‹ Les Empereurs du 14e siècleChapitre 67 sur 91 · Tome VI · texte numérisé non relu

Tome VI

celui-ci, pour l'empêcher d'être couronné dans ces contrées impériales. Il trouva à Bonn son grand-oncle Beaudoin de Trêves qui lui apportait de l'argent contre lequel il lui promit gros intérêts et gages précieux en Bohême ; puis, avec l'appui du margrave de Juliers, Guillaume, frère de l'archevêque Walram, qu'il prit pour conseiller intime, il entra, 7 février, avec eux, dans la ville de Colognedont ilconfii'ma et étendit tous les privilèges commerciaux et autres. Un certain nombre de comtes de la contrée, ceux de Nassau et de Clèves, vinrent alors promettre à Charles leurs concours contre ses ennemis et se firent aussi donner de l'argent et des gages; alors, les électeurs de son parti, les archevêques Beaudoin et Gerlach de Nassau, le rival de Henri de Birnebourg, à Mayence, le duc de Saxe-Wittenberg, le faux duc de Brandebourg Waldemar et l'archevêque de Cologne, en tout cinq électeurs ou prétendus tels, ce qui formait, sans compter même la voix de Charles comme roi de Bohême, une forte majorité, déclarèrent de nouveau (17 février) Charles roi et empereur désigné, contre les prétentions des autres soi-disant électeurs, et firent entre eux une alliance pour le soutenir contre tout anti-roi et ses partisans.

Cette majorité s'appuyait sur un autre grand avantage pour Charles; elle tenait toute la contrée impériale du Rhin inférieur et pouvait empêcher, en occupant le pays, le couronnement de Gunther. Lhommage du duc de Brabant Jean, que Charles alla recevoir le 17 février, acheva le succès de cette politique.

Après cela on ne pouvait plus que prévoir la guerre entre les deux rivaux. Charles remonta la vallée pour se diriger contre Castel ; mais il ne voulait rien risquer. Estimant l'habileté militaire de son adversaire, il comptait plutôt sur sa diplomatie que sur ses armes. Veuf de Blanche de Nalois

depuis un an, et désirant faire un mariage politique pour consolider encore sa situation, il avait songé d'abord à une tille du roi d'Angleterre Edouard lll; mais bientôt, il se décida à porter un coup plus droit à son adversaire et demanda au chef même de la branche aînée de la maison bavaroise de Wittelsbach, le comte palatin Rodolph, un des coélecleurs de Gunther, la main même de sa fille, Anna. C'était à la fois enlever au moins la moitié d'une voix d'électeur à l'anti-roi, dissoudre l'union du parti et de la famille de Bavière, et gagner avec le palatinat une base d'opération contre Gunther, maître du moyen Rhin. L'archevêque de Trêves, le courtier diplomatique aussi bien que le financier de Charles, n'eut pas de peine à démontrer au comte palatin les avantages d'une pareille alliance pour lui et pour la maison de Wittelsbach ; celle-ci ne convoitait pas ellemême le trône impérial; elle pouvait au moins y faire asseoir la princesse Anna. L'affaire réussit promptement.

C'était un coup de maître. Le scrupule de trahir toute la cause bavaroise et la maison de Wittelsbach, môme son frère Robert, n'arrêta point Rodolph. Charles aussi pouvait prévoir (\u.e la cour d'Avignon, qui poursuivait toujours la maison de Bavière de ses anathèmes et interdisait toute alliance avec elle, ne serait point satisfaite de celte infraction à ses commandements. Mais lui et l'archevêque Baudoin passèrent outre. Le 4 mars, à Bacharach, dans le Palatinat, l'alliance politique fut faite et le mariage conclu. Le comte palatin donnait 6,000 marcs d'argent sur gages immobiliers pour dot à sa fille ; et Charles iV, k sa femme comme mo;gengabe 6,000 marks, sur gages également. En cas de mort sans liérilier mâle du comte palatin, la princesse Anna suc. cédei'ait à toutes ses principautés et seigneuries. Alliance offensive était faite entre Charles et Rodolph. Le mai-iage

était célébré immédiatement même sans qu'il y eut préalablement fiançailles.

Charles, après avoir récompensé son grand-oncle Beaudoin d'une belle maison impériale [Zum Adler) dans Trêves el d'une bonne rente sur la ville, se rendit alors à Spire, le 20 mars, pour agir légalement en diète, contre son adversaire. Sa politique consistait à enlever à celui-ci l'un après l'autre tous ses partisans et à le désemparer complètement. Contre l'intrus de Mayence, Hen.n de Birnebourg, déjà déposé par le pape, une diète réunie à Spire et compo.'^ée d'un assez grand nombre d'archevêques, évêciues, abbés, princes, seigneurs et délégués des villes, déclara que « le pape avait le droit de déposer pour cause de démérite un archevêque ou évêque et que l'on n'était point tenu d'obéir à un archevêque ou évêque déposé. » La décision fut annoncée à tous les princes et si;jets de l'empire et particulièrement à la ville de Mayence qui, le 6 avril, après s'être fait assurer que le culte serait de nouveau célébré dans ses murs, ouvrit ses portes à l'archevêque Gerlach de Nassau ot à l'empereur qui lui confirma tous ses privilèges et lui promit l'absolution pontificale. Henri de Birnebourg, abandonné aussi de Spire el de Worms, neut plus que des chi\teaux-forls dans son diocèse. Charles fit décider par la diète réunie une exécution impériale armée contre l'anli-roi et ne négligea rien pour agir avec une force suffisante.

L'argent et les faveurs ou privilèges ne furent point épargnés. Ce n'élait qu'un marchandage. Charles donna 5,000 marcs d'argent au landgrave Henri de Hesse, 8,000 florins aux comtes Adolphe el Jean de Nassau, .«^ans compter des concessions de privilèges et des dons de biens impériaux, pour réunir leurs conlingenls. 11 assura ou confirma la possession des biens des Juifs massacrés, dans la

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récente persécution, à l'évêque de Spire, au margrave de Bade, au comte Eberhard de Wurtemberg, aux évêques de Bamberg et de Wurtzbourg, aux villes de Wetziar, de Worms, de Colmar et il porta ainsi les contingents déjà fournis par les princes laïcs et ecclésiastiques à un chiffre de chevaliers et hommes d'armes bien supérieur à celui que Gunlher de Schwarzbourg avait pu obtenir de Henri de Birnebourg, des fils du défunt empereur Louis de Bavière, du comte palatin Bobert, du duc deSaxe-Lauenbourg, de quelques comtes ou seigneurs de Thuringe, et des villes de Francfort, de Friedberg et de Gelnhausen.

Gunther de Schwarzbourg occupait avec Castel la rive droite du Bhin en s'appuyant sur Francfort. Charles IV sur la rive gauche s'adossait à Mayence. Après quelques escarmouches autour de Castel entre les Francfortois et les Mayençais, Charles passa le Bhin en force, 15 mai, etattaqua son adversaire sous les murs de Castel. La bravoure d'Eberhart de Wurtemberg, sa meilleure épée, lui donna la victoire sur les troupes de Gunther fortifiées dans Castel mais coupées de Francfort. La position de l'anti-roi était désespérée. Charles IV en profita et acheva par son habileté diplomatique ce qu'il avait commencé avec elle. Les partisans de Gunther l'abandonnaient déjà ; Louis, de Brandebourg, se rendit le premier au camp de Charles, le reconnut pour souverain légitime et repassa au camp de Gunther pour détacher de lui Henri de Birnebourg et le comte palatin Robert et l'amener lui-même à se désister. L'anti -césar aurait voulu se raidir contre la nécessité; mais, après tant de dévouements promis, tant d'espérances détruites, abandonné de tous, il tomba malade; pressé de se démettre par ceux-là même qui l'avaient lancé dans celte aventure, il consentit à se réconcilier avec Charles IV comme il s'était

réservé de le faire d'ailleurs même au commencement de sa tentative. Il remit donc à Louis, margrave de Brandebourg, son désistement, sur la promesse de la cession des villes impériales de Gelnhausen, de Nordliausen, de Muhlhausen enTliuringe et du paiement des dettes qu'il avait contractées pour tenter son équipée.

