Zon., xni, p. 10. — Cedren., p. 272. — Lib., De templis
voulons que ceux qui ne partagent pas nos convictions, jouissent comme nous de la concorde universelle. » Le grand pontife des religions de l'Empire romain avait, sans le nommer encore, confessé le Dieu qui devenait le sien. Il ne faudrait pas croire cependant, comme la lecture exclusive d*Eusèbe nous inclinerait à le faire, que Constantin se soit alors livré au christianisme avec une sorte de zèle enthousiaste de néophyte. L'esprit politique et le bon sens de Tempereur ne Tabandonnèrent pas dans cette grande transformation morale. Nombre de partisans de Licinius, qui étaient païens, furent destitués, il est vrai ; le christianisme devint souvent la route de la faveur. Constantin fut loin cependant de ne plus gouverner désormais qu'avec des chrétiens. Le préfet* du prétoire, Ablave, qui fit hommage volontiers de sa conscience religieuse à son maître, ne pouvait passer pour un chrétien bien zélé. Les médailles nous apprennent que grand nombre de fonctionnaires païens restèrent en place. Constantin les invita seulement un peu plus tard à ne plus sacrifier en public aux dieux de leurs préférences. Quelques temples souillés par d'obscènes cérémonies, comme ceux d'Aphaque, eu Phénicie, et d'iËge, en Cilicie, furent fermés. Mais une loi de Constantin, qui ordonne de ne pas bâtir sans autorisation de nouveaux édifices, avant que les anciens aient été terminés, à moins que ce ne soient des temples, nous prouve qu'il ne procéda point encore avec violence. La même prudence semble au conlraire présider toujours à cette grande révolution. Pour consacrer le repos dominical du septième jour, on le voit par exemple choisir le jour consacré parles païens, et par lui-môme autrefois, à Apollon. En conférant aux prêtres chrétiens le droit de recevoir des legs, il les admet seulement à partager un privilège déjà possédé par les prêtres païens. S'il accorde aux prêtres chrétiens les exemptions des charges à titre oné-
reux et des magistratures curiales, qu'ils cherchent h fuir comme tant d'autres, il les continue également aux païens par une loi de 335, et prend des précautions pour que ces privilèges, môme pour les chrétiens, ne tournent point au profit de la mauvaise foi et au détriment de l'État. Une heureuse inspiration morale cependant, plus efficace à la fois et plus douce, et qui procède de rosprit nouveau, achève la réforme des lois, commencée déjà un siècle auparavant par le stoïcisme. Toute restriction apportée au célibat, que le christianisme regarde comme un état de sainteté, est abolie. Le rapt et l'impureté sont punis; l'affranchissement dans les églises est validé; le régime des prisons est adouci, et la marque au front des condamnés est interdite, afin que, dit la loi, t le visage de l'homme, formé à l'image de Dieu, ne soit pas défiguré*. »
En rendant toutes ces lois, dont beaucoup réglaient le culte extérieur ou imposaient aux mœurs les prescriptions morales de la religion nouvelle, Constantin n'agissait pas seulement en empereur, 'mais en grand pontife : il exerçait encore la plénitude d'autorité qui avait appartenu à ses prédécesseurs sur les choses religieuses comme sur les choses civiles. Le souverain agit cependant en ce sens d'une façon bien plus éclatante dans le concile de Nicée, réuni pour se prononcer au sujet de l'hérésie d'Arius. Cette grande querelle avait transporté dans la théologie chrétienne les distinctions du néoplatonisme sur le Verbe; elle mettait en cause règalilé de nature et l'égalité de substance du Fils avec le Père, du Christ avec Dieu, et agitait alors tout TOrient. Eusèbe de Nicomédie, prélat politique et courtisan, et Eusèbe de Césarée, éminent docteur et écrivain fécond, soutenaient l'opinion
1. Cod. Théod., xii, Ut. 5, i, 2; xvi, lit. 2, 1, 3, 6, 7; tit 5, 1, 2 tit. 8, 1, 2, 3; tit. T^ 1, etc., etc. Pour les monaments et inscriptions, coliect. Orell., éd. G. Henzen, no« 2352, 2353.
