‹ Les Empereurs du 14e siècleChapitre 80 sur 91 · Tome VI · texte numérisé non relu

Tome VI

l'est, renonça à soumettre ces montagnards; et la Suisse cessa de ce fait d'appartenir au Saint Empire Romain.

Caractère de Venceslas; son gouvernement en Bohème et dans l'empire

Sous le règne de Venceslas on peut suivre l'histoire de l'Allemagne ; on perd les traces de celle de l'empire. Après avoir comblé Léopold de ses faveurs, Venceslas s'était retourné contre lui ; il avait poussé à la guerre les villes de Souabe et était en partie responsable des désastres qui coûtaient à l'Autriche et à l'Allemagne quelques-uns des cantons alpestres. Dans le conflit entre les villes et les seigneurs, il avait fait preuve d'autant de faiblesse que de mauvaise foi. Les deux factions qu'il avait tour à tour excitées et trahies, l'accusaient de leur déconvenue. Entre les bourgeois et les seigneurs, il était le véritable vaincu. Sans parti et sans honneur, il s'attirait les jugements sévères des chroniqueurs allemands qui, de son vivant déjà, entassent sur son compte les vices et les crimes et le représentent sous les couleurs un peu chargées d'un second Néron.

D'après eux, il n'était pas tils de Charles IV, mais dun cordonnier ; il était d'une laideur repoussante, si difforme que sa naissance avait coûté la vie à sa mère. Des présages sinistres avaient annoncé les tristesses de son règne : à son baptême, il avait souillé les Fonts, et le trône, lors de son couronnement, ci deux ans. Devenu roi, il s'abandonnait à tous les caprices d'un tempérament fantasque et brutal : la nuit, il courait les rues de F'rague, escorté de quelques valets, arrêtait et battait les passants, pénétrait dans les

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ateliers pour briser les statues, enfonçait les portes et deslionorait les femmes. Entouré de compagnons ignobles, dont le bourreau qu'il nommait son compère, en fait de justice, ,1 aimait à voir souffrir; et la vue des supplices était sa distraction préférée. Un jour qu'on lui avait servi un rôti mal préparé, il aurait fait mettre le cuisinier à la broche. Sa femme fut étranglée par les chiens féroces qu'il gardait toujours dans sa chambre. A la chasse, il tirait sur les personnes qu'il rencontrait, un jour sur un moine; un autre jour, ,1 aurait décapité lui-même un juge prévaricateur pour lu, faire sentir une fois l'effet de ses sentences. On assure aussi que, toujours endetté par ses prodigalités, il aurait réuni au palais ses créanciers dans une^hambre rouge et les aurait fait passer à tour de rôle dans une chambre noire où ils devaient être décapités à moins de donner quittance. >< Que pourrai-je écrire de bon de ce Venceslas ? nous dit un contemporain. - Rien II était moins le roi des Romains et des Bohèmes que leur bourreau; aussi, détesté du clergé et du peuple, des bourgeois et des paysans, il n'était agréable qu'aux juifs seuls. >.'

Toutes ces anecdotes, sont peu authentiques. Venceslas a toujours été très peu favorable au clergé; sous son règne et en partie par sa faute, a éclaté la première grande itvolte religieuse qui ait sérieusemeni compromis l'unité chrétienne ; les chroniqueurs, qui presque tous appartenaient à l'Eglise, ne le lui ont pas pardonné. Les chroniqueurs de l'Allemagne dont Venceslas dégoûté ne visita presque plus les provinces, en flétrissant Venceslas, ont voulu aussi venger leur race. Adiré le vrai, lorsque Venceslas se confina en Bohême et y resta, les légendes, sidéfa-

c'om^ue'nn- T '"'1^""^' '''''' compte, ont un côté aussi comique qu odieux. Sa V6i've souvent brutale, ses bons

i6-2 L'EMPEItliUH VE.NCESLAS (1378 1419)

mots, riinpi-évu de S''S décisions judiciaires amusaient ses sujets; les Tclièques, en haine des Allemands, l'aimaient. Son père lui avait inculqué de bonne heure un sentiment assez vif de ses devoirs : épris de justice, il aimait à se rendre compte lui-même et se mêlait à la foule pour surprendre les fonctionnaires coupables et les marcliands prévaricateurs. Ses jugements à la turque étaient quelquefois bizarres, et ses procédés souvent fantasques; mais ils ne déplaisaient pas au populaire tchèque. Ménager des deniers publics, quoique dépensier du sien, il maintint les finances en bon étal par des emprunts, sans imposer de nouvelles charges à ses peuples. Assez peu curieu.\ des choses de l'esprit, ardent aux exercices violents, à la chasse surtout, il tint à honneur du moins de continuer les grands travaux commencés, favorisa l'Université. Les affaires ne l'intéressaient pas; le plus souvent, il se déchargeait sur ses conseillers du soin de gouverner, ajournait les résolutions et ne sortait de sa nonchalance que par de violents accès de colère et des cruautés dont il se repentait.

Sans ressources dans l'esprit, sans énergie de caractère, s:i volonté s'usait en elïbrts impuissants : la sévérité de l'opinion, qui rejeta sur lui la faute des échecs et des malheurs de l'empire, l'aigrit de plus en plus. Il s'entêta dans une indifférence chagrine, n'eut plus de volonté, mais des caprices, plus de ministres, mais des favoris de bas étage qu'un hasard élevait et qu'une fantaisie remplaçait, aux dépens des membres des grandes lamilles. Ses parents, son frère, Sigismond, son cousin, le margrave Jean-Henri de -Moravie, ambitieux à courte vue, esprits médiocres et cai-actères égo'istes, oublièrent l'intérêt général de leur famille pour ne songer qu à profiter des faiblesses de N'enceslas et des révoltes qu'elles excitaient. Le roi, qui aimait ses

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parents, son frère surtout d'une affection sincère, mécontent des autres et de lui-mcme, finit par cherclier une consolation dans le vin; l'ivresse devini chez lui une habitude. Lors do son entrevue à Reims avec Charles VI, on avait préparé un banquet solennel ; les princes qui allèrent cherclier le roi des Flomaiiis, le trou\èrent endormi, cuvant son vin, et il fallut ajourner le festin. Il prétendait qu'on avait tenté de l'empoisonner; des remèdes énergiques l'avaient sauvé; mais depuis, il était torturé par une soif inextinguible. A ce régime, le peu d'énergie, de raison qu'il avait jamais possédé, disparut '. Tout cela le conduisit même au crime.

Venceslas n'était pas très pieux : on possède encoi-e un manuscrit de la Bible, qu'il avait illustré de dessins et de réflexions obscènes. Quelques-uns de ses favoris étaient connus par leurs tendances très nettement hostiles aux prétentions de l'Église. Il avait nommé à l'archevêché de Prague, Jean de .Jenzcnstein, qu'il avait choisi moins à cause de ses vertus et de sa science que pour sa verve dans les festins et son goût pour la chasse. Surpris de voir ce nouveau Thomas Becket se jeter dans une vie de macérations et de prières, et raclieter ses désordres passés par la fougue avec laquelle il défendait les droits de l'Église, il eut, à diverses reprises, maille à partir avec lui. La patience du roi, toujours assez courte, et déjà mise à une rude épreuve, ne résista pas à une nouvelle imprudence de .lenzenstein. Venceslas caressait depuis longtemps la pensée de fonder dans le sud-ouest de la Bohême un nouvel évéché, qu'il réservait à un de ses favoris. Au moment où il allait aboutir, il se heurta à l'opposition de

1 Lindncr, t. H, 170-177. Pour les événements de Boliùme, Palacky, t. ni rie son Histoire de Bohême.

l'archevêque, .lenzenstein avait pris la fuite par crainte du roi ; il fut cité à Prague devant lui, et, rassuré par les promesses de quelques conseillers qui voulaient étouffer l'affaire, se décida à comparaître. A sa vue, Venceslas fut pris d'un accès de fureur, l'accabla d'injures et ordonna de l'arrêter, ainsi que les prêtres qui l'avaient suivi. Jean de Jenzenstein parvint à se soustraire à la vengeance du l'oi, mais ses compagnons furent jetés en prison. Venceslas, qui s"était oublié jusqu'à les frapper cruellement, fit mettre à la torture l'official et vicaire-général, Jean de Pomeck : si nous en croyons le récit de l'archevêque, il remplit lui-même le rôle de bourreau. Revenu à lui bientôt après, il relâcha ses prisonniers ; mais Jean de Pomeck avait été si maltraité qu'il parut impossible de le sauver. Dans la nuit, on lui lia les mains derrière le dos, on le bâillonna et on le jeta au milieu de la rivière qui traverse Prague, la Moldau (1393). Jean de Pomeck fut plus tard canonisé, sous le nom de saint Jean Népomucène. On raconta qu'il avait été mis à mort pour avoir refusé de trahir le secret de la confession de la femme de Venceslas. Bien que quelques historiens aient essayé de prouver l'authenticité de la légende, le fait reste biencontestable.

