‹ Les Empereurs du 14e siècleChapitre 66 sur 91 · L'ANTISÉMITISME · texte numérisé non relu

L'ANTISÉMITISME

l'exemple et se flageller les uns les autres en s'abreuvant d'eau et de vinaigre, comme le Christ, leur modèle, pour expier les péchés des hommes punis par les ravages de la peste. La foule s'amasse sur les places ou dans les cimetières; et, quand les cloches tintent à toute volée, les adeptes se dépouillent les épaules et les reins de leurs vêtements, se jettent à plat ventre, en criant miséricorde. Bientôt le maître parcourt les rangs prosternés, touche de son fouet les frères et leur ordonne de se lever, de former cercle et de se poursuivre et flageller les uns les autres, en courant autour de lui. A un signe ils s'arrêtent et se prosternent encore, après s"ôtre épongé la bouche et le visage d'eau et de vinaigre ; à un nouveau signe, ils se relèvent pour recommencer et ainsi, trois fois, jusqu'à ce que les reins déchirés dégouttent de sang, au milieu des cris et des sanglots des spectateurs. Ils font alors collecte. On les recueille ensuite dans les maisons pour qu'ils recommencent ailleurs le lendemain. En représentant, en multipliant ainsi pour la foule déjà indisposée par la peste, la flagellation du Christ, dont ils prétendaient partager le supplice, commentées pénitents violents n'auraient-ils pas à leur tour, éveillé, réchauffé, guidé les colères, les haines et les convoitises de la masse émue et exaltée? C'eiît été merveille autrement.

On suit en effet de ville en ville, à la trace du sang des Juifs, les pèlerinages d'abord burlesques puis odieux des confréries des Flagellants à travers l'Allemagne. Us suscitent des persécutions dans la ville de Salzbourg, à Vienne et à Krems, en mai 13i9, d'autres à Augsbourg, à Ratisbonne en juin, et ainsi de suite. A Nuremberg, en juillet, après les émotions produites par la procession des Flagellants, les corporations des petits métiers commençant à remuer,

le conseil terrifié par les clameurs d'en bas, afin de faire la part du feu, décrète la destruction de la synagogue, de l'école et de quelques malsons juives attenantes, sous prétexte de ménager une grande place dont la ville manquait; mais c'est le signal de la destruction d'autres maisons et de l'expulsion ou du massacre de centaines de victimes.

L'empereur, alors Charles IV de Luxembourg, avait donné les Juifs impériaux de cette ville pour hypothèques de quelques-unes de ses créances au conseil de ville. Ils étaient déjà très riches dans Nuremberg ; ils en occupaient au centre les plus belles et les plus riches maisons, tandis que les chrétiens pauvres se contentaient des misérables bicoques de leur ancien quartier. Les Flagellants soulèvent le peuple, le 24 juillet et, au son des cloches, mettent le feu aux riches maisons de ces capitalistes pour en chasser les propriétaires et les piller. La danse commencée, les gros bourgeois qui avaient hésité se mettent de la partie pour partager le butin. A Mayence, les Juifs très nombreux tentent de se défendre contre les compagnons des métiers et les Flagellants coalisés. Battus dans leur rues, après avoir perdu bien des morts, ceux qui restent se brûlent avec leur maison : Reguiescant in inferno ! s'écrient les Flagellants. Dans la sainte et archiépiscopale ville de Cologne, mêmes scènes sauvages ! Là comme ailleurs, ceux qui cherchent un refuge dans la campagne sont obligés de racheter leur vie des habitants ou tombent sous leurs coups. On n'a que les chiffres de quelques villes et villages -, mais ceux qu'on connaît suffisent pour attester un grand nombre de victimes. La persécution et la peste, en gagnant le nord, par la Westphalie, tendirent à diminuer et ne se ranimèrent que dans les villes de la Hanse, à Erême, Hambourg, Lubeck, sur les rivages de la mer du Nord et de la Dallique

qui commerçaient avec les côtes de l'Océan. Mais il est inutile de répéter les détails des mêmes scènes d'horreur.

Ce qui est plus caractéristique que ces actes sauvages, c'est, au milieu de ces événements, la conduite des personnages qui étaient alors les dépositaires de l'autorité, c'est-î'i-dire de l'empereur Charles IV de Luxembourg, des grands princes ecclésiastiques et laïcs, des seigneurs puissants et des magistrats des villes dont nous avons déjà vu la lâcheté. Ou bien ils ne regardaient pas comme compris dans les droits régaliens sur les Juifs le devoir de les protéger; ou ils se crurent impuissants à y réussir; ou ils préférèrent laisser faire le mal et y prêter les mains, pour en partager le profit. Albert, duc et chef de la maison d'Autriche, fut le seul prince qui essaya de protéger ses serfs Israélites. Encore ne parvint-il à les sauver que dans ses domaines particuliers d'Alsace; et, sous ses yeux, les Juifs furent-ils massacrés à Vienne et à Krems. Le landgrave de Thuringe et margrave de Misnie, prince ambitieux et remuant, qui avait querelle avec ses voisins, d'ailleurs grand débiteur et ennemi des Juifs, présida lui-môme dans deux de ses villes, à Nordhausen et à Mulhausen, à l'exécution de la sentence qu'il rendit contre eux, « à la louange et en l'honneur de Dieu », dit un chroniqueur contemporain. La même chose eut lieu à peu près dans les domaines du comte Eberhard de Wurtemberg, qui avait contracté de grandes dettes envers les capitalistes Israélites, pour soutenir la lutte qu'il avait entreprise contre les villes souabes.

Mais l'exemple de l'empereur Charles IV de Luxembourg, protecteur et patron des Juifs au premier chef, détermine surtout la conduite des princes et magistrats des villes. Ce n'est pas que, personnellement il approuve ces horribles exécutions ou qu'il y pousse. Ainsi, dans ses

Ui CHARLES IV DE LUXEMBOURG (1347-1378)

domaines propres du Luxembourg, il envoie, comme prince du pays, le 2i juillet 1349, l'ordre sévère aux prévôts, chevaliers et magistrats des villes, de respecter et faire respecter les Juifs dans leurs corps et dans leurs biens; en Bohême, où il était roi, où les Juifs étaient peu nombreux et où les Flagellants n'apparurent qu'un instant à Prague, il ne lui fut pas difficile d'arrêter la contagion antisémitique qui était arrivée à .'Egra, sur la frontière allemande. Mais, en Allemagne même, dans l'empire, loin de se servir de l'ombre de pouvoir qu'il avait encore en faveur de ceux qui étaient cependant sous le patronage spécial de la chambre impériale, il n'en use que pour faire tourner la persécution des Juifs au profit de son avarice et il bat monnaie avec ces affreux événements. Il y a des ordonnances de lui, conservées dans le recueil des actes de son règne, qui contiennent pour certainesvilles des dispositions destinées h régler à l'avance ce qu'on ferait des bien des viclimes, en cas d'explosion populaire. A la diète de Spire, le 28 mars 13i9, il promet aux évêques de Damberg et de \N'urtzbourg, qui étaient très cupides, « s'il arrivait quelques dommages aux Israélites » de ne pas laisser disposer des biens de ceux-ci sans avoir consulté leurs chapitres. A Nuremberg, avant la catastrophe également, il décide d'entrer en partage des biens de ceux qui seraient dépouillés (6 avril) avec un certain seigneur et, un pou plus fard, 25 juin, avec l'évéque de lîamberg. Deux jours après, le 27 juin, il donne, dans la même ville, au margrave de Brandebourg, Louis, qu'il voulait gagner, en prévision « de ce qui pouvait arriver aux Juifs », trois des .plus belles maisons juives à son choix. Dans le même temps -il adjuge à l'avance au conseil de la ville de Francfort tous les biens de ses Juifs « en cas de mort, expulsion ou dom-

mage de ceux-ci », et ceux des Juifs deRotliembourg. « s'ils étaient expulsés », encore à l'archevêque de Wurlzbourg, un des plus cupides. On ne s'explique de pareils actes et ceux qui suivent qu'en se rappelant que l'empereur Charles IV et son prédécesseur, Louis de Bavière, avaient déclaré qu'ils pouvaient « faire du corps et de la propriété des Juifs tout ce qu'ils voulaient et ce qui leur semblait bon ». Ceux-ci n'étaienl-ils pas dans le servage de la chambre impériale?

Les événements accomplis et la fureur populaire calmée, on eut pu penser que Charles IV chercherait à faire des enquêtes sur de pareils excès, et h punir les coupables, quoiqu'il eût fermé les yeux sur eux ou les eût même quelquefois indirectement autorisés. L'empereur n'y songe que pour faire argent de son droit de faire grâce, d'amnistier et, ainsi, d'entrer encore en partage des profits de la persécution. Non seulement il partage avec son oncle Beaudoin, archevêque de Trêves, les biens Israélites de Colmar et de Sclielestadt, mais il laisse au comte de Wurtemberg, contre une forte amende, ceux de Reullingen et d'Esslingen. C'était dans les villes surtout que les plus grands excès avaient eu lieu , et c'était une bonne affaire pour elles. L'empereur ne menace de les poursuivre que pour leur vendre des sentences d'amnistie, au prix d'une part des biens qu'elles avaient ramassés dans le sang. La ville de Strasbourg excitait encore au massacre dans les environs quand tout commençait à s'apaiser. L'empereur lui envoie, ainsi qu'à plusieurs villes de la province, Tordre de ne pas pousser au meurtre les seigneurs et les villes parce que « cela portail préjudice à la Chambre mipériale » dont les Juifs relevaient. La ville de Strasbourg demande alors ou plutôt achète une sentence d'amnislie et reçoit, le 12 sep-

tembre1349, « pardon et décharge pour le jugement exécuté contre les Juifs et contre leurs biens confisqués ». Il y avait déjà longtemps que les autres villes avaient été amnistiées ; Nordlingen en mars, Worms en avril. Les magistrats de Nuremberg reçurent, en octobre, de l'empereur, décharge de toute responsabilité dans les événements accomplis. On sait quelquefois le prix de ces grâces La ville de Rothweil paya pour cela 700 florins, Halle 800. La grosse ville d'Augsbourg, pour éviter toute poursuite extérieure, racheta de l'empereur, pour une somme une fois payée, les biens Israélites vacants, les vendit et avec le produit de la vente constitua un fonds pour payer ses employés. Quelques villes et seigneurs s'associèrent pour s'opposer, au besoin, contre toute enquête qui pourrait être tentée et faite contre les faits accomplis.

N'oublions rien. Dans les biens et dans l'héritage des victimes expulsées ou disparues, il y avait les créances qui étaient fort nombreuses et dont les titres étaient souvent tombés entre les mains des persécuteurs, seigneurs ou conseils des villes. Charles IV prétendit, de par le droit impérial, que ces créances à faire valoir lui revenaient. Il y avait là matière à procès; car il y avait parmi les victimes des Juifs impériaux, des Juifs seigneuriaux, des Juifs urbains. Ensuite, les débiteurs, princes ou villes, prétendaient prohter de l'événement. L'empereur renonça contre dédommagements en argent à faire valoir les créances de ses Juifs contre le burgrave de Nuremberg, contre le comte de \Yurtemberg, le margrave de Bade, les évoques d'Augsbourg, de Spire, etc. A l'exemple de l'empereur, l'archevêque de Mayence, Gerlach de Nassau, et beaucoup d'autres firent tratic de l'abolition des créances. Ne parlons pas des nombreux procès auxquels l'héritage sanglant

des Juifs, biens, immeubles et créances compris, donna lieu. A Cologne, le chapitre archiépiscopal et la ville entraient en compétition ; après une longue querelle, ils vendirent tout et partagèrent le produit de la vente.

Il ne manquait plus aux maîtres et seigneurs des Juifs, la persécution finie, qu'à vendre leur pardon, le retour chez eux, et sous leur efficace protection, à ceux qui avaient été expulsés ou qui s'étaient enfuis, et à leurs enfants. C'est ce que ces patrons indulgents et généreux ne manquèrent pas de faire, lorsqu'ils s'aperçurent, et assez promptement, du déficit que les impôts prélevés sur les Juifs laissaient dans leurs caisses, et de la difficulté qu'ils avaient à emprunter ailleurs. L'empereur, les princes et les villes rivalisèrent alors d'empressement à rouvrir cette source tarie de richesse et de crédit, bien qu'on eût en maint endroit banni les Juifs à toujours, ou àdix, vingt ou cinquante ans. L'empereur Charles IV, un des plus avisés financiers de ce temps, battit encore monnaie, en autorisant la rentrée des bannis dans les villes impériales : à Spire, le 29 mars 1319, dans les villes et bourgs de l'évêque d'Augsbourg, à la fin de la môme année; enfin à Nuremberg, à Rothenbourg, à Worms, à Hagueneau en 1352, et plus tard encore à Mayence, 1356, à Francfort, 1357. Les princes, seigneurs et villes en firent autant sur leurs domaines. Les Israélites rentrèrent dans les mêmes conditions qu'auparavant, en se faisant seulement donner çà et là (juelques garanties pour leur vie, leurs biens et leurs créances; ils recommencèrent à faire commerce d'argent et à capitaliser comme devant, sans que rien fClt changé à leurs conditions et à leurs rapports avec les chrétiens, leurs protecteurs et leurs débiteurs: et les choses allèrent ainsi jusqu'à ce que les mêmes causes sociales amenassent, à certaines époques

et sur certains points en l'Allemagne, les mêmes excès, mais, heureusement, à un degré fort au-dessous de celui que la peste noire et les Flagellants de 1348 avaient déterminé. Cette peste cependant, comme on le voil, n'avait pas été la seule cause de la persécution, du massacre et de la spoliation des Juifs à cette époque. Une lutte encore obscure et sourde entre les grands et leurs serfs Israélites, entre les riches et les pauvres, entre le capital et la domination seigneuriale ou les corporations urbaines, y avait apporté les éléments les plus dangereux. A celte époque de préjugés, d'ignorance et de fanatisme, les Israélites avaient surtout été victimes de l'usure qu'ils pratiquaient à outrance et des richesses que celle-ci mellait entre leurs mains. Quelques chroniqueurs même du temps en ont jugé ainsi : « L'argent des Israélites, dil l'un d'eux, est ce qui les tue; — s'ils avaient été pauvres, dit un autre, Jacques Twinger de Kœnigshoven, et si les seigneurs n'avaient pas été leurs débiteurs, ils n'auraient pas été bi'ùlés. » Enfin le moine anonyme qui a composé la dernière partie de la cln-onique bénédictine de Saint-Pierre d'Erfurth, avec plus de critique, dit encore explicitement: « Je ne sais si ce qu'on dit est vrai, que les Juifs ont empoisonné les sources et les fontaines; mais je crois bien plutôt ([ue la cause de leur malheur a été leur grande richesse et les sommes considérables dont les barons et les chevaliers, les bourgeois et les paysans, leur étaient redevables, infini tam pecuniam quani barones cum militibus, cioes cum r-ustic's ipsis soloere tenebantur. » Un historien des Israélites au moyen âge, M. Roscher, a donc pu dire avec quelque véi'ité que la persécution de 1348-19 a été en Allemagne le dénouement sanglant, et conforme aux mœurs barbares du temps, d'une crise sociale et financière.

CHARLES IV PATRON DES JUlb'S 349

TolU passe heureusement, les folies comme les excès criminels. Avec la fin de la persécution se termina aussi, en 1350, la farce à la fois burlesque et tragique que les Flagellants avait promenée dans une partie de l'Europe. Le mélange des vauriens, des femmes et des va-nu-pieds avait Uni par donner ce caractère à leurs représentations violemment dévotes. Ils ne faisaient plus de dupes; on ne les hébergeait plus. Le peuple qui les avait acclamés commençait à les lapider. A la demande de l'empereur Charles IV, le pape Clément VI les visa dans une bulle lancée contre eux, le 20 octobre 1349: « Attendu, disaitelle, que la majesté de Dieu était oflensée, la sûreté de l'État compromise et la foi scandalisée par l'audace et les excès des Flagellants, qui avaient déjà sous couleur de piété fait verser le sang des Juifs que la foi chrétienne soutient et protège, et môme celui des chrétiens, » Sa Sainteté enjoignait aux évêques et à leurs sutfragants d'avoir à interdire les assemblées, réunions, processions desdils Flagellants, à les accabler de leurs censures et à employer au besoin contre eux le bras séculier pour les poursuivre, les disperser et les jeter dans des cachots, jusqu'à ce qu'il en fiit disposé autrement. » La bulle, appuyée du bras séculier et parfois môme des mains du peuple désabusé, suftit poui" balayer des routes et des places publiques ce débordement d'un mysticisme grotesque et sanglant que ses adhérents s'étaient promis de faire durer 33 ans, l'espace de la vie du Christ qu'ils avaient si mal interprétée; et les Flagellants disparurent ou se réfugièrent dans des sociétés secrètes ennemies de l'Église établie, comme se dissipa la peste noire et comme cessa, pour un temps, la persécution des .Juifs enfantée par ces deux fléaux.

L'anti-césar de trois mois Gunther de Schwarzbourg

Les passions politiques des puissants durent plus longtemps. Les ennemis de Charles IV, pendant la peste, les massacres des Juifs et les parades burlesques des Flagellants, n'avaient pas discontinué dechcrcher un prétendantà l'empire et ils en avaient enfin trouvé un dans la personne d'un petit comte thuringien, du nom de Gunther de Schwarzbourg- Blankenbourg. Agé alors de quarante-cinq ans, connu dans son pays comme un chevalier remuant, toujours en guerre avec ses voisins, et comme un diplomate habile, toujours en cours d'intrigues, pour son compte et pour le compte d'autrui, il s'était enrichi dans maintes petites guerres en faisant des prisonniers qu'il rançonnait bien ; en politique, membre du tribunal des Juges de la paix, en Thuringe, il avait accompli une mission politique dans la ville de Lubeck. Il n'était pas puissant par ses domaines, qui se composaient seulement des châteaux de Blankenbourg, Arnstadt et Saalfeld avec leurs dépendances. Mais, c'était là une bonne recommandation auprès des grands princes qui espéraient faire de lui une créature docile, quoiqu'il dût avoir aussi l'ambition d'agrandir son patrimoine

Ce fut le margrave de Brandebourg, Louis, fils du défunt empereur Louis IV de Bavière, de la maison de Wiltelsbach, rivale de celle de Luxembourg, possesseur des insignes et joyaux de la couronne, qui tit le premier à ce petit comte thuringien, en sa qualité d'électeur, la proposition de le porter candidat à l'empire. Gunther n'était ni un simple ni le premier venu. Avant d'accepter ce rôle, il demanda que les quatre électeurs qui n'avaient ni élu ni

reconnu Charles IV, Louis de Brandebourg, rarclievê([ue de Mayence, Henri de Birnebourg, opposé parles partisans des Luxembourg à Gerbach de Nassau, enfin, le duc de Saxe-Lauenbourg, rival du duc de Saxe-Witlenberg, ainsi que le représentant de la maison électorale de Bavière, déclarassent préalablement, à Francfort, l'élection de Charles IV, nulle et non-avenue comme faite du temps de Louis de Bavière; ce qui établissait la vacance de l'empire. Le margrave de Brandebourg promit et acheta déjà au prix de 6,000 marcs d'argent la voix du duc de Saxe-Lauenbourg, quoique Gunther, pour la forme, eût mis aussi pour condition qu'on ne pratiquerait point la simonie déjà passée en habitude dans les élections impériales ; et il engagea, le il décembre, les voix de l'archevêque Birnebourg, et des comtes palatins bavarois du Rhin, Bodolph et Robert, qui y consentirent en effet, le 1*"" janvier. Les quatre électeurs, formant la majorité, s'engagèrent en effet à se réunir le 20 janvier 1349 pour procéder à l'élection. Gunther, en homme prudent, demanda encore par écrit à Louis l'engagement, au cas que l'affaire ne réussît pas, de s'entremettre avec la maison de Bavière, pour le réconcilier avec Charles IV. Ces précautions prises, les ennemis de Charles IV commencèrent à procéder.

Le 30 décembre 1318, l'archevêque Henri de Birnebourg, toujours maître, malgré les excommunications et la déposition pontificale, de la plus grande partie des terres de l'électoratde Mayence, envoya une invitation à l'archevêque Baudoin de Trêves, et à l'archevêque Walram de Cologne> pour qu'ils eussent à se réunir le 16 janvier, dans la banlieue de Francfort, à l'occident de la ville, afin d'élire un empereur. On savait à l'avance que les deux archevêques, qui avaient élu Charles IV, ne viendraient pas. Le délai

légal avant réleclion n'expirait que le 20 janvier. Mais Henri de Birnebourg, au nom de Mayence, était pressé d'en finir. 11 se trouvait déjà, le 1" janvier, dans le couvent des Frères prêcheurs de Francfort, avec le comte palatin Robert qui avait la procuration de son frère Rodolpli; là ils s'engageaient tous les deux à soutenir par les armes celui qui serait élu et à ne pas faire de paix avec celui qui se disait roi de Bohême ou avec le pape sans le consentement de son compétiteur. Le 16 janvier, le comte Gunlher lui-même arriva avec une escorte de chevaliers, dans la banlieue de Francfort auGalgenfeld, ainsi qu'on l'appelait, situé devant la porte du Taunus d'aujourd'hui. L'empereur Charles IV avait pris toutes les précautions politiques et s'était avancé jusqu'à Erfurth; mais, n'étant pas en mesure d'agir, il se contentait d'observer. Les bourgeois de Francfort avaient barricadé leurs portes et faisaient la garde nuit et jour, de crainte d'une surprise. L'élection ne put avoir lieu le 16, le margrave de Brandebourg, Louis, n'étant pas arrivé, non plus que le frère du palatin Robert, Rodolph, qui partageait avec celui-ci la voix électorale palatine. Enfin, le SOjanvier, trois électeurs étaient présents avec un certain nombre de seigneurs et de chevaliers: l'arclievêquedeBirnebourg, les deux comtes palatins qui avaient une voix et Louis de Brandebourg muni des pleins pouvoirs du duc de Saxe-Lauenbourg ce qui faisait quatre voix. Là, au Galgenfeld, sur des sièges qui leur avaient été préparés, selon les promesses échangées et les conditions faites, considérant les archevêques de Cologne et de Trêves comme absents, les électeurs présents, ou munis de pouvoirs, déclarèrent que leroi Charles ayant été indûment élu du vivant de Louis l\, le droit d'élire, le Jus eligendi, appartenait aux électeurs présents; et, de vive voix, selon la coutume, ils élurent

GUNTHER DE SCHWARZbOURG 353

le comte Gunlher de Schwarzbourg, roi des Romains. Les électeurs firent ensuite annoncer à la foule présente qui applaudit ce résultat prévu; ils en rédigèrent l'acle fait, ainsi qu'ils disaient, in loco ad hoc debito et consulta ; et ils l'adressèrent aux princes, États, villes et seigneurs pour requérir leur obéissance, assurant d'ailleurs, par serment, qu'ils ne pouvaient faire un choix meilleur; et ils ajoutèrent qu'il n'y était intervenu ni dons, ni promesse, ni convention d'aucune sorte, nulla intercenisse mimera, promissiones neqae paeta.

La ville de Francfort opposa d'abord la coutume qui obligeait tout prince non élu à l'unanimité à demeurer préalablement six semaines et trois jours sur le champ d'élection pour y attendre son adversaire ; mais, sur la pressante invitation des électeurs présents, les bourgeois ouvrirent enfin leurs portes, accueillirent, avec ceux-ci et leur suite, le nouvel élu qui portait la bannière de l'empire, et le conduisirent à l'église de Saint-Bartholomé où il fut élevé par les électeurs sur le maître-autel et présenté ensuite au peuple. Suivirent, les jours d'après, les cérémonies; le comte palatin Kodolph prêta le premier hommage au nouvel élu sur le Rœmerberg .- en retour des cinq bannières qu'il reçut de Gunther, l'archevêque Birnebourg lui remit la brillante épée impériale qu'il éleva vers le ciel et pressa sur son cœur, enfin, le sceau impérial qu'il avait comme archi-chancelier de l'empire. Rien ne semblait manquer à Gunther. 11 s'agissait de savoir cependant si Gunther ne serait pas un faux empereur comme le paysan Waldemar était un faux margrave de Brandebourg.

Charles IV, après avoir observé de loin les faits et gestes de son adversaire, s'était peu à peu approché des bords du Rhin inférieur avec quelques comtes dont deux neveux de

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