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LE GRAND SCHISME

choix au nouvel empereur ? L'Allemagne n'allait-elle pas voir s'ajouter aux querelles des piinces laïques entre eux et avec les villes, les querelles que des élections doubles menaçaient de faire éclaler dans les principautés ecclésiastiques? Outre le patrimoine de la maison de Bohême à conserver et l'empire à gouverner, un schisme à éteindre, voilà la tâche qui incombait à Venceslas.

Venceslas n'y était pas très bien préparé. Son père avait surveillé son éducation ; mais il l'avait plutôt surmené qu'instruit. Robuste plus que son père, de visage agréable et tin, comme celui de sa mère Anne, beau parleur, plaisant, affable en général, sincère en apparence, il gâtait ses qualités par une humeur fantasque, un caractère inconstant, par un amour déréglé des plaisirs et surtout de la bonne chère et du vin. Ses défauts devaient avec le temps l'emporter sur ses qualités; et le fils de celui qui avait fait la Bulle d'or, terminé les guerres civiles en Allemagne, protégé la papauté, devait laisser l'Allemagne aux mains de trois compétiteurs, la chrétienté aux mains de trois papes, et l'Allemagne non seulement dans l'anarchie mais en proie au commencement d'une révolution religieuse. Venceslas n'avait que l'apparence de la puissance : l'empire, un royaume, des domaines étendus, une nombreuse parenté, enfin l'Allemagne en paix avec elle-même et avec ses voisins. Mais que de points faibles, en y regardant de près !

L'empire en Europe restait bien, en théorie, la source de tout droit, le tribunal suprême, la garantie de la paix et de l'ordre public, de l'unité et de la puissance allemandes; mais, même après Charles IV, comme sa force ne répondait pas à ses devoirs, le rôle idéal qu'on lui reconnaissait n'aboutissait qu'à le compromettre. Un le rendait respon-

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sable do tous les maux et de tous les abus qu'on lui refusait les moyens de combattre. Tous les membres de l'Empire, et ils étaient fort nombreux : électeurs, princes, évoques, seigneurs, chevaliers, villes, etc., ne songeaient qu'à euxmêmes, à leurs domaines, à leurs privilèges, à leurs immunités. Us invoquaient souvent les droits de l'Empire, mais seulement quand ils y trouvaient une arme contre leurs adversaires, et sans y voir autre chose qu'un moyen de procédure qu'ils ne prenaient pas eux-mêmes très au sérieux. Aussi les empereurs ne gouvernaient plus, et pour cause. Les revenus de l'empire avaient été presque tous aliénés. Les contributions s'élevaient à peine à quinze mille florins. Pour se procurer quelques maigres ressources, les empereurs étaient réduits à vendre les rares prérogatives qu'ils possédaient encore et à consommer ainsi de leurs propres mains la ruine de leur autorité. Point d'argent, point d'armée! le service féodal ayant cessé. Pour la justice, les privilèges de non-évocation, en se multipliant, avaient fort réduit leur compétence judiciaire; et, d'ailleurs, leurs sentences n'étaient exécutées qu'autant qu'on le voulait bien. La réunion générale des États de l'empire, en diète, ne leur servaient pas davantage. Les princes, qui avaient affaire chez eux à leurs comtes, seigneurs et villes et qui n'y étaient pas toujours plus puissants, veillaient avec un soin jaloux sur les libertés qu'ils avaient lentement usurpées; et quiconque se fut avisé de revendiquer les droits du pouvoir central, se fût heurté aussitôt à une levée de boucliers générale, sans avoir à compter sur aucun appui. L'empire, une sorte d'agrégat d'états divers, était réellement sans chef.

Avec la finesse et la modération qui étaient peut-être les qualités maîtresses de sou talent, Charles IV avait senti, dès les premiers jours, que l'évolution était trop avancée

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pour (\[i'un retour en arrière fût encore possible. Il avait accepté la situation. Toute son ambition s'était alors bornée à en tirer le meilleur parti possible : il avait travaillé à organiser l'ordre de choses qui s'était peu à peu établi. Il n'avait pas pensé à refaire, au moins immédiatement, l'Allemagne impériale, mais à la proléger contre quelquesunes des pires conséquences de l'anarchie: il n'avait pas voulu détruire le pouvoir des princes, mais l'organiser et y trouver une garantie de la paix publique. La longue dures de son règne, les rares qualités de son esprit et les circonstances favorables, les relations qu'il avait nouées avec les électeurs, l'habile prévoyance qui avait obtenu de la bonne volonté des papes la nomination d'évêques dévoués, lui avaient assuré dans toutes les affaires une intluence incontestable. Malheureusement, celle-ci était purement personnelle; ni le sentiment de l'unité n'était devenu plus fort, ni les intérêts particuliers moins opposés et moins absolus, ni la constitution moins imparfaite et plus respectée. Son successeur aura à reprendre par la base l'œuvre tout entière, à reconstituer pierre par pierre tout l'édifice impérial, et son autorité ne pourra être que celle qu'il saurait conquérir.

Dans ces conditions, en présence des soumissions incertaines et des révoltes toujours imminentes, Charles IV, comme tous ses prédécesseurs depuis les Hohenstaufen, s'était surtout occupé d'assurer à sa maison une grande situation territoriale. Pour reconstituer l'Empire, il fallait en eflét que son chef eut une puissance indépendante, et supérieure à celle des autres princes ; et Charles avait laissé après lui un grand royaume. Maître de la Bohême, de la Silésie, de la Lusace et du Brandebourg, il possédait indirectement la Moravie que gouvernaient ses neveux Jost et

Procope. Les traités d'iiérilage (ju'il avait conclus avec les princes de la maison de Habsbourg, permettaient d'espérer la réunion à la Bohème des pays autricliiens. Son tils cadet, Sigismond, frère de Venceslas, était tiancé avec la fille aînée et l'héritière du roi de Hongrie et de Pologne Louis je Grand. D'importantes acquisitions avaient rattaché à la Bohème la plus grande partie du Haut-Palatinat ; les frontières du royaume s'avançaient au sud jusqu'aux portes de Nuremberg^ au nord jusqu'à celles de Leipzig. De très nombreux fiefs, disséminés dans toute l'Allemagne, formaient comme autant de points d'attache et d'observation. Enfin, à la mort du vieux duc de Luxembourg, cette province devait revenir au fils aîné de Charles IV, et les traités lui assuraient même la succession de sa femme, Jeanne de Brabant.

Celle politique patrimoniale n'était pas cependant sans dangers : en même temps, en effet, qu'elle provoquait les inquiétudes et la jalousie des princes, elle créait au nouvel empereur des difficultés imprévues et lui imposait des devoirs fort compliqués. L'attention de Venceslas pendant la première partie de son règne sera ainsi presque complètement absorbée par les affaires de Pologne et de Hongrie où son père avait mis les mains. Comme lui, plus que lui, 11 paraît moins empereur que roi de Bohême. Ainsi Polonais et Magyars étaient peu disposés à accepter pour roi un allemand. Les Polonais même, qui avaient eu peuà se louer du gouvernement de Louis le Grand, ne voulaient pas rester plus longtemps soumis à la Hongrie. Les titres de Sigismond, fi'ère de Venceslas, à qui on avait destiné la fille aînée de Louis, Marie, âgée de douze ans, ne reposaient que sur une promesse de mariage, et la mère de celle-ci, l'ambilieiise et hautaine Elisabeth, ne montrait aucune hâte à renoncer au pouvoir. La Pologne fut d'abord complètement perdue

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pour les Luxembonrffs lorsque les Polonais élurent la seconde fille de Louis le Grand, EdNvige, qui épousa le grand duc de Lithuanie Jagellon (13<S6)<.

C'était un échec grave d'abord pour l'empire, puisque ce mariage compromettait la prépondérance et menaçait môme l'existence de l'Ordre Teutonique, un des plus actifs champions de la poussée germanique vers l'Est, ensuite pour Venceslas lui-même, au moment oîi le mécontentement des seigneurs Magyars contre le gouvernement d'Elisabeth, semblait préparer une autre perte à sa maison. Ceux-ci avaient ofllert la couronne au plus proche héritier mâle de Louis, le roi Charles de Naples; et Sigismond restait isolé, également combattu par Elisabeth, qui voulait marier sa fille à un prince français, et par les adversaires de la reine-mère (13S3), L'insuccès de Charles de Naples et la mort de Louis d'Anjou en Italie, modifièrent heureusement la situation et Sigismond finit par obtenir la main de Marie (1385). Mais le gouvernement de la Hongrie resta à Elisabeth, et, pendant plusieurs années encore, Sigismond n'eut à peu près aucune intUience sur les aft'aires de ce royaume.

11 était tout naturel que Venceslas eut suivi ces grands événements avec une extrême attention. Déjà, comme chef de l'Allemagne, il ne pouvait assister avec indifférence à des révolutions dont la conséquence dernière devait être d'arracher h la race germanique ses positions avancées. Mais surtout, et alors même qu'il n'eut pas eu pour son frère l'aflfection très sincère (pi'il lui témoigna longtemps, la grandeur de sa maison et les ambitions de Charles IV étaient directement en jeu. On put prévoir par là que la

* Lindner, Geschichle des dculachrn Ri-iclirs unler Konig Venzp.l.f Braunschweig, 1875, I. p. 249. — Imporlant ouvrage quia sur nombre de points modilié les opinions acceploes jusqu'ici.

plupart du temps, sa politique comme empereur serait de conserver, sinon même d'augmenter le patrimoine que sa famille tenait de Charles IV.

Ce souci se marqua surtout dans la f(uestion grave du schisme pontifical.

Venceslas, avec assez de bon sens, avait reconnu Urbain VII, le pape de Rome, et il lui resta toujours fidèle. C'était avec celui-ci que soa père avait négocié son élection; il lui devait en quelque mesure sa couronne. Son dévouement, assez tiède, se borna cependant à quelques déclarations sans etï'et. Il tenait de son père des sympathies pour la France qui reconnaissait le pape d'Avignon ; il ne voulait point rompre avec elle ; même après le mariage de sa sœur Anne avec le roi d'Angleterre Richard II, il reste en relations très amicales avec la cour de France. Il redoutait surtout de pousser à bout les quelques princes de l'empire qui s'étaient prononcés pour Clémeni VII et en particulier Léopold d'Autriche, dont Thoslilité eut compromis l'exécution du traité de réversibilitéfait à Brunn(1364 entre les deux maisons et rendu plus incertaines encore les chances de Sigismond en Hongrie. Toutes ces considérations empêchèrent le nouvel empereur de faire comme tant d'autres avant lui et de commencer son règne par une expédition au-delà des Alpes et un couronnement à Rome. Comment, au milieu de complications faciles à prévoir, se serait-il éloigné de Bude et de Cracovie pour aller courir les chances d'un voyage en Italie ? — Il pense à son frère, à sa maison, plutôt qu'au pape, quoique cette indifférence pût affaiblir la cause d'Urbain VI, jeté alors au milieu des plus grandes difficultés. L'Allemagne garda rancune à son empereur d'avoir subordonné aux avantages de sa famille, à ses craintes, les intérêts de l'empire et de la chrétienté.

Elle aimait à savoir son chef couronné par le pape, à la condition de n'y contribuer ni par son argent, ni par ses armes; et Venceslas perdit, en ne l'étant pas, un prestige qui d'ailleurs diminuait bien.

Politique de Venceslas vis-à-vis des villes. Les ligues souabe, suisse et rhénane.

Mais il y avait une autre question, une question allemande, pres(iue européenne, à laquelle Venceslas ne pouvait se soustraire, c'était, dans l'Allemagne méridionale et occidentale, celle à laquelle alors donnait lieu, comme en Europe, l'émancipation des bourgeoisies dans les villes. En l'absence de tout pouvoir central et de toute justice régulière, les guerres privées justes ou non étaient devenues chroniques. Les, paix publiques, que l'on proclamait si souvent, en admettant qu'elles fussent respectées, n'étaient jamais que des trêves, et ne s'étendaient qu'à un territoire déterminé et ordinairement assez restreint. Dans ces conditions, tous ceux qui avaient des intérêts semblables ou des ambitions communes, se rapprochaient pour se défendre contre leurs adversaires ou leur imposer leurs lois. D'un de ces mouvements de concentration étaient sorties les ligues des villes, qui avaient pris une certaine extension à l'époque de Louis de Bavière et qui s'étaient maintenues depuis lors. Charles IV, bien que regardé comme leur patron, s'était montré fort hostile à ces essais de confédéi^ation. Victorieuses, elles lui auraient interdit l'exercice des « droits les plus réels ». Comme les princes, elles foi^maient un État

dans rÉIaf, poursuivaient une politique particulière et disposaient de ressources assez sérieuses. La Bulle d'or avait interdit absolument les lii^ues particulières; mais, comme beaucoup d'autres, cette interdiction restait lettre morte; et dans les dernières années de sa vie, Charles IV lui-même l'avait abandonnée, afin d'obtenir des villes qu'elles reconnussent son fils.

Dans l'Allemagne méridionale, et particulièrement en Souabe, la lutte victorieuse que les villes avaient soutenue contre les seigneurs voisins et contre Eberhart de Wurtemberg, avait fortifié chez elles le sentiment de leur indépendance. Comme elles étaient, non pas villes libres, comme les villes dn Rliin, mais villes impériales, les empereurs pouvaient les engager, c'est-à-dire concéder à des seigneurs les droits régaliens et la haute autorité qu'ils avaient conservée sur elles, pour des dettes contractées envers eux. Ce droit, si l'on purgeait rarement les hypothèques, frappait les villes d'une véritable déchéance; il les réduisait au rang de villes sujettes, les atteignait à la fois dans leur autonomie et dans leur prospérité matérielle. Les villes de Souabe étaient trop nombreuses, beaucoup d'entre elles étaient trop populeuses et trop riches pour accepter sans protestation une pareille déchéance. Après la chute; des Hohenstaufen, le duché de Souabe s'était morcelé en de nombreuses seigneuries, dont la faiblesse encourageait les résistances. Enfin, depuis quelque temps, le gouvernement des villes avait passé, presque partout, des familles patriciennes aux corporations; et la démocratie urbaine, fière de sa récente victoire, était fort jalouse de ses privilèges et très capable de résolutions hardies.

C'était l'heure où s'accomplissait la grande révolution économique qui substituait au régime patriarcal du haut

Moyen-àge, où tous les services se soldaient en nature, un régime nouveau, où le principal rôle revenait à l'argent. Transformation tout à l'avantage des villes qui, enrichies parle commerce et l'industrie, détenaient à peu près tout le numéraire en circulation! Depuis quelque temps déjà, elles prenaient la première place dans le mouvement social, pour les modes, les costumes, les jeux, les fêtes; on n'imitait plus les seigneurs, mais les bourgeois. Prenant conscience du rôle qu'ils jouaient, ceux-ci s'occupaient de laisser à la postérité le récit des événements auxquels ils étaient mêlés ; ils avaient leurs chroniqueurs qui enlevaient au clergé le monopole de l'iiisloire. La théologie elle-même s'adressait à eux, acceptait leur langue, et les représentants les plus éminents du mouvement religieux au xiv siècle, les mystiques, travaillaient à former une église populaire en face de l'Église aristocratique du Moyen-Age. Rattachées enlin, les unes aux autres par un très vif sentiment de solidarité, elles entretenaient entre elles des relations fréquentes, par des associations qui dépassaient souvent les murs de la ville. Celle des maîtres chanteurs, par exemple (Meifitersœnger), qui avaient succédé aux poètes de cour, réunissait. dans un effort commun les aspirations les plus généreuses des diverses bourgeoisies. Dans leurs centres principaux, à Augsbourg, .à Nuremberg, à Colmar, à Mayence, ils se retrouvaient, après les heures de travail, sous la présidence de l'administrateur de la société, du caissier, du maître de la mesure et du maître de la couronne, et, en luttant contre les difticultés de la tablature^ ils célébraient les vieilles mœurs germaniques, les passions et les joies du foyer, le baptême de la bière et du vin blanc , fondaient et entretenaient sur des modes populaires l'amour de la pairie et de la liberté.

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