‹ Les Empereurs du 14e siècleChapitre 78 sur 91 · Tome VI · texte numérisé non relu

Tome VI

i'H l'I':mpi<:heur venceslas (1378-1419)

Groupées autour des villes de Souabe,qui ont été à toutes les époques un ardent foyer d'aspirations généreuses et libérales, les villes referaient-elles l'unité allemande, compromise par les empereurs et ruinée par les nobles? Le xiV siècle est une époque d'agitation démocratique ; un vent de révolte souffle sur l'Europe entière. A Rome Rienzi, en Italie les Fralicelli, en Flandre les Arteveldt, en France, Etienne Marcel, les Jacques, et plus tard les Maillotins, les ïuchins, les Cabochiens, etc., en Angleterre Wyclif et W'at Tyler, répondent aux révoltes des corporations contre les patriciens en Allemagne. Partout existe un même besoin d'affranchissement ; l'Église et l'État pèsent trop lourdement sur le peuple, sans même lui garantir la prospérité, l'ordre et la paix. Mais, dans l'Allemagne, entrée dans la vie historique, européenne, longtemps après que les nations occidentales, sur sa frontière, s'étaient déjà constituées, et encore en plein Moyen-àge, les idées démocratiques gardent un caractère presque entièrement communal. Les villes menacent la noblesse; mais elles font encore partie de la société féodale et en conservent l'esprit de morcellement et d'exclusion ; elles pensent à le modifier à leur profit, mais non à le détruire. Elles songent moins encore à rendre à l'Allemagne l'unité disparue, qu'à protéger leur commerce et à résister aux extorsions des seigneurs. Il n'est pas question d'autre chose dans leurs chroniques ; pas un mot, pas une allusion qui permette de supposer de plus hautes conceptions K L'importance du mouvement n'en est guère diminuée ; mais le défaut d'unité, d'ensemble, de profondeur de l'émancipation des villes allemandes, en leur en-

* Vlscher, Gcsch. des Schxoabischen Sladlcbundes, 1376-89, dans les Forschungcn zur deulschcn Gcschichle^ t. II. 1-2-3, 162.

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levant l'énergie dans l'action, !a persévérance dans leur politique, la netteté et l'audace dans leurs projets, explique leurs hésitations, leurs scrupules, leurs divergences, paralyse leurs forces et assurera la victoire de leurs adversaires.

Entre les nobles et les villes, le conflit était inévitable et permanent. Les seigneurs ayant besoin d'argent, en prenaient à ceux qui seuls en possédaient; ils multipliaient les péages, pillaient les caravanes, enlevaient les marchands et les forçaient à payer rançon. Les villes, à leur tour, dépassaient leurs droits, augmentaient leurs territoires trop resserrés, achetaient de nouveaux domaines, propageaient par tous les moyens le droit de bourgeoisie; elles décidaient et quelquefois forçaient les nobles voisins à se faire insci'ire dans la cité, c'est-à-dire à reconnaître teur juridiction ; elles accordaient leur protection non-seulement aux paysans qui s'établissaient dans les villes, mais à ceux qui restaient sur les terres des seigneurs ; quelquefois leur droit de cité, (Pfhalburgerthum) s'étendait à des villages entiers, qui s'affranchissaient ainsi au moins en partie de l'autorité du seigneur, ou à deà libres communes rurales qui à un moment donné pouvaient unir leurs elïorts à ceux des bourgeois. Mais nulle part, comme en Souabe, la lutte des villes contre lescomtes de Wurtenberg, les trois ducs de Bavière et les ducs d'Autriche, chefs naturels des nobles méridionaux, ne s'était aussi fortement accusée. Les ducs d'Autriche surtout, dont les droits étaient les plus anciens, l'ambition plus tenace, les ressources plus réelles, n'avaient pas renoncé à reconstituer le duché de Souabe ; ils poursuivaient lentement leur projet, comme l'avait montré déjà l'acciuisilion du Tj roi 1363), et celle de Voralberg. L'archiduc Léopold !«•■, très actif, très ambitieux, mettait maintenant la main sur Fribourg en

Bi'isgau el concluait avec Bàle un traité qui le rendait presque maître de la ville K Aussi l'inquiétude avait-elle été extrême en Souabe quand on avait appris que Venceslas avait engagé à Léopold, pour quarante mille llorins d'or, les villes de la Haute et Basse-Sonabe et l'iniporlante préfecture impériale d'Augsbourg (1379). Comme il était plus que probable ((ue Venceslas ne trouverait jamais l'argent nécessaire pour rembourser Léopold V", cet engagement était une cession définitive aux ducs d'Autriche de tous les droits impériaux sur les villes de Souabe, qui tombaient, du rang de villes immédiates, à celui do villes sujettes. Mais c'était pi'écisément pour conjurer ce danger qu'avait été, en grande partie, conclue la ligue de Souabe.

Celle-ci comptait alors trente et une villes, Venceslas, aussi mal disposé pour elles que son père, avait refusé de les reconnaître officiellement. Elles cherchèrent alors des alliés dans les ducs de Bavière, que lésait directement l'ordonnance de Venceslas, et dans plusieurs des autres seigneurs de l'Allemagne du sud. Les Wiltelsbach, les comtes palatins du Hhin et plusieurs autres princes signèrent, en 1379, en eflfet. avec les villes de Souabe, l'alliance de Baden qui, malgré ses termes généraux, visait certainement Léopold. C'était un sérieux succès pour la ligue. A défaut de la reconnaissance officielle de l'empereur, elle était reconnue en fait par les plus puissants seigneurs de l'Allemagne méridionale. Léopold l'^'' recula ; Une prit possession des prévôtés de Souabe, qu'en 13S2, et, cette fois, non pas comme gage, mais simplement à titre d'office, c'est-à-dire comme une commission révocable et dépen-

1 Sur la politique et le caractère de Léopold, Huber, Gesch, Ossterreicbs, II, p. 290, 305 et 19.

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dante. Mais les représentants d'une autre classe de la société allemande vinrent se mettre de la partie.

De toutes les classes, aucune n'était plus menacée dans son indépendance que celle des chevaliers de petite noblesse. Leurs faibles ressources et leurs petits domaines tentaient toutes les convoitises. Leurs habitudes et les préjugés, plus forts encore que les intérêts, les rapprochaient ordinairement des princes; mais ils se défiaient de leurs alliés autant que de leurs ennemis. Pour eux, plus encore que pour les cités, il n'y avait de salut possible que dans l'union. Ils formèrent ainsi alors de vastes confédérations, celles de Saint-Georges, de Saint-Martin, de la Corne, du Glaive, celle des Lions, la plus considérable dans la ^Yetteravie, et, de là, dans toute la région du Rhin. Des associations aussi dissemblables que celle des villes et des chevaliers devaient être ennemies. De tous leurs privilèges, celui auquel les chevaliers tenaient le plus, c'était celui de piller les bourgeois. Quelques-uns de ces pillards ayant été faits prisonniers par la ville de Francfort, les Lions vinrent assiéger la ville et la forcèrent à mettre leurs compagnons en liberté sans rançon (1380). Mais cette audacieuse entreprise donna fort à réfléchir aux bourgeois du Rhin ; jusqu'alors ils s'étaient tenus soigneusement à l'écart des villes de Souabe, dont les périls les laissaient fort inditférents. Villes libres et non pas cités impériales, comme celles de Souabe, elles n'avaient pas à craindre d'être engagées et de déchoir ainsi au rang de cité seigneuriale. Si elles s'étaient liguées quelquefois, c'était pour maintenir la paix publique, et non parsuit'î d'une politique corporative. Les associations de chevaliers tirèrent les bourgeois du Rhin de leur quiétude ; elles réveillèrent l'antagonisme qui mettait partout aux prises les nobles et les vilains. Elles se rappro-

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chèrent une première fois, pour se défendre, et conclurent à Spire une alliance dans laquelle entrèrent Mayence, Strasbourg, Worms, Spire, Francfort, Haguenau et Wissembourg(1381).

Dans sa pensée primitive, la ligue du Uhin n'était qu'une association défensive, une assurance mutuelle contre les perturbateurs de l'ordre public ; celle de Souabe devait son origine à la nécessité de se défendre contre l'ambition de J-éopold ou l'avidité besogneuse de Tempereur. Cette raison empêcha les villes du Rhin d'accueillir avec enthousiasme les premières propositions d'alliances des villes de Souabe. Les sages de Strasbourg rappellèrent « qu'ils avaient souvent entendu dire par leurs anciens et très sages prédécesseurs que les villes du llhin ne devaient faire aucune alliance au-delà du Rhin avec les Souabes ou autres, si elles voulaient rester en repos. «

Malgré l'opposition de ceux-ci, la ligue du Rhin conclut cependant avec la ligue de Souabe (17 juillet 1381), une première alliance qui conservait à chaque ligue son existence indépendante et son organisation particulière. Les princes s'efli'rayèrent de celte union qui assurait aux bourgeois une grande supériorité sur les chevaliers. Ils intervinrent pour arrêter les hostilités, et Léopold d'Autriche réussit à faire signer à Ehingen une paix générale, à laquelle adhérèrent tous ceux qui avaient des intérêts en Souabe avril 13S2).

Cette paix d'Ehingen, n'avait été pour les princes, qui n'abandonnaient aucune de leurs prétentions, qu'un moyen de relâcher les liens qui rapprochaient les cités. Us man(juèrent cependant leur but. Les associations de chevaliers, toujours tiès capricieuses, s'en trouvèrent découragées: elles disparurent à peu près complètement. Celles des villes, au contraire, par cela seul fin'elles durèrent, continuèrent à

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i^randir.en accaparant les domaines seigneuriaux composés de propriétés isolées et d'une étendue médiocre et en admettant dans leurs murs les paysans des seigneurs, qui abandonnaient même leurs biens, pour s'enfuir dans leurs murs. « Les nobles hommes étaient forts mécontents; dit un chroniqueur contemporain, car leurs sujets s'enfuirent de chez eux; ils ne voulaient pas s'acquitter de leurs devoirs comme auparavant; et,s'ils deviennent bourgeoisdesvilles, celles-ci les défendent et les protègent contre leurs propres seigneurs. » Eberhart de Vurtemberg en fut réduit à faire jurer, homme par homme, aux habitants de beaucoup de villages et de bourgs, qu'ils ne déserteraient pas leurs domaines; et il n'est pas le seul.

C'est ce progrès des villes, aux dépens de la petite noblesse, qui rapprocha Venceslas des princes, dès que les affaires de Pologne et de Hongrie lui laissèrent quelque répit. Il ne pouvait guère, à l'exemple des rois de France, qui s'appuyèrent sur la bourgeoisie, pour triompher de la féodalité et constituer l'unité nationale, rendre des forces à l'empire en s'alliant aux villes allemandes contre les princes. C'étaient ces villes mêmes qui atfaiblissaient l'autorité et contestaient les droits de l'empire; elles lui enlevaient ses dernières ressources et constituaient en dehors de lui ou plus encore contre lui de véritables États indépendants. Les princes et les nobles avaient déjà échappé à son pouvoir; les villes allaient-elles s'affranchir h leur tour? Venceslas, pour combattre leurs progrès, reprit la tactique de son père et tenta de soumettre les associations des villes aux conditions de la Constitution générale de l'empire. Après de longues négociations, par l'Union de Heidelberg (26 juillet 1381), il unit les princes et les villes dans une même paix publi(iue dont il serait le fondateur et le pro-

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lecteur. En réalité, ce moyen détourné irrita les deux partis qui demeurèrent en présence et ne songèrent qu'à se préparer à la lutte décisive qu'ils prévoyaient.

La ligue de Souabe avait alors à peu près atteint sa forme définitive et l'apogée de sa puissance. L'adhésioa récente dAugsbourg, de Ratisbonne, de Nuremberg et de Bâle avait porté à quarante le nombre des villes qui en faisaient partie. Les plus importantes avec les précédentes, étaient Lindau, Reullingen, Rotweil, Memmingen, Kempten, Heilbronn, Gemunde, Mulhouse, et surtout Ulm, Constance et Esslingen qui, comme Augsbourg, Nuremberg et Ratisbonne, envoyaient deux délégués au Congrès. Elles étaient réparties en quatre Sociétés ou quartiers. Les questions secondaires ou spéciales étaient tranchées par les délégués des Quartiers; les questions importantes, renvoyées à l'Assemblée générale qui réglait l'organisation intérieure de la ligue, jugeait les différends entre les membres, réparlissait les frais communs et dirigeait la politique extérieure. Elle se réunissait ordinairement à Lira, désigné par sa richesse, sa population, son intelligence, sa situation centrale entre la Haute et. la Basse Souabe, l'ardeur et le courage de ses habitants, pour être la capitale de la ligue.

Couvertes vers le nord par les villes du Main, les villes de Souabe pensèrent protéger leurs derrières, en se rapprochant des villes du Rhin supérieur, lorsqu'elles se virent inquiétées de nouveau par Léopold !«'■ établi au cœur de la Souabe, où il venait d'acquérir un domaine fort important, le comté de Hohenberg. Recette ville, Léopold molestait la ville de Râle récemment acceptée dans la ligue et réveillait en Suisse les souvenirs d'une guerre ancienne entre la confédération et les Ilabsbonrgs. Les villes de Souabe propo-

sèrent aux confédérés de s'unir à eux. Protégés par leurs montagnes, les habitants de Schwilz repoussèrent les offres qu'on leur faisait et leur exemple entraîna Uri et Unter- Nvalden. Mais les grosses villes de la fédération acceptèrent. Kn 1385, une diète fort nombreuse se réunit ù ('onstance, dont la population et le commerce faisaient alors, à l'extrémité de son beau lac, un des centres les plus importants de la Haute-Allemagne. Berne, Zug, Zurich, Lucerne et Soleure signèrent avec les villes de Souabe et du Rhin une alliance « en l'honneur de Dieu et du Saint-Empire, pour défendre la paix et protéger en commun le pays » (21 février 1385).

De Mayence et de Francfort à Berne et à Zurich, les villes se trouvaient ainsi unies dans une vaste confédération composée de trois tronçons indépendants. 11 n'était pas impossible qu'il pût y avoir pour l'Allemagne dans ce fait le commencement d'une ère nouvelle, si ces villes avaient eu des principes communs, des vues d'ensemble. Mais, dans l'empire, comme jadis en Italie et en France, les communes ne poursuivaient guère que la défense de leurs libertés municipales et de leurs intérêts les plus proches. Au lendemain même de l'alliance de Constance, le duc d'Autriche, Léopold, était prêt à recommencer la guerre contre les villes suisses. C'était le moment peut-être pour les villes souabes de leur donner la main. Mais, à ce moment même, Venceslas, fort irrité par les prétentions de Léopold sur la Hongrie, enlevait à celui-ci les prévôtés de Souabe. Délivrés par là de leur principal souci, les Souabes rétléchirent avant de partir en guerre. La situation générale leur commandait la prudence. Les villes de Franconie étaient en guerre avec l'évêque de Wurzbourg et avec le burgrave de Nuremberg; une rupture avec la Bavière semblait immi-

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nente. Pousser à bout Léopold, c'était déchaîner une guerre générale contre la noblesse. Malgré leurs ressources financières, lorganisation militaire des villes était défectueuse. Le gros de leurs armées se composait toujours de grosse cavalerie qu'elles recrutaient parmi les nobles. Dans une insurrection générale contre les seigneurs, jusqu'à quel point devraient-elles compter sur la fidélité de leurs soldats? Les Souabes se bornèrent à suivre avec intérêt les événements qui s'accomplirent en Suisse et n'intervinrent dans la lulte entre les cantons et farchiduc que par des négociations.

Léopold I" d'Aulriclie el les Suisses. — Sempich, DL-iïîngen et Nœfels

Léopold était libre de porter toutes ses forces en Suisse. 11 concentra ses troupes à Brugg, au confluent de l'Aar et de la Reuss, d'où il pouvait à son gré se jeter sur Zurich à l'est ou sur Lucerne à l'ouest. Tandis que les confédérés couvraient Zurich, il quitta Aarau, remonta la Sarre et se dirigea vers Sursee où il fit une entrée presque triomphale. Autour de lui était réunie l'élite de la chevalerie de Tyrol, du Voralberg, de la Souabe et de l'Alsace. Mieux que les villes, les nobles, seml)le-t-il, avaient senti limportance et le sens général de la lulle; plus de cent cinquante seigneurs de l'Allemagne méridionale avaient envoyé leurs cartels aux confédérés. L'armée de Léopold avait rallié les contingents d'Argovie, de Thurgovie, de Rheinfeld, de Schaffouse, de Petit-DAIe et s'était grossie de mercenaires ou d'alliés venus un pou de partout Lu face de ce déploiement

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