DERNIÈRES ANNÉES DE CHARLES IV
ficale. Mais celte lutte rapetisses du sacerdoce et de l'em' pire n'était pas encore finie.
Le pape Grégoire XI était alors vivement sollicité par ses partisans et par une inspirée, Catherine de Sienne, de retourner en Italie, à Rome. Déjà un cardinal légat énergique, en 1376, Robert de Genève, avec des mercenaires, lui frayait les voies. Charles IV envoya de l'argent à Avignon à cet effet pour se faire bien venir. Grégoire XI passait en effet en Italie en 1377 pour y présider un congrès en vue de pacifier l'Italie et de rentrer à Rome. Le pape et l'empereur, tenant les faits pour accomplis, cherchèrent seulement à ménager l'avenir. Ils échangèrent des lettres anti-datées d'aprèslesquelles l'empereur et Venceslas auraient demandé plaeetum, favorem et concessus du pape, et celui-ci aurait accordé ce qu'on lui demandait, avant l'élection, mais après promesse de Charles et de Venceslas qu'il n'y aurait point de leur vivant d'élection semblable de roi des Romains. L'acte du serment prêté par Venceslas fut donc livré à la curie et celui-ci alors demanda la reconnaissance de son élection et la couronne impériale. L'affaire, réduite à ces pauvretés, n'était pas encore terminée quand Grégoire XI et Charles IV moururent la même année 1378.
L'empereur avait promis de visiter, avant sa mort, le roi de France Charles V et défaire un pèlerinage à Saint- Maur-des-Fossés près de Paris. Habitué par caractère à allier la politique à la religion, il accomplit dans sa dernière année ce double vœu. Après avoir fiancé son plus jeune fils Jean à la fille du duc Albert I"'' de Mecklembourg, il partit en effet, de Tangermunde oîi il se tenait depuis quelque temps, pour les bords du Rhin. En passant, il régla la succession du duché de Gueldre et de Zutphen en l'adjugeant à Guillaume III de Juliers qui, par son mariage avec la fille
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du duc de Hollande Albert, devint son beau-frère; et par Bruxelles, il arriva à Courtray, sur la frontière de France, en décembre 1377, avec son fils V^encoslas, son frère le duc de Luxembourg et plusieurs grands princes et seigneurs. Le roi de France, Charles V, envoya au-devant de lui les ducs de Bourbon et de Bourgogne. Tout en témoignant à l'empereur Charles IV de la déférence à laquelle avait droit sa nouvelle dignité, le roi Charles V entendait lui faire sentir qu'il était seul maître en son royaume. 11 avait envoyé à Charles IV un cheval blanc pour entrer dans ses villes justement parce qu'il était d'usage que l'empereur entrât dans les villes de l'empire monté sur un cheval noir! Dans la plaine de Saint- Denys, où ils se rencontrèrent, le roi de France se contenta de se découvrir tandis que l'empereur ôtait son aumusse et son chaperon. 11 lui assigna dans Paris pour demeure d'abord le Louvre puis l'hôtel de Saint-Paul ; et non seulement il lui donna de mervelleuses fêtes qui laissèrent un long souvenir aux Parisiens et aux chroniqueurs français du temps, mais il combla l'empereur, son fils Venceslas et les seigneurs allemands, le duc de Saxe-Lauenbourg et celui de Silésie entre autres, des plus riches présents.
On pense bien que, pendant les fêtes, ces deux vieux politiques ne manquèrent pas déparier de leurs affaires et de celles de l'Europe dont ils étaient les deux plus grands souverains ; mais nous n'avons aucun détail précis sur ce qui se passa entre eux. Le retour du pape Grégoire XI h Rome, tandis que sa curie était encore à Avignon, était sans doute l'une de leurs préoccupations; car, si l'empereur avait favorisé le départ du pape pour l'Italie, le roi de France tenait à avoir le Saint-Siège sous la main. Les doux souverains, Charles IV surtout, étaient préoccupés aussi de la situation prépondérante à l'ouest de l'Allemagne de Louis le Grand,
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roi de Hongrie et de Pologne, qui avait des droits à faire valoir sur le royaume de Naples, et qui poursuivait des alliances matrimoniales pour les siens avec les ducs d'Autriche, même avec les maisons de France et de Habsbourg. Cela était menaçant surtout pour le jeune Venceslas. A ce sujet rien ne transpira des vues échangées entre les deux souverains.
Le roi de France Charles V, qui venait de rompre la paix désastreuse faite à Bréligny avec les Anglais, tint une grande assemblée pour plaider la légitimité de ses droits contre le roi d'Angleterre par devant l'empereur. H espérait obtenir de lui quelque secours. Charles IV ne lui donna, comme il lui arrivait toujours, que de bonnes paroles ; mais il se montra plus généreux pour le jeune dauphin, tout en réservant ses droits impériaux. U reconnut en effet au dauphin Charles la capacité d'exécuter, en tant que dauphin de Vienne, tous les actes purement civils ; il lui attribua même le lilre de gouverneur et vicaire de l'empire en Dauphiné et dans le royaume d'Arles, sauf la Savoie, ce (jui était affirmer d'ailleurs sa suzeraineté impé riale dans le sud-est de la France. Les fêtes données et les paroles échangées, l'empereur alla faire son pèlerinage à Saint-Maur-les-Fossés ou il resta quelques heures et rentra en Allemagne par Meaux, Château-Thierry, Reiras et Mouzon.
De retour dans l'empire, à Heidelberg, puis en Dolième, le vieil empereur parut s'occuper encore, dans les contrées de la Franconie et de la Souabe, toujours troublées par des guerres privées, de faire régner et de constituer la paix publique; mais son principal souci fut de pourvoir à la succession et au partage de ses États patrimoniaux entre ses enfants et ses neveux. H avait voulu agrandir encore ses
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acquisitions, en assurant par un traité fait avec son frère, duc de Luxembourg, cette principauté à son fils Venceslas; mais il fallait songer surtout à partager tous les domaines qu'il s'était plu à accumuler et qui allaient, compacts, au nord jusqu'à Leipsick, au midi jusqu'à l'Autriche, à l'orient jusqu'au cours moyen de l'Oder, à l'ouest jusqu'à Nuremberg. Car, d'une part, il y avait deux Étals électoraux, la Bohême et le Brandebourg, qu'il ne pouvait laisser en une seule main : d'autre part, c'était la coutume, dans les familles allemandes, que le père ne laissât point même les plus jeunes de ses fils sans patrimoine, puisqu'il était alors difficile de les dédommager en argent. Il avait bien placé ses filles en Hongrie, en Autriche, en Mecklembourg, ce qui pouvait ouvrir à sa maison des perspectives variées. IMais il fallait distribuer ses Etats entre ses fils et même ses neveux".
Son fils aine Venceslas, avec l'empire, possédait déjà le royaume de Bohême et ses annexes immédiates, la Silésie, la Lusace, et l'expectative du Luxembourg. Déjà, en janvier 1377, il avait rassemblé à Gorlilz les États de la basse Silésie pour qu'ils prélassent bommage à Jean, le plus jeune de ses fils, destiné à épouser une princesse de Mecklembourg. Au milieu de l'année 1378, Venceslas conféra au second fils de Charles, Sigismond, son frère, qui devait épouser une fille de Louis le Grand, le margraviat et l'électorat de Brandebourg; enfin il confirma aux deux fils, de Jean Henri, un autre frère, Josl et Procope, ses neveux, le duché de Moravie sous la suzeraineté de la Bohême. Le noyau de la puissance de la maison restait cependant entre les mains de son successeur à l'empire.
C'est après avoir ainsi pris soin des intérêts de sa maison que le 29 novembre, à Prague, dans sa ville de prédilection Charles IV fit ses adieux à son successeur : « Aime Dieu et
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tes amis, lui dit-il, sois pacifique; si tu peux avoir quelque clioseavecdouceur, évite la guerre. Tiens les autres en considération et en honneur. Aie le pape, les prêtres et les allemands pour amis; c'est ainsi (p.ie tu vivras et mourras en paix. » C'étaient en eli'et là les principes qui avaient guidé dans toutes ses actions ce voyageur infatigable qui civilisa la Bohême, tout en se transportant à toutes les extrémités de l'Europe centrale, à Paris, à Avignon, à Bruxelles, à Milan, à Rome, à Lubeck, à Francfort-surrOder. Ce diplomate avisé et relort, ce marchandeur sans vergogne, avait su rendre, au moins pour un temps, l'empire héréditaire, liquider hors de l'Allemagne la puissance impériale en vendant ou en laissant périmer ses vieux droits, mais sauvegarder son indépendance vis-à-vis du Saint-Siège. Il constitua en Allemagne l'oligarchie territoriale des électeurs et des princes, toléra les libertés des villes, s'il n'autorisa pas leur association, tint la balance égale entre elles et les princes et maintint entre tous la paix autant que faire se pouvait, en autorisant les guerres dites yas^es. Souverain utile, mais non grand souverain, qui, pendant son régne long et occupé, avait plutôt ajourné que résolu les contlits, il montre bien la ditïérence qu'il y avait entre l'empire universel héroïque, ambitieux, guerrier et dominateur d'autrefois et l'empire décadent, plus modeste, plus cauteleux, plus accommodant, mais plus national, moins glorieux, mais moins à ch-argeàses voisins et peut-être plus heureux pour le développement intérieur et la prospérité de l'Allemagne de son temps qu'il représente bien.