En môme tempstous les princes de la maison de Bavière se soumirent; le margrave Louis promit d'aider Charles IV il se maintenir sur le trône et de l'accompagner même à Rome, à la condition que celui-ci reconnût toutes ses possessions, tiefs, domaines et biens, avec les privilèges qu'il avait précédemment reçus de l'empereur Louis IV de Bavière ; Charles n'y comprit cependant pas nominativement le margraviat de Brandebourg pour ne pas trancher encore la question du faux Waldemar et laisser carte blanche aux ducs de Mecklenbourg, de Saxe-Wittenberg et autres voisins qui convoitaient le margraviat. En faisant la paix avec la maison de Bavière, il ne tenait pas à reconstituer toute la puissance de celle-ci. Il était d'ailleurs dans son caractère d'accepter, de prendre, sans rien rendre. Ainsi il accepta l'hommage de l'archevêque Henri de Birnebourg, son adversaire, sans vouloir se prononcer cependant contre Gerlach de Nassau et lui promit seulement d'observer la neutralité entre eux. En tin l'unanimité des électeurs légitimes ou prétendus, était pour Charles; car, peu après, on ne sait à quelles conditions, le comte palatin Robert fil comme son frère et co-électeur Rodolph, beaufrère de Cliarles.

L'échautî'ourée césarienne de Gunther de Strasbourg se terminait presque pacifiquement. Charles IV entrait à Mayenceet il recevait les hommages de ceux de ses ennemis qui voulaient se faire pardonner leur hostilité. Gauthier re-

tournait malade en litière dans la ville de Francfort; hébergé encore avec honneur, dans la maison de l'ordre de Saint-Jean, il y languit quelques semaines. Le bruit courut qu'il avait été empoisonné dans une potion par un médecin qui aurait été l'instrument d'un de ses ennemis. Il y devint au moins bientôt plus malade et sans espoir de guérison. La veille du jour où il mourut, 14 juin, Charles entra luimême dans Francfort avec une brillante escorte d'électeurs et de princes, et assista avec eux aux funérailles de son rival. La lettre adressée par le conseil de la ville de Francfort à la ville de Nordhausen, pour lui faire part de cette nouvelle ne fait aucune mention de l'empoisonnement et dément ce bruit qui persista cependant. Le 24 juin suivant, Charles IV, que quelques chroniques très postérieures soupçonnent du fait, se trouvait à Aix-la-Chapelle, où, en l'absence de l'archevêque de Cologne, Walram, alors h la cour du roi de France, Philippe VI, l'archevêque de Trêves Beaudoin, pour plus de sûreté, le couronna une seconde fois, le 26 juillet, en présence du margrave de Brandebourg, Louis, des deux comtes palatins, Robert et Rodolphet d'un grand nombre de princes et d'évêques.

Une intervention du roi de Danemark, Waldemar,aidé du duc de Poméranie-Stettin contre le margrave de Brandebourg Louis faillit un instant renouveler, dans le nord, la guerre terminée dans le midi en réveillant sur le margraviat les prétentions des princes ascaniens de Saxe et de ses autres voisins. Mais un autre prince étranger, le roi de Suède, Magnus, se mit de la partie et se posa en arbitre entre le roi de Danemark, le margrave Louis et ses ennemis. Cette intervention de souverains étrangers montrait assez quel tort toutes ces divisions faisaient à l'empire. Des rois Scandinaves usurpaient sur le nord de

l'Allemagne une autorité qui n'appartenait qu'à l'empereur. Charles, blessé, comme quelques princes allemands, prend alors la résolution d'agir en vrai souverain, et il termine entièrement à l'amiable cette trop longue querelle des maisons de Luxembourg et de Bavière.

Accompagné du comte palatin Robert, qui après son frère Rodolpli était tout à fait en faveur près de lui, ilaàBautzen, en février 1350, une entrevue avec Louis de Brandebourg et même avec leroide Danemark, tandis que le roi de Suède vide d'autres querelles avec la Pologne et quelques puissances baltiques. Là,on convient que. le comte palatin Robert sera juge de la question da margraviat de Brandebourg où Louis avait à se défendre contre le duc de Mecklenbourg, le duc de Saxe-AVittenberg et le comte d'Anhalt qui prétendaient hériter du faux Waldemar. Robert compose sous sa présidence un tribunal de douze princes assesseurs et, le 14 février, par une sentence publique : « Attendu que le prétendu Waldemar était un imposteur, que les princes voisins avaient, sans l'autorisation impériale, occupé avec lui le margraviat, » il déboutait les uns et les autres de leurs prétentions et déclarait Louis possesseur légitime du margraviat de Brandebourg et de la Lusaoe, à la condition qu'il en recevrait l'investiture de Charles IV' qui renoncerait à la revendication de la Carinthie et du Tyrol. Charles IV, après avoir reçu l'hommage du vrai margrave, le ramena à Prague avec le roi de Danemark et le duc de Saxc- Lauenbourg et, au milieu de fêtes brillantes, il reçut des mains mêmes de Louis qui les avait gardés les insignes de l'empire; la croix d'or, la sainte lance, les deux épées, les deux sceptres d'or et d'argent, la couronne, le manteau de Charlemagne, etc., et les exposa aux yeux du peuple dans

la nouvelle église cathédrale. Pour l'éditication de l'empire

enfin, il publia \e jugement et en ordonna partout le respect et l'obéissance.

Celui qui pouvait se dire maintenant roi et empereur sans compétiteur consacra alors son liabileté et ses soins h effacer les traces de ces querelles, à faire régner la paix. Son moyen, bien approprié à son caractère, était de provoquer ou de favoriser dans les différentes contrées de l'Allemagne des confédérations de princes et de villes, en vue de faire poser les armes partout Après avoir proclamé ou fait proclamer le paix dans une province il en confiait le maintien à un tribunal composé d'un haut prince comme président et de seigneurs chevaliers et députés des villes, ayant à leur disposition et à leur solde une force armée plus ou moins considérable pour la faire respecter. Ainsi, en 1351, la paix ayant été ordonnée sur tout le cours moyen du Rhin, pour deux ans, de Strasbourg à Bingen, les deux comtes palatins du Rhin, l'archevêque de Mayence, Gerlacb de Nassau, avec quelques seigneurs et députés des villes, sont constitués gardiens de cette paix avec le contingent qui leur est promis par les chevaliers et les villes. Pour deux ans encore, l'archevêque Beaudoin de Trêves, après proclamation d'une paix pour le Luxembourg, forme tribunal en février 1332 avec le mai-grave de Juliers, le comte de Berg, les députés des villes de Francfort, Wetzlar et Gelnhausem. ('et exemple est suivi, sur le cours du Rhin inférieur, et sous l'influence de Charles, par l'archevêque de Cologne, le duc de Brabant, Jean, les villes de Cologne, d'Aix-la-Chapelle et, dans la Westphalie, par l'arcbevêque de Cologne, comme duc, el par les évêques de Munster, de Paderborn et les villes de Sœst et de Dortmund. Ce ne sont guère là, à vrai dire, que des trêves plus ou moins bien observées et l'exemple ne s'étend pas aux princes, cheva-

liers et villes des pays du Nord plus sauvages ou plus récalcitrants à l'autorité impériale.

Un prince partageait l'humeur pacifiante de Charles IV; c'était le chef de la maison d'Autriche, Albert II. L'entrevue qu'il eut en effet, à Passau, en 1353, avec l'empereur a pour résultat d'amener l'échange du margraviat de Brandebourg contre la Haute Bavière où Louis aimait bien mieux résider, en compagnie des autres princes bavarois, Louis le Komain et son frère Otton. En sortant de celte entrevue pacifique Charles se rendit à Nuremberg pour y proclamer, ordonner et organiser, le 23 août, de concert avec les comtes palatins, les ducs de la Basse Bavière, le burgrave de Nuremberg, lesévèques de Bamberg, de Wurtzbourg et les villes de Ratisbonne, de Rothembourg, une paix dont la Franconie, la Bavière et la Souabe avaient bien besoin et qui devait durer jusqu'en 1356. En renouvelant et en prolongeant à rim, aussi jusqu'à la même époque, l'alliance conclue par les villes souabes en vue delà paix, il lui donna plus de force par l'obligation qu'il imposa aux villes, qui entreraient en conflit, de soumettre leurs différents à un tribunal composé par elles et qui siégerait à Ulm. Entré à Metz, Charles IV, en mars 13oi, avec les archevêques du Rhin, le duc de Bavière, le margrave de Juliers, proclame une paix de sept ans, érige le comté de Luxembourg en duché pour son frère Jean et assure au fils de celui-ci, Venceslas, qui épousa l'héritière du Brabant et du Limbourg, ces trois principautés. En Alsace, un tribunal de justice n'avait pas pu se constituer parce que la ville de Strasbourg ne voulait pas partager avec les autres villes la nomination du président du tribunal. Charles IV, arrivé à Haguonau, se fait conférer la nomination de ce président. Pendant qu'il était sur le Rhin, il apaise encore en arbitre à

Mayence une querelle d'héritage pour le palatinat et termine enfin, en faveur de l'archevêque de cette ville, Gerlach de Nassau, la compétition à l'archevêché et à l'électoral de cette ville, après la mort d'Henri de Birnebourg, en désintéressant ses partisans. Pour arranger les démêlés du duc Albert d'Autriche avec la ligue des anciens petits cantons qui s'était augmentée des villes de Zurich, de Berne, de Zug et delà vallée deGlaris (1353), il convoqua les contingents des villes de Souabe avec les chevaliers autrichiens. Mais les villes de la ligue souabe, voyant presque des alliés dans celles de la Suisse, agirent mollement contre la ville de Zurich, et Charles IV fut heureux de se tirer d'embarras en prétextant l'obligation de faire son expédition traditionnelle d'Italie.

Voyage de Charles IV en Italie, son couronnement à Rome

Le fils de Jean de Bohême, qui avait toujours été en excellentes relations avec la cour de Rome, ne pouvait manquer de regarder le couronnement solennel impérial à Rome comme le comble de sa fortune.

Jamais la péninsule n'avait passé par tant d'épreuves décevantes ou douloureuses. Un imitateur du tribun. Arnaud de Brescia, victime autrefois de la puissance de Frédéric Barberousse, Nicolas Rienzi, élève et admirateur de Pétrarque, avait pendant deux ans, 1346-1347, fait miroiter devant l'imagination des Romains sous le nom de buono stato le souvenir de l'ancienne république, du sénat, et du peuple romain. Tribun de liberté, de paix et de justice, il

avait rêvé « l'extirpation de toute tyrannie et la réconciliation de toute la sainte Italie » ; chevalier du Saint-Esprit il avait promis « déjuger le globe de la terre selon la justice et les peuples selon l'équité » et cité devant son tribunal Charles IV, Louis de Hongrie, la reine criminelle, Jeanne de Naples et jusqu'au pape Clément VI qu'il voulait forcer à rentrer dans Home. Rienzi était allé expier celte courte représentation tliéàtrale au milieu desfraticelli des Apennins. Le pape Clément VI avait tenté ensuite, en 1350, de guérir l'Italie de ses illusions et de ses maux en publiant un 'ubilé. Une merveilleuse et innombrable quantité de pèlerins, douze cent mille, à ce que dit Villani, accourue de toutes les contrées de VEurope, s'était succédée aux saintes basiliques, surtout à l'exhibition du saint Suaire du Christ dans l'église Saint-Pierre. Mais, le jubilé passé, chacun revenait à ses visées ambitieuses. De la ville d'Avignon le pape envoyait à Rome légats sur légats et condottieri sur condottieri, pour reconquérir, au moins sur les petits seigneurs et les petites cités, le patrimoine de saint Pierre. Mais Jean de Visconli d'abord archevêque, puis seigneur de Milan qui <« défendait la croix avec son épée et son épée avec la croix », maître de Bologne, menaçait Florence, Rome et semblait rêver aussi la royauté italienne. Charles IV songeait à apaiser ces (|uerelles comme celles de l'Allemagne, quand Nicolas Rienzi, passé de l'enthousiasme classifjue de l'antii^uité au mysticisme exalté des Fraticelles des Abruzzes, qui rêvaient la réformede l'Église et du monde par l'imitation de la pauvreté du Christ, tut envoyé par un de ces visionnaires, FraAngelo, à l'empereur Charles IV. L'empereur et l'ancien tribun étaient prédestinés, disait-il, à cette œuvre: « Tuas assez fait pénitence, dit un jour Fra Angelo à l'ancien tribun, les temps sontve-

nus, songe au salut de tous. » Le pratique (itiarles IV était l'homme le moins disposé à se laisser prendre aux mystiques rêveries d"un personnage qui d'ailleurs à Rome l'avait appelé à comparaître devantlui. 11 renvoya cet aventureux visionnaire à une commission ecclésiastique présidée par l'archevêque de Prague, Ernest, et le fit tenir en prison. De son cachot, Rienzi échangea quelques lettres avec l'empereur et avec l'archevêque. Le pape Clément VI le réclama, se le fit livrer, et le tint en réserve pour s'en servir au besoin dans les tentatives de restauration à Rome qu'il ne perdait pas de vue.