L'émotion provoquée par l'événement ne fut ni très profonde, ni très durable ; le peuple, qu'irritait depuis longtemps l'orgueil du clergé, y resta assez indifférent; le pape ne soutint pas Jenzenstein, par crainte de s'aliéner le roi; et l'archevêque se démit bientôt de ses pouvoirs (1395). Mais los imprudences et les violences de V^enceslas augmentaient chaque jour le nombi'e des mécontents, et ses parents n'attendaient qu'une occasion pour profiter des embarras qu'il se préparait.

Le politique le plus remarquable de la famille, le plus

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avide aussi et le plus entrep'^enant, était le cousin de Sigismond et de Venceslas, Jost (Jodociis), margrave de Moravie par son père. A la Moravie, il avait ajouté le Brandebourg, que lui avait engagé Sigismond, et le Luxembourg, que lui avait cédé Venceslas. Ces succès avaient aiguisé et non assouvi son ambition. Il convoitait la Bohême et l'empire. Les seigneurs tchèques qui, sous couleur < de rétablir les bons et anciens usages », ne songeaient qu'à étendre leurs privilèges, et les princes voisins ambitieux, étaient tout prêts à suivre le chef qui oserait se mettre à la tête d'une insurrection. Poussé par Sigismond, qui voulait reprendre ce qu'il avait engagé, Jost, à la tête de quelques cavaliers bohémiens, le 8 mai 13!U, enlève Venceslas à Beraun, le ramène à Prague qui ne bougea pas pour le délivrer et, de là, au château de ^Vildborg, oîi il le force à lui remettre le gouvernement de la Bohême.

C'est le signal d'une période de guerres civiles dans la Bohème est l'objet. Quelques princes allemands, émus, demandent et obtiennent l'élargissement de Venceslas qui, rentré, se conduit comme devant. En lutte les uns contre les autres, pour la Bohême, les frères de Venceslas, Sigismond et Jean-Henri, ses cousins Jost et Procope de Moravie, combattent ou soutiennent tour à tour le roi, suivant qu'ils espèrent arracher à sa faiblesse ou obtenir de sa reconnaissance sa succession ou le plus riche butin. Plusieurs fois obligé d'abdiquer son pouvoir, jeté deux fois en prison, il ressaisit lautorité en Bohême en 1403, et la conserve pendant quelque temps paisiblement, en laissant gouverner son frère, Jean-Henri, et, après la mort de celui-ci, son autre cousin Procope, comme vicaire. Mais, dans ces luttes obscures et sans intérêt pour l'histoire de l'Allemagne, dont lui et ses parents ne se préoccupaient guère, la

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Bolirme n'est plus, comme sans Charles IV, le pivot de l'empire et Venceslas mérita bientôt aussi de perdre la couronne impériale.

Il serait difficile de peindre sous des couleurs trop sombres l'anarchie dans laquelle l'Allemagne était tombée : « L'empire n'est plus régi par une main ferme, écrivent les électeurs au roi en 1397, si bien que la guerre règne dans tous les pays, et que personne ne sait à qui il doit demander son droit '. >- A peine signée, la paix d'.-Egra était allée grossir les innombrables documents semblables qui encombraient les chancelleries, et les choses avaient repris leur cours ordinaire. Deux candidats se disputaient le premier fief de l'empire, l'archevêché de Mayence, Geoffroi de Leiningen, élu par le chapitre, et Jean de Nassau, nommé par Boniface IX. Des membres de l'empire commençaient de vastes entreprises, soutenaient avec l'étranger des guerres longues, difficiles et glorieuses, sans que le roi et ses sujets, leurs compatriotes, y prissent le moindre intérêt. Le nord et le midi de l'Allemagne, selon leur tendance traditionnelle, comme deux nations distinctes, poursuivaient une politique particulière et quelquefois opposée, sans avoir conscience de la solidarité de leurs destinées. Si l'on ne possédait pas les chroniques de l'Allemagne du nord, celles du sud ne nous apprendraient absolument rien sur la moitié septentrionale de l'empire: nous ignorerions jusqu'à l'existence de la Hanse. Et cependant, peut-être s'accomplissent alors les plus grands événements et se préparent le plus réellement l'avenir.

Les villes de la Hanse, en effet, travaillent à l'extension de l'Allemagne, en augmenlant sa richesse et en portant au

1 Ci(é parLindner, II, p. 360.

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loin son influence. Réunies par le plus solide de tous les traités, la nécessité de se défendre contre des ennemis redoutables, aguerries par les habitudes du commerce maritime, elles représentent l'esprit de travail et d'aventure, l'énergie féconde et belliqueuse. Le défaut de gouvernement central mettait cependant en question les succès obtenus. La Hanse avait dû sa grandeur à ses victoires sur les États Scandinaves; ceux-ci se relèvent, et la puissance et l'importance de la Hanse commencent à décliner. En 1468, les petites corporations s'étant emparées du pouvoir à Lubeck, les patriciens des autres villes transportent à Hambourg les privilèges de capitale. L'esprit municipal relâche les liens qui rattachaient entre eux les membres de l'alliance. La grande Confédération de Cologne n'est pas renouvelée. L'intérêt commun des villes les rapproche encore quand il faut repousser un danger précis ; mais la période des vastes desseins et des grandes ambitions est terminée. La prépondérance que la Hanse avait un moment conquise dans l'Europe septentrionale lui échappe. Une reine de génie, Marguerite, réunit sous son autorité le Danemark, la Norvège et la Suède à l'Union de Calmar (1397), et, . en mettant tin aux dissensions qui avaient longtemps alïaibli les États Scandinaves, leur promet la domination de la Baltique. A l'est aussi, les progrès de la Pologne et la décadence de l'Ordre Teutoni(|ue atteigneni la Hanse, tandis qu'à l'ouest, la nouvelle maison française de Bourgogne restreint ses privilèges commerciaux. Tout autour, les princes étendent leurs domaines, fortifient leur situation et suivent d'un œil attentif les embarras des villes, avec l'espoir d'en protiler.

Mais, aux autres extrémités, dans les pays qui, depuis longtemps, tendaient à se séparer de l'Allemagne, c'est

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bion autre chose. L'empire s'effritte morceau par morceau. Vers l'ouest, tous les pays disputés entre les empereurs et les rois de France inclinent vers ceux-ci : le Luxembourg est menacé, le Brabant, sur le point de passer à la maison de Bourgogne; les évrchés de Lorrnine et l'archevêché de Cambrai reconnaissent non pas le pape de Rome, comme Venceslas, mais celui d'Avignon, comme Charles VL En Italie, Venceslas, en nommant Galéas Viscontiduc de Milan, paraît faire l'abandon des anciermes prétentions impériales; Gènes se donne à la France; l'influence française domine en Italie, et le bruit se répand que Charles VI veut faire revenir la couronne impériale de l'Allemagne à la France. « La prise de possession de Gênes par les Français, écrit Boniface IX auxélecteurs avec exagération, conduira à l'usurpation de l'empire romain et à la ruine de l'ancienne gloire du nom germanique ^ »

Anarchie dans la chrétienlé. Venceslas en voulant y me'.tre fin, perd l'empire. — L'anli-roi Robert le palatin.

Une des causes les plus évidentes de la faiblesse, de l'inquiétude et du désarroi de l'empire, c'était le désordre même, l'anarchie, qui était dans la chrétienté, le schisme. On reprochait amèrement ;i Venceslas de ne pas l'avoir terminé, en essayant d'aller, comme ses prédécesseurs, se faire couronner à Rome des mains du pape qu'il avait reconnu. Après Urbain VI, son successeur, Boniface IX,

> cité par LinJner, (. II, p. 366-

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