ANARCHIE CHRETIENNE
avait été reconnu sans opposition dans les rnriTies États. Mais les papes d'Avignon, Clément Vil et Benoît Xllt, conservaient aussi leurs positions. L'attitude dos différentes cours était déterminée non par la valeur morale des pontifes ou parles intérêts généraux de l'Église, mais par leur propre intérrt ; les raisons politiques l'emportaient sur les sentiments religieux. Les monarchies remplaçaient la théocratie; l'unité chrétienne cédait la place aux principales nationalités européennes. La captivité de Babylone, pendant laquelle les pontifes étaient devenus les chapelains des rois de France, avait préparé ce changement, en enlevant à la papauté son caractère de puissance mystique, suprême, universelle. Crise décisive dans les destinées de l'Europe ! Mais, en Allemagne, oii la monarchie impériale était en quelque sorte solidaire de la papauté, l'empire souffrait doublement de la nullité de Venceslas. Point de monarchie chez elle ; la nation allemande, sans empereur non contesté, sans pape généralement reconnu, était en face d'elle-même, c'est-à-dire de l'anarchie.
Dans cette sorte de vacance de la papauté, à qui s'adresser pour rétablir d'abord la religion ébranlée et songer ensuite à l'empire? L'initiative partit de France. L'honneur d'avoir un pape particulier coûtait fort cher au clergé français ; il comptait dans son sein une foule d'hommes instruits, éclairés, sincèrement épris du bien public et qui gémissaient du scandale donné au monde. Ils étaient nombreux, surtout dans l'Université de Paris. L'ancienneté et l'éclat de celle-ci lui permettaient d'espérer que sa voix serait écoutée. Puisqu'aucun des deux papes ne voulait céder, elle proposa d'obtenir leur abdication et de reconnaître le pontife nouveau qu'éliraient les cardinaux réunis
de Home et d'Avignon. Cette proposition, émanée d'un docteur français, Nicolas de Clémangis (1394), avait rallié rapidementpresque toiitleclergé et le peuple de France. L'Université de Paris commença alors une propagande active pour gagner surtout à son projet les universités étrangères ot le roi des Romains. Venceslas était toujours resté en relations très cordiales avec la France ; pour le moment, dans sa faiblesse, il songeait qu'il ne lui était pas inditïérent d'avoir pour lui Charles VI. Il traita avec le roi de France pour aviser à éteindre le schisme.
Après quelques négociations préliminaires, le îJS mars 1398, Charles VI et Venceslas se rencontrèrent à Reims Un empereur toujours ivre et un fou intermittent^ quelle tragi(jue ironie ! Charles s'avança au devant du roi des Romains jusqu'à diHix lieues de la ville; il était entouré du roi de Navarre, des ducs de Bfrry, de Bourbon et d'Orléans et d'un grand nombre de princes du sang. Les appartements de Venceslas étaient ornés de tapisseries représentant des scènes historiques, et de riches pièces d'orfèvrerie. Le roi de France en fit hommage à son cousin : on fit aussi cadeau aux allemands de l'argenterie et des objets précieux qui avaient orné la table du festin officiel. On était en carême ; les Français envoyèrent à leurs hôtes, en dehors des autres présents, des tonneaux de harengs et huit cents carpes '. Fêtes et négociations furent plus d'une fois troublées par rintempérancedeVence3las;elCharles VI, auquel son état de santé ne permettait pas les longs travaux, quitta bientôt la ville, en laissant au duc d'Orléans le soin de terminer les négociations. Venceslas au moins adhéra en
' Sur rarchrvé(iue de Reims, v. Froissard, XVI.83el 17 et la Chronique de Saint- Deuis, II, 564 et 19.
ÉLECTION DE ROBERT LE PALATIN (I4i0) -itil
principe au projet de l'Université de Paris. Mal lui en prit. On l'accusait de ne rien fan-e pour mettre fin au schisme ; la première preuve de bonne volonté qu'il donna lui coûta l'Empire.
L'Allemagne, bien (ju'elle n'eût pas écarté tout d'abord les propositions venues de Paris, était en réalité fort éloignée de tonte transaction. Elle regardait le pape de Rome comme son pape et n'entendait pas s'en séparer. On accusa Venceslasde trahir l'empire. L'orageaccumulé depuis longtemps éclata. Les princes, n'attendaient qu'un prétexte pour renverser le roi; ils saississent avec empressement l'occasion de proclamer, comme les défenseurs de l'Allemagne, leurs griels contre Venceslas. Les électeurs, qui formaient une sorte de conseil permanent, uneoligarchie chargée de veiller à la sécurité et à la grandeur de la patrie, agirent les premiers. En écartant un chef compromis, ils démontraient plus nettement qu'au jour même de l'élection, que l'autorité suprême leur appartenait et qu'ils étaient libres de la reprendre après l'avoir déléguée. Des passions particulières poussaient chacun d'eux. L'archevêque Jean, de Mayence, ne voulait pas laisser mettre en question les droils de Boniface IX, dont il tenait sa nominatio.a combattue par le roi. L'électeur palatin, Robert III, dont le grand-oncle et le père s'étaient toujours très aciivement occupés des affaires de lEnipire, associait dans son esprit le désir d'arracher l'Allemagneà ladomination d'un chef médiocre et indifférent, à l'espérance de coniiuérir à sa maison une situation qu'il croyait justifiée par ses longs services. Venceslas dans le collège des électeurs n'avait pas un ami. On lui reprochait l'aliénation des domaines de l'empire, son alliance avec la France, l'anarciiie politique et religieuse. Malgré tout, jusqu'au dernier moment, il eût suffi encore à Venceslas
d'un peu d'activité pour déjouer le plan de ses adversaires. « 11 resta, selon une expression bien allemande, comme un cochon dans son étable. » Ses parents ne se remuèrent pas davantage. Les Luxemboi'rgs abandonnaient la partie. 11 ne manquait plus qu'un prétexte. Les électeurs avaient réduit à cinq ans une paix de di.K ans proclamée par l'Empereur. Il se plaignit. Le 20 avril 1400, Jean de Mayence parut devant la porte de Lahnstein , avec les électeurs ecclésiastiques et quelques princes et seigneurs, au premier rang, Etienne de Bavière et le burgrave Frédéric de Nuremberg; point d'autre électeur laïc cependant que Robert le palatin. Le duc de Saxe avait des scrupules; les deux autres électeurs étaient de la maison de Luxembourg. Une grande foule de spectateurs était accourue, attirée par la nouveauté du spectacle. Jean de Mayence déclare Venceslas, comme inutile, paresseux et incapable, déchu de son titre de roi. Le lendemain, ces trois archevêques, réunis à Rense, élisent seul roi des Romains et futur empereur le comte palatin Robert *.
Trois empereurs et trois papes
En admettant même leur droit souverain, les électeurs n'étaient pas en nombre. La résolution d'Oberlahnstein n'était donc pas môme la conséquence logique de l'évolution qui tendait à transformer l'empire en une république oligarchique. Mais les électeurs présents croyaient s'emparer de l'autorité par un coup hardi. Leur pi-emière expérience
1 Liadner, II. p. 430.
ÉLECTION DE ROBERT LE PALATLN (1400) Wà
s'annonçait assez mal. Les trois électeurs ecclésiastiques et le comte palatin étaient, à côté du roi de Bohême, de minces personnages ; n'était-ce pas un singulier moyen, pour relever le pouvoircentral,que d'opposer à l'empereur un antiroi, et, pour rétablir l'unité, de greffer une nouvelle guerre sur toutes les anciennes querelles? La plus grande partie des villes refusèrent de reconnaître Robert. Boniface IX jugea tout d'abord les chances de Robert trop incertaines pour risquer de s'aliéner les rois de Bohème et de Hongrie. En Allemagne même, le nouveau roi n'avait été reconnu que par une très faible partie de l'empire. A la réunion de Francfort, dans laquelle les conjurés s'étaient mis d'accord pour déposer Venceslas, Rodolphe de Saxe, qui avait refusé de suivre les autres électeurs jusqu'au bout, revenait paisiblement du Congrès avec quelques seigneurs, lorscjue, près du village de Klein-Englis, dans la contrée de Frizlar, ils furent assaillis par le comte de Waldeck avec une troupe de cavaliers. Le beau-frère de Rodolphe, Frédéric de Brunswick, fut tué et les autres faits prisonniers. Même à une époque oîi de tels accidents n'étaient pas rares, le guetapens de Fritzlar souleva une indignation universelle. La guerre, qui suivit et qui désola plusieurs années une grande partie de l'Allemagne, découragea naturellement tous les partisans des maisons de Saxe et de Brunswick. Robert, cependant, mal vu par les villes et par Aix-la-Chapelle en particulier, ne réussit point pendant plusieurs années à se faire sacrer, comme l'exigeait la tradition '.
Les Luxembourgs ne surent profiter de ces circonstances favorables. Sigismond resta en Hongrie, où il fut surpris à son tour dans le château de Bude par quelques sei-
1 Hofler, Huprechl von der Pfah. 1862.
gneurs révoltés (1401) et retenu pi-isonnier pendant plusieurs mois. Venceslas, poiii' avoir l'aide de ses parents, laissa à Sigismond le gouvernement de la Dohême, ainsi que celui de la Lusace à Jost. Mais, en se dépouillant, il ne tira d'eux aucun secours. Jost, après avoir épuisé sa colère contre Robert en invectives, entra en négociations avec lui.
Les chroniques allemandes ne tarissent pas en éloges de Robert; elles vantent sa piété, son esprit de justice et de paix, sa soumission à l'Eglise, son goût pour les lettres et pour les sciences. En vantant Robert, elles poursuivent leur campagne contre Venceslas. Robert ne manquait ni d'activité ni de bonne volonté; et il acquit un titre réel à la l'econnaissancede l'Allemagne en fondant en 1386 l'Université de Heidelberg. Mais il avait plus d'ambition que de puissanc(;, plus d'imagination que de volonté. Il allait au hasard, sollicité par mille projets, ne sachant pas toujours très bien luimême ce qu'il voulait, et prompt à se consoler de ses échecs par de nouveaux rêves.
11 oublia les Luxembourgs ([ui l'oubliaient, pour préparer une expédition en Italie dont il espérait beaucoup pour l'empire et pour la papauté, i.éopold d'Autriche lui ouvrait les routes des Alpes et lui fournissait des renforts; Florence s'engageait à lui payer 200,000 ducats, s'il attaquait Jean- Galéas de Milan. Les Vénitiens, les seigneurs de Carrare, tous ceux qu'in(iuiétaient l'ambition de Galéas de Milan seraient pour lui des alliés assurés ; décevantes espérances! Les princes allemands, qui l'avaient élu, i-efusérent de le soutenir ; les Florentins n'envoyèrent leurs subsides qu'à grand peine et fort lentement. Robert arriva, dans les derniers mois de 1401, et se dii-igea surRrcscla; mais l'armée de Galéas lui barra le chemin. Les Italiens et les Allemands étaient à peu près égaux eu nombre; mais les Allemands
ROBERT LE PALATIN (liOO-l 410) 465
mal commandés, sans discipline, ne soutinrent pas le clioc des mercenaires milanais, mieux dressés aux manœuvres. Vainement, Jacques de Cari'are (jui commandait la réserve rétablit le combat; les Italiens gardèi-ent un grand nombre de prisonniers et parmi eux Léopold l" d'Autriche (:2l oct. liOl).
Abandonné par une partie de ses alliés, Robei't revint à Trente, pour rentrer par le Frioul, avec l'aumône de quelques milliers de ducats vénitiens. Pour payer ses soldats, il mit en gage ses bijoux, sa couronne, s'endetta pour la vie, et enfin, abreuvé d'humiliations, reparut en Allemagne, « sans armée, sans argent, sans couronne et sans honneur. » Pendant tout son voyage, et jusque dans sa capitale, à Heidelberg, il fut poursuivi par les refrains railleurs qui chansonnaientw le pauvre coq à la bourse plate ». (Avi'iH402.)
Les Luxembourgs ne pi'ofitèrent point encore pour relever Venceslas du discrédit où celle expédition jeta Hobert. Mais Sigismond, au lieu de soutenir son frère, essaya de lui enlever la Bohême et le retint encore prisonnier (140!2), puis se vit attaquer jusque chez lui par le roi de Naples, Ladislas. Découragé, Boniface IXtinit par déclai'er Venceslas déchu du trône et reconnut solennellement Robert (i'""Octobiel403).En 1405, celui-ci semblait avoir décidément l'avantage ; mais, en voulant s'appuyer sur la maison des Wiltelsbach qjiii avaient toujours joué un grand l'ôle dans l'empire, il indisposa ses électeurs, en particulier Jean de Mayence. Mécontent de son protégé, celui-ci l'accusait d'ingratitude et de hauteur. 11 signa la ligue de Marbach avec le comte de Wurtemberg, le margrave de Bade et dixsept villes souabes (1405). Obligé, à la diète de Mayence, de reconnaître expressément aux villes et aux pi'inces le droit de se coaliser (janv. 1406), Robert cherche encore à prendre