Charles IV sembla parler d'abord davantage aux ima ginations italiennes. Après Rienzi, le poète Pétrarque flSol, 24 février) sollicitait Charles IV de venir en Italie, comme Dante avant lui avait sollicité son grand-père, Henri VIL — « Viens, lui disait-il, Rome, capitale de l'Italie te tend le diadème. » Charles IV qui estimait Pétrarque pour son beau talent, hésitait. « .l'ai déjà vu^ écrit-il, les désordres du pays et la lâcheté de la pieuse Rome. En prenant les rênes du gouvernement, je me suis rappelé cette parole d'un empereur romain: Vous ne savez pas quel monstre c'est que l'empire » et il ajoutait ces mots qui le dépeignent si bien : « Il faut employer tous les moyens avant le ler ; ainsi le veulent les médecins et c'est ce que les empereurs ont appris par l'expérience. »

L'avènement d'un nouveau pape, Innocent VI, encore un Français, de Limoges, à la fin de l'année 1351, précipita les choses. Après un pape prodigue et dissolu, celui-ci apportait sur le Saint-Siège, avec des vertus solides, l'épargne et l'esprit de l'éforme, un grand désir de restaurer l'autorité pontificale à Rome et en llalie, et l'énei'gie et l'habileté nécessaires pourk'lenlei'. Tandis qu'il envoyait dans les États

de l'Église le cardinal espagnol Albornos, moitié militaire moitié diplomate, et, à Rome, Rienzi, qui y devint sénateur et fut bientôt massacré au pied du Capitole, 1354, il traite avec Charles de son expédition en Italie et promet de lui envoyer deux légats pour le couronner empereur, s'il s'engage à ne pas rester à Rome plus que le jour nécessaire à son couronnement. Charles IV fait donc une ligue avec Venise et les seigneurs de la marche du Vérone, et part, en 1354, avec une maigre escorte de 350 cavaliers, décidé selon son habitude à user plus de bonnes paroles que du fer pour venir à bout de ses desseins.

En effet, il reçoit avec honneur les ambassadeurs Vénitiens, et nomme les seigneurs Can le Grand etAldobrandino d'Esté vicaires impériaux de Vérone et de Vicence, pour en avoir de l'argent et bonneescorte. Le poète Pétrarque vient le voir àManloue en s'écriant:

Venisli tandem tuaque evpeclala parenli t^icit iler durum prielas ;

Mais il semble que la mine peu héroïque de l'empereur, sa mince escorte, ne répondent pas à son attente. Charles lui demande de lui dédier son ouvrage sur les hommes illustres : « Je le ferai, lui répond-il, si tu t'égales à ces héros, non seulement par l'éclat de ton nom, mais par tes hauts faits et par tes vertus. » S'il ne voit pas tout à fait en lui, comme Villani, « une sorte de marchand monté sur un roussin et pressé d'aller en foire », il décline l'honneur d'aller en sa compagnie assister à son couronnement à Home. Charles n'en va pas moins d'abord en Lombardie où il avait traité à l'avance avec les trois fils de Jean Visconli. L'un d'eux, Barnabo, vient au-devant de lui avec 1,500 cavaliers, encadre son escorte de 500 hommes, lui

fait cadeau de 30 chevaux brillamment caparaçonnés, entre avec lui dans Milan, dont il ferme les portes, et fait sous les fenêtres de son palais, au milieu des tambours et des trompettes, une revue de 6,000 cavaliers et l,000piélons. Le surlendemain (6 janvier 1355), l'archevêque de Milan, au milieu d'une belle cérémonie, met sur la léle de Charles la couronn(; de fer des rois lombards, et, le 8, ce nouveau roi d'Italie quitte Milan et échappe « à cette prison courtoise », pour volera Rome à d'autres honneurs.

En Toscane, des envoyés de Pise, la vieille ville gibeline par excellence, se précipitent au-devant de lui. C'est « un saint homme », disent-ils, « l'agneau de Dieu envoyé sur la terre pour apporter la paix à la chrétienté divisée ». On le loge dans le plus beau palais de la ville; on lui prête hommage; les deux factions des Bergolini et des Raspanti se disputent pour lui en offrir la seigneurie. Il l'accepte des deux mains; mais, quand Charles s'empare des revenus de la ville et commence à l'occuper, elle regimbe. Il s'excuse. Eu Toscane, Florence le traite bel et bien de seigneur, de roi etd'empereur. Sienne, Arezzo,Lucques, San-Miniato, Volterra forment une ligue en faveur du touriste impérial, le comblent de compliments, lui prêtent hommage, lui jurent fidélité et se mettent à l'envie à sa disposition, mais pour se servir encore de lui contre Florence. Charles menace la ville, si elle ne se rachète. On marchande longtemps sur la somme qui est enfin fixée à 100,000 florins. Encore les envoyés de la République ne consentent-ils à prêter le serment, comme les villes et seigneurs de la Toscane, qu'en faisant observer aussitôt que c'était à lui personnellement et non à l'empire, et ils demandent que Charles confirme les statuts de la République. Charles laisse échapper celte fois un mouvement de colère ; il jette sa canne en jurant de

368 CHARLES IV DE LLXEMbOURG (1347-1378)

réduire Florence, muis il s'en repent aussitôt et fait ce (}u'on désire.

Cependant, le cardinal chargé par le pape de couronner Charles avait débarqué sur la côte. De Sutri, ils se dirigent tous les deux sur Home. Selon ce qui avait été convenu avec le pape, les cardinaux y entrent d'abord en grand apparat. Quant à l'empereur, laissant sa piètre armée dans lin camp au pied du mont Mario, il entre d'abord incognito dans la ville; il visite pendant deux jours, le vendredi et le samedi saints, toutes les basiliques ; puis, le dimanche de Pâques, à la tête des siens, il traverse en pompeux costume la cité léonine avec son frère, le patriarche d'Aquilée, un certain nombre d'évêques et de princes allemands et italiens, prête entre les mains du cardinal légat le serment de protéger et défendre le pape, lui confirme toutes ses possessions en Italie, ses privilèges et droits, et enfin, dans l'église Saint-Pierre, est oint, sacré, couronné par l'un des légats selon tous les rites. Alors avec le sceptre, le globe d'or du monde, lépée, il monte sur un beau palefroi et se rend également, à travers les rues de la rive gauche, au palais de Latran où un banquet réunit les principaux personnages qui avaient figjré dans la cérémonie. Mais le soir, le repas à peine fini, fidèle à sa promesse de ne pas passer une nuit comme empereur à Rome, il se hâte de déposer ses vêtements d'apparat, ses insignes et s'en va par la porte de Tibur à Saint-Laurent hors des murs rejoindre son armée.

Il y a\ait bien lonj-temps qu'un couronnement d'empereur s'était ainsi passé, sans révolte des Romains, sans effusion de sang italien comme autrefois sous les Otton et les Frédéric. C'était un piogrès ou, tout au moins, une preuve évidente du changement des temps. Beaucoup

d'histoiriens allemands, en constatant que Charles IV avait reconnu au pape éloigné de Rome, comme avant lui Rodolphe de Habsbourg et Henri Vil, toutes les possessions droits et privilèges autrefois contestés, crient à l'abaissement de l'empire. On n'en était plus aux grandes et tragiques luttes, où les papes et les césars du haut empire s'étaient disputé dans le sang le gouvernement du monde, même la possession du domaine ou des donations de Saint- Pierre. Tout s'était assagi plutôt qu'abaissé. Chacun s'était fait sa part. Le pape, heureux dans sa résidence d'Avignon, songeait moins à rentrer dans Rome qu'à reconquérir sa domination au centre de la péninsule et à y recueillir ses revenus. L'empereur, satisfait de recueillir les couronnes de fer et d'or, les hommages et les serments qui faisaient partie du mobilier et des titres jaunis du vieil empire, ne tenait plus à commander à la péninsule, mais à la rançonner. On liquidait avec des représentations, des parades et quelque argent les prétentions du vieux temps. L'entente établie cette fois entre la papauté et l'empire avait cependant plus servi k Innocent IV qu'à Charles. Le cardinal Albornoz s'était emparé, sur de petits tyrans, de presque toutes les villes de la marche d'Ancône qui rentrait sous le gouvernement pontifical. Charles IV, au contraire, à son retour, mal vu des seigneurs gibelins qui l'accusaient de les avoir trahis, pour Florence, resla empêtré dans les querelles des factions des villes. A Pise, une nuit, le feu prit au palais des Anciens qu'il habitait. Lui et sa femme furent obligés de s'enfuii-en chemise pour échapper aux flammes. Les deux factions se réunissent entin contre l'empereur, s'emparent des ponts de l'Arno et le séparent de ses troupes. Il ne s'en tire qu'en se donnant aux Raspanti qui font décapiter quelques-uns de leurs adversaires.

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