d'Arius contre l'éloquent et fougueux Athanase d'Alexandrie. La fureur de dogmatiser descendait des hauteurs de TËglise jusque dans les plus humbles classes de la société; il n'y avait point en Orient d'assemblée savante ou de groupe d'ignorants où l'on ne dissertât sur ces subtiles questions. «Hélas! » dit Constantin étonné aux évéques de cette Eglise, t je comptais sur vous, élevés, nourris au pays de la lumière, pour mettre la concorde entre les dissidents de l'Occident; et j'apprends qu'il y a entre vous de plus grands dissentiments que ceux qui divisent l'Afrique, et que le pays d'où j'attendais le plus de secours a le plus besoin de remèdes. » Eclairé par Musonien sur l'objet de ces querelles, qu'il avait quelque peine à pénétrer, ami de Tordre et de l'unité avant tout, Constantin crut qu'il lui appartenait de veiller à ce que l'Église ne fût point troublée par de vaines disputes (ne vanis disputationibus omnia in Ecclesia misceantur) ; il en écrivit d'abord sur le ton de l'autorité, à Arius et à Alexandre, évoque d'Alexandrie. Mais il s'aperçut bientôt que le souverain et le pontife n'obtenaient pas, dans ces matières, Tobéissance aisée à laquelle les païens avaient accoutumé ses prédécesseurs; et, sur le conseil d'Osius, il convoqua le grand concile de Nicée. Il ouvrit lui-même cette assemblée, qui ne s'était rassemblée que sur sa convocation (325) ; il s'assit, du consentement des évéques {épiscopis innuentibus)^ à la première place, écouta Arius- et Athanase, les deux fougueux adversaires, ainsi que le conciliant Eusèbe de Nicomédie; il intervint dans la discussion, au dire des historiens ecclésiastiques de ce temps, et proposa môme, selon Eusèbe, le mot de consubstantiel qui devait faire loi *.
Quand le symbole de la foi de Nicée eut été ainsi ré-
1. Eusèbe, Vit. Const.^ m, 13. — Socr., HùK eccLy 1, 5. — Sozomène, Hist. eccl., i, 19.
digé, Constantin ne put se défendre d'un mouvement de satisfaction, t Voilà, dit-il en communiquant l'œuvre du concile à toute la chrétienté, ce que j'ai fait avec les évoques, moi qui ne suis que Tun d'entre eux, mais qui me glorifie d'être leur frère dans le service de Dieu. » Et dans les agapes qu'il célébra au palais de Nicomédie, avec toaa les membres du concile, en réjouissance de ce grand événement : t Et moi aussi, dit-il, je suis évoque; vous êtes évêques pour les choses qui se font au dedans de l'Église; et moi, Dieu m'a institué comme unévêque pour les choses du dehors. » Et il le prouva en promulguant, sous la sanction de son autorité, la décision du concile, et en rendant une sentence d'exil contre Arius condamné et contre deux évêques partisans de sa doctrine. En cela, tout en passant du paganisme à la religion chrétienne, Constantin était encore le pontifex maximus de l'Empire, titre que d'ailleurs il n'abandonna jamais. Combien ce pouvoir, dans le christianisme, change déjà cependant de nature ! Il y avait au moins délibération, conseil des intéressés sur les choses de la croyance. Les représentants de la foi chrétienne avaient discuté librement en
présence du maître du monde. L'Église, en convertissant l'Empire, lui avait rendu, au moins dans les affaires de conscience, une chose qu'il ne connaissait plus, la liberté ! et une chose qu'on ne connaissait pas encore, la représentation des intérêts de tous par les plus dignes!
L'unité de la foi décrétée, Constantin songea à constituer l'unité du gouvernement. Il se rendit à Rome pour y aviser, à l'occasion de l'anniversaire de la vingtième année de son avènement. Là, cependant, dans la vieille capitale de l'Empire, cet homme, jusque-là si heureux, commit sa plus grande faute. Pour le fêter, le sénat et le peuple romain n'avaient que des cérémonies religieuses et nationales qui étaient en même temps toutes païennes.
Il y avait alors divorce du grand ponlife souverain avec les sentiments patriotiques qui s'attachaient à des formes vieillies, mais chères aux Romains. Constantin ne monta point au Capitole et ne fit point les cérémonies consacrées ; on l'accusa môme d'avoir raillé, d'une fenêtre du palais impérial, les processions solennelles accomplies en son honneur. Le peuple, mécontent, l'accueillit par des huées et fit éclater hautement ses préférences pour son fils aîné, le jeune et brillant Priscus. Il était dans les vieilles habitudes païennes des Romains de flatter complaisamment les héritiers prochains de leurs maîtres, par amour du changement. Une statue de Constantin fat mutilée; il porta la main à son visage: « Cela, dit-il, ne m'a point fait mal. » Cependant la blessure fut profonde. Le palais du premier empereur chrétien, par suite toujours de l'absence de régies fixes dans la transmission du pouvoir, cachait encore de sourdes passions que les empereurs païens avaient bien connues. Constantin avait gardé jusque-là dans une obscurité et une dépendance sévères les fils de son second lit, au n mbre de trois. Il avait désigné, comme césar, l'aîné de ses enfants, le fils de Minervina, Crispus, à qui il devait en partie sa victoire contre Licinius. L'Empire paraissait destiné naturellement à l'aîné. Cependant, les trois fils de la seconde femme de Constantin, Fausta, fille de Maximien, traités, peu à peu avec plus d'affeciion, avaient été décorés aussi successivement du titre de césar. La vieille Hélène, mère de Constantin, avait Crispu^i pour idole et le soutenait auprès de son fils. La seconde femme de Constantin, la fière et passionnée Fausta, qui avait payé le trône de la mort de son père Maximien Hercule, plaidait par sa présence pour ses enfants. Elle avait déjà rendu suspects à Constantin jusqu'aux succès de Crispus ; elle se servit habilement contre celui-ci des armes que le peuple lui fournit
imprudemment. Constantin était encore tout païen par les passions: souverain, il était jaloux de son autorité; réformateur, il était épris de ses idées. La fille de Maximien, de tragique mémoire, sut peut-être encore irriter répoux contre le malheureux Crispus. La ville de Rome apprit tout à coup avec effroi que celui-ci avait été saisi, entraîné à Pôle, en Istrie, et y avait succombé : par le fer ou le poison, on ne l'a jamais bien su. Le palais était dans la terreur, quand la vieille Hélène, alors absente, revint tout à coup, et redemanda compte de son petit-fils à Constantin, avec Tautorité de l'âge et la passion d'une mère. Les accusations se croisèrent au fond du palais, les scènes se succédèrent avec violence ; éperdu, faible devant sa mère, comme il l'avait été devant sa femme, Constantin crut enfin effacer un crime par un autre: il fit plonger et étouffer sa femme dans un bain d'eau bouillante, et enveloppa encore quelques autres personnages mêlés à ces intrigues, dans cette tragédie, plus terrible que celle des premiers césars païens. 'Depuis cette époque fatale, l'aversion de Constantin pour la vieille religion nationale augmenta. Julien et Zosime nous assurent qu'il se précipita dès lors dans le christianisme, comme en désespoir des inexpiables violences qu'il avait commises. Il lui fallut à lui-même une autre résidence, à la religion qu'il préférait, une autre capitale que la ville où il avait laissé son fils, sa femme et la paix de sa conscience. Conslantinople, fondée sur l'emplacement de l'ancienne Byzaiice, aux portes de l'Europe et de l'Asie, sortit en partie de là. Depuis longtemps l'Orient cherchait sa capitale. Déjà Dioctétien avait choisi Nicomédie. Constantin déclara que Dieu lui avait conseillé en songe de préférer les rives du Bosphore à l'ancienne Troade. Cependant, dans la fondation et l'inauguration môme de la nouvelle ville, les souvenirs païens
se mêlèrent encore aux inspirations chrétiennes. Sopater, philosophe néoplatonicien, et Praetextatus, pontife, tous deux païens, accompagnèrent Constantin, lorsque, la lance à la main, il traça l'enceinte de la ville, c J'irai, dit-il, jusqu'à ce que celui qui est devant moi s'arrête. » Attirant des sénateurs de Rome pour composer soa sénat de Constantinople, ornant son forum, son amphithéâtre, ses thermes, ses palais, des colonnes, statues et basreliefs de temples païens abandonnés, mêlant les églises aux temples, les cérémonies, les inscriptions païennes aux chrétiennes, Constantin fit une capitale d'ordre tout composite. C'était l'œuvre, selon l'expression de l'historien Socrate, d'un christianisme encore hellénisant, EXXïîvéçovToç xptdxtv.KJiioh, On y vit une église des Douze Apôtres, une de la Sainte Paix (Sainte-Irène), un temple de la Fortune de Rome, un temple de la Cybèle du mont Dyndime, magnœ matris deum^ dont on avait, il est vrai, mis les bras dans une posture suppliante. Les statues de Castor et de PoUux se dressèrent dans l'hippodrome. La statue du Soleil, portant la croix sur la tête, se dressa près de la borne milliaire. Dans la cérémonie d'inauguration, dont les fêtes durèrent quarante jours, les soldats, suivant une solennelle procession, revêtus de longues chlamydes, et un cierge à la main, traînèrent, à travers toute la ville, une immense statue de bronze doré, qu'on éleva ensuite sur la belle colonne de porphyre venue de Rome, qui était au milieu du forum. C'était un Apollon enlevé à Héliopolis, mais qu'on avait transformé en un Constantin ; on lui mit un sceptre d'or et une boule du monde aux mains, et une auréole radiée autour de la tête, avec ces mots : Constantino solis instar fuigentU Au-dessous de cette statue on avait scellé, d'après les oracles sibyllins, le palladium de Rome. Ce fut devant cette statue que les successeurs de Constantin, d'après un
édit, durent, le jour de ranniyersaire de cette inauguration. Tenir se prosterner. Par toutes ces cérémonies, qui étonnent notre excellent Tillemont, l'ancien adorateur du dieU'SoIeil ne demandait-il point à Tavance encore comme l'apothéose d'Apollon-Constantin*?
Pendant qu'on bâtissait sa capitale^ Constantin acheva de constituer la monarchie, conséquence de la victoire du christianisme aussi favorable à l'établissