‹ Les empereurs romains (volume 2)Chapitre 109 sur 122 · Eusèbe, Hist, eccL, i, ix, c. 9. — Vit. Const., i, c · texte numérisé non relu

Eusèbe, Hist, eccL, i, ix, c. 9. — Vit. Const., i, c

triomphe qu'il éleva en commémoration, et orna des basreliefs païens enlevés à Tare de Trajan, le sénat répondit avec la môme prudence : c A Constantin Auguste, qui par l'inspiration de la divinité et la grandeur de son génie, a vengé la République. > A quelque temps de là, le panégyriste de Constantin disait, en invoquant la protection d'en haut sur son prince : « Écoute-moi, auteur divin des choses, qui as voulu porter autant de noms qu'il y a de langues parmi les hommes; âme divine du monde et mobile sans moteur, ou puissance céleste qui contemple du sommet de cette citadelle la nature, ton ouvrage; c'est toi que je prie de conserver ce prince pour l'éternité. » On surprend là l'expression du sentiment commun, religieux et- politique à la fois, sous laquelle toutes les croyances religieuses et toutes les écoles philosophiques pouvaient alors s'abriter pour vivre au moins en paix et se tolérer réciproquement. Ce sentiment réunit également Constantin et Licinius dans une entrevue à Milan, en 313, et leur dicta cet acte célèbre de tolérance pour tous les cultes, qui assura la victoire du christianisme. < Occupés de poser la règle du culte et du respect de la divinitéy disaient les deux empereurs, nous accordons aux chrétiens et à tous autres toute liberté de suivre la religion qu'ils voudront, afin que la divinité qui réside au ciel (quod quidem divinitas in sede cœlesti) nous soit favorable et clémente à nous et à ceux qui vivent sous notre empire*; » et, par une juste conséquence, ils rendaient aux corporations chrétiennes et aux individus les biens qu'on leur avait enlevés pendant la persécution.

1. Eusèbe, HisL eccl,^ x, 5. — Lact., Mort. Pers,, 48. Qmd quidem divinitas équivaut à gutcf^utc^ est divinitatis éyidemuient. Le grec est Ti iroré èoTi OeidxYiç xal oOpocviou TcpaYiiatoç. Voir Mosh.^//»/. eccl. sœc, IV, p. I, p. 144. — Niander, Alfg, gesch, d. Christ, rel, und Kirche, p. u, p. 405.

Malgré les précautions dont il s'enveloppait encore, cet acte était d'une haute importance: les deux empereurs, grands pontifes de la religion de TEmpire, reconnaissaient toutes les sectes, tous les cultes. Dans un premier édit, ils avaient voulu, par amour de Tordre, interdire le passage d'un culte à un autre ; mais ils y renoncèrent. Sans séparer la religion de TÉtat, ils abdiquaient ainsi du grand pontificat le pouvoir de limiter les cultes et de les persécuter. Le mariage de Licinius avec Constantia, sœur de Constantin, le sacrifice que firent les deux empereurs, de Maximin Daza, toujours persécuteur en Orient; et la défaite de celui-ci, la môme année, parurent confirmer cette importante révolution.

L'Empire romain n'était plus partagé que par deux empereurs. Dès qu'ils se trouvèrent seuls, et comme vis-àvis l'un de l'autre, ils s'aperçurent qu'ils étaient loin de s'entendre. En politique, Constantin avait l'ambition de rétablir l'unité de l'Empire. Cette idée flattait son génie qui aimait le grand, peut-être même son imagination mystique, qui se plaisait à mêler les choses du ciel à celles de la terre. Il écrivait plus tard au célèbre Arius, après l'événement, il est vrai, t qu'il avait voulu faire prédominer l'unité de religion pour rétablir l'unité de gouvernement. > Licinius tenait plus volontiers pour la division de l'Empire, pour le plan de Dioclétien et de Galérius. Là était l'origine, la garantie même de sa fortune; car il n'avait pas assez de confiance en lui-même pour espérer rétablir à son profit l'unité de la domination romaine. Cette divergence excita entre eux un premier conflit. Constantin ne voulait point faire assez vite césar, au gré de Licinius Bassien, un de ses beauxfrères. Une guerre éclata à ce sujet ; elle fut malheureuse pour Licinius. Il y perdit l'Illyrie, la Macédoine et la Grèce, et ne régna plus guère en Orient qu'avec la per-

mission de Coostantin. Mais les deux grands pontifes de l'Empire romain s'entendirent encore moins que les deux empereurs; c'est ce qui amena entre eux une dernière et décisive lutte.

Constantin pratiquait l'édit de Milan avec une impartialité qui, au lendemain de la persécution, pouvait passer déjà pour une sympathie assez vive, quoique toujours fort prudente. En gardant aux pontifes païens leurs privilèges, traitements et exemptions, il en accordait de semblables aux prêtres chrétiens, les mettant ainsi tous sur le pied d'égalité. S'il réunissait, sur la demande même des évêques chrétiens, à Rome et à Arles, deux conciles d'évêques au sujet de l'hérésie des Donatistes, il consultait encore, comme gardien de la fortune de Rome, les oracles sibyllins. Il proscrivait la magie, la sorcellerie, comme beaucoup de ses prédécesseurs, et limitait même Taruspicine privée, dans laquelle il pouvait suspecter des conspirations contre l'empirej mais il respectait les anciennes cérémonies de l'aruspicine publique, où le peuple cherchait encore des assurances contre les dérangements physiques et les malheurs publics. Luimême, en 321 encore, il consulta les flamines au sujet de la foudre qui avait frappé le palais impérial. Les médailles et monnaies du temps, frappées au nom de Constantin, sont dédiées à Mars, à Hercule, au Soleil jusqu'en 321 ; elles portent encore des emblèmes mithraïques et païens. Depuis cette époque seulement, le monogramme du Christ et la croix, gravés par exemple dans le quadrige d'Apollon, ou mêlés à d'autres emblèmes, commencent à caractériser cette époque extraordinaire pour nous, et cependant si explicable, qui forme la transition du régime ancien au régime nouveau*. Tout

1. Cod. Théod., 1. ix, tit 16, 1, 2, 3; 1. xvi, til. 10, 1, 11, 1, 5.

favorable qu'il fût aux chrétiens, Constantin^ sans culte exclusif, appartenait encore à tous les cultes. Il n'était plus aux temples et pas encore aux églises. Il res< tait le grand pontife de cérémonies religieuses opposées qu'il protégeait; une sorte de souverain intermédiaire entré le ciel et la terre, entre la Divinité qu'il cherchait lui-même, et les hommes qui lui adressaient au moins en sécurité, sous toutes les formes, leur encens méprisé ou leurs agréables hommages !

Sans être intolérant, le grand pontife d'Orient, Licinius, montrait plutôt sa sympathie pour la vieille religion païenne. Était-ce tendance naturelle chez lui? Faible, au milieu des chrétiens orientaux, sentait-il le besoin de s'appuyer, contre Constantin, sur le paganisme affaibli, mais puissant encore en Occident? Toujours estil que Licinius s'entourait plutôt de prêtres païens, et ne supportait guère dans son empire de fonctionnaires chrétiens; il accomplissait avec fracas les anciennes cérémonies nationales, et même celles de cultes plus obscurs et plus réprouvés en Orient. Par esprit de rivalité, il cherchait à donner au sacerdoce païen une organisation hiérarchique modelée sur celle de l'Église. Quand il s'occupait des chrétiens, on ne pouvait l'accuser d'intolérance. Ce n'étaient pas de mauvaises mesures en ellesmêmes que celles qui ordonnaient la séparation des sexes dans les cérémonies chrétiennes, ou qui interdisaient aux hommes d'instruire les femmes dans le christianisme. En exigeant que les réunions des chrétiens eussent lieu en plein air, quand les églises étaient trop petites; en défendant aux évoques des différentes provinces, qu'il soupçonnait d'hostilité, de se réunir en synode, il ne prenait

Eus., Vit. Const., i, 51, 56, ii, 60. Pour les médailles, Eckhel, t. vm, 75, 78, 94. Pour la querelle des Donatistes, saint Augustin; brev, coliat. cum Donat.j 22, 24; ad DonaU post, collât,^ 33.

peut-être que des mesures dictées par une prudence toute politique. Venant d'un païen, toutes ces mesures prenaient cependant un air de persécution ou au moins de taquinerie qui déplaisait, L'Empire ne put contenir longtemps les deux pontifes.

La lutte éclata en 323 et fut terminée la même année. Ce ne fut pas, on doit bien le penser, une guerre toute religieuse. Cependant, la victoire du christianisme ou du paganisme en dépendait. On le sentait dans tout TEmpire, et les espérances comme les craintes étaient grandes. C'est pourquoi les écrivains du temps, chrétiens ou païens, en forçant quelquefois les couleurs, lui ont donné ce caractère. La bataille eut lieu sur les confins de TEurope et de l'Asie, aux bords de THèbre ou de la Maritza, dans la Thrace ou la Turquie d'Europe actuelle-, près d'Andrinople, non loin de Byzance, bientôt Constantinople. L'écrivain chrétien fait tenir à Licinius, avant la bataille, à ses troupes, le discours suivant : t Vous avez devant vous l'homme qui, désertant les mœurs et les institutions de ses pères, a passé au culte d'un dieu inconnu, étranger. Cette bataille décidera si tous les dieux doivent passer sous le joug d'un seul, ou si un seul doit céder à tous; nous avons pour nous la multitude.» Constantin, entouré de prêtres chrétiens, fit graver cette fois sur tous les boucliers le signe qui lui avait déjà donné la victoire; le matin, il donna un mot d'ordre qui, par une dernière précaution, pouvait encore être accepté par tous: « Dieu sauveur. » Il remit cependant le labarum à cinquante braves vigoureux et éprouvés qui formaient comme un bataillon sacré. Lui-même, il se relira dans une sorte de tente en forme de tabernacle, pour y prier; puis il en sortit et donna le signal du combat. Le labarum servit de point de ralliement. Partout où il se porta, les bataillons de Licinius plièrent. Licinius vaincu, poursuivi dans Byzance,

puis dans Nicomédie, fut obligé de se rendre; il n'obtint la vie, et pour peu de temps, que grâce aux prières de sa femme, sœur de Constantin. L'unité du gouvernementfut rétablie, et la victoire du christianisme suivit de près*. Le nouveau maître du monde était un des souverains les mieux disposés à associer sa fortune à celle de la religion nouvelle. Sans avoir la haute moralité d'un Marc- Aurèle, sans être précisément meilleur que la plupart de ceux qui l'avaient précédé, aussi ambitieux, aussi égoïste, aussi cruel,' n'ayant pas plus de scrupule dans le choix des moyens pour parvenir, plus chaste cependant, il se distinguait de tous par ce trait particulier, qu'il croyait lui-même et aimait à faire croire, qu'il était destiné d'en haut à mettre fin aux désordres moraux et politiques de l'Empire, et à rétablir l'unité de jjouvernement et de croyance ; et, par une rencontre assez extraordinaire, les Grecs et les Barbares partageaient volontiers cette croyance. Quand Constantin sortait, avant les combats, de la tente où il priait, il paraissait tout illuminé d'un divin enthousiasme. Des païens et des chrétiens, quoique de points de vue différents, racontaient les prodiges advenus en faveur de sa fortune *. Le soin que prit de bonne heure Constantin de s'entourer toujours de personnages graves, chrétiens ou païens, pénétrés, de quelque part qu'ils vinssent, dépensées religieuses, atteste suffisamment cette préoccupation morale. D'une part, l'évêque de Cordoue, Osius, et Lactance, à qui il confia l'éducation de son fils Priscus; de l'autre, le néoplatonicien Sopatre, qu'il fit asseoir longtemps à sa droite, et qui le disputa pied à pied à la foi nouvelle ; des écrivains enfin comme Capitolin ou Lampride, qui rédigeaient pour lui, d'un point de vue tout

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