l'oreille. Mais les autres villes de la Toscane, en majorité guelfes, fermaient leurs portes, encouragées sous main par Robert. Henri les met au ban de l'empire, traverse leur territoire et arrive en vue de Rome où l'appelaient un Colonna et le sénateur gibelin Louis de Savoie. Mais le frère de Robert d'Anjou, Jean d'Achaie, qui devait épuuser la lille de Henri, et les Orsini tenaient en arme, ainsi que lesguelfes Toscans venus avec lui, la cité léonine, le château Saint-Ange et Saint-Pierre, sur la rive droite du Tibre. Résolu à tout oser, Henri VII entre par une des portes de la rive gauche et s'empare du Capitole. Mais, quand il veut surprendre les ponts pour passer sur la rive droite, il se heurte contre la résistance des Guelfes et des Angevins et perd les plus nobles des siens. Les batailles de Rome du temps des Ottons, des Henri et des Krédéric entre les partisans et les ennemis des empereurs allemands se renouvellent sous d'autres noms mais toujours les mêmes. Les vieux temps du Saint-Empire revenaient. IMais le luxembourgeois n'était pas en force. Henri VII voulut au moins, vaille que vaille, être couronné empereur dans Suint-Jean de Latran.
Les légats pontificaux, bien qu'ils n'eussent pour eux ni la permission pontificale ni la coutume, firent la cérémonie, tant bien que mal, à Saint-Jean de Latran,29 juin 1313, et l'empereur, après avoir accordé sa fille Béatrice en mariage à Frédéric d'Aragon, roi de la Sicile, arrachée depuis les vêpres siciliennes aux Angevins, songea au retour. Ses plus fidèles partisans, Amédée de Savoie, entre autres, l'abandonnaient. Il partit lui-même, 2:2 juillet, après avoir mis au ban de l'empire Florence et les villes guelfes de la Toscane et déclaré déchu de son trône Robert de Naples au profit du roi de Sicile, Frédéric, descendant par les femmes des Hohenstaufen. Mais le retour impérial montra bien que ce n'était là qu'une comédie archaïque de réminiscence.
De Rivoli, où il s'était reposé quelque temps avec les chevaliers épuisés qui lui restaient de son armée, il traversa Viterbe, ravagea comme un aventurier le territoire de Pérouse, voulut emporter Florence qui à force d'argent avait recruté de bons défenseurs, s'arrêta sur les hauteurs de Poggibonzi que les guelfes avaient mis en cendre au milieu de la Toscane et y bâtit au milieu des ruines, pour prendre ses quartiers d'hiver, la forteresse qui prit depuis le nom de Monte-Impériale. Il n'y raffermit pas sa fortune. Rome, la Toscane tombaient entièrement entre les mains des Angevins. Même dans le nord de la Péninsule, malgré les efforts de Matteo Visconti et du rude lieutenant impérial Werner Hohnberg, Asti, Alexandrie, Pavie, Parme, Crémone, Padoue, etc., rentraient sous le pouvoir des Guelfes. C'était la volte-face habituelle des sympathies ou des terleurs italiennes. Henri VII quitta Monte-Impériale où il pouvait être enveloppé. Dernière palinodie! Le pape Clément V, sous les menaces de Philippe le Bel, chef de la maison de France, envoie deux dominicains porter à l'em-
pereur Tordre d'avoir à respecter Robert, de Naples dont le royaume était sous la suzeraineté de l'Église. De Pise, Henri fit un appel pressant aux gibelins de Lombardie, à ses vassaux, à ses partisans d'Allemagne. Jeune et toujours confiant, il était encore plein d'espoir. Ayant perdu sa femme, pendant ce voyage qui faisait tant de victimes allemandes, il se faisait amener par son fidèle frère, l'archevêque de Trêves, une nouvelle épouse pour lui, Catherine, fille de l'empereur Albert, qui devait unir les deux maisons de Habsbourg et de Luxembourg, en même temps que sa fille Béatrice pour le prince aragonais. Il réunit alors tout ce ((u'il pouvait avoir de chevaliers italiens sous la main pour retourner sur Rome et Naples. H continuait à rêver tout éveillé, comme il avait fait depuis le jour de son élection; mais en voulant en route forcer l'entêtée Sienne à recevoir un de ses partisans, c'était au mois d'août, la malaria régnait, il prit la fièvre. Rapporté en litière au couvent de Buonconvento, petit bourg voisin, le 2i aoiît, il recevait la communion au malin, dans l'église de Saint-Pierre, de la main d'un dominicain de Montepulciano. C'est ce qui a donné lieu à lo légende qu'il aurait été empoisonné par ce dominicain dans une hostie. Le nombre de ceux qui, partis pour cette fantasque expédition et frappés, soit de la peste lombarde, soit du climat, dans le centre de la péninsule, ne revenaient pas en Allemagne, y accréditait contre les choses et les populations italiennes toutes ces rumeurs de trahisons, de vivres ou de sources empoisonnées, au milieu desquelles celle-ci a pris place. Ce revenant du vieil empire repose sous le dôme de la gibeline Pise, sur celte tei-re italienne où les visions du passé l'avaient amené et où, comme empereur, il était resté plus longtemps et laii:.sait plus de traces qu'en Allemagne même.
Louis IV de Savière et Frédéric d' Autriche
Toute nouvelle élection à faire découvrait un vice nouveau dans la procédure électorale. Si la tradition avait tixé à sept le nombre des électeurs, dont les trois grands archevêques, et à peu près déterminé les territoires ou maisons à qui appartenait ce privilège, Bohême, Brandebourg, Palatinat, Saxe, un point était resté litigieux. Dans le cas où deux compétiteurs se disputeraient un électorat et dans celui où un ou deux électeurs se partageraient un territoire électoral, à qui appartenait le droit d'élection? Or, Henri de Carinthie chassé de Bohême gardait toujours le litre de roi et contestait au tils de Henri VU, Jean de Bohême, son droit électoral. Dans la maison bavaroise de Wittelsbach, les deux héritiers, Rodolphe et Louis, l'un du Palatinat et l'autre de la Haute-Bavière, après d'assez longues querelles avaient décidé que le droit électoral passerait à l'aîné Rodolphe, sa vie durant, pour retourner à sa mort, à son frère Louis, et après celui-ci à l'aîné des deux frères et ainsi de suite, sans distinctionde territoire. Dans l'électorat les deux princes de Brandebourg s'étaient mis d'accord. Mais il n'en était pas ainsi, après un partage semblable d'étals, entre les deux chefs des maisons de Saxe-Wittemberg et de Saxe- Lauembourg. Ces compétitions furent en grande partie la cause d'un schisme politique et d'une guerre civile qui déchirèrent l'Allemague pendant vingt ans et interrompirent les destinées impériales de la maison de Luxembourg.
Double élection, guerre civile
Les deux maisons de Habsbourg et de Luxembourg se trouvaient naturellement en concurrence pour la couronne impériale, et l'empire, scindé en deux factions, se divisait entre elles. On comprend que ces deux maisons avaient l'une et l'autre contre elles le peu de bon vouloir des électeurs qui les trouvaient trop puissantes. Cependant le comte palatin Rodolphe, rival de son frère Louis de Haute-Bavière, les margraves Henri et Waldemar de Brandebourg, le duc de Saxe-Wittemberg, le duc Henri de Carinthie, ancien roi de Bohême, étaient pour les Habsbourg. Les archevêques de Trêves et deMayerce, Baudoin et Pierre, étaient pour le roi Jean : mais ils comprirent bientôt qu'ils ne réussiraient point parce que le fils de Henri Vil,, Jean de Bohême, était trop jeune; et, désireux surtout, dans une réunion qu'ils eurent à Rense,juin 1214, d'éloigner la maison rivale, ils mirent en avant, selon la tactique ordinaire, un troisième candidat moins redoutable que les deux autres, et qui empêcherait que la couronne ne devint héréditaire. C'était Louis, le duc de la Haute-Bavière un brave chevalier et un loyal caractère, plus aimé que son frère Rodolphe le palatin, estimé pour avoir vigoureusement défendu ses neveux contre l'aîné des ducs dWutriche, Frédéric, à la bataille récente de Gamelsdorf. Louis hésitait. Son frère était l'aîné. Il ne voulait point se séparer de lui. Les électeurs qui portaient le Bavarois lui forcèrent la main. 11 oflFrit alors à Jean 28,000 marcs d'argent et la ville d'.Egra en gage pour le décider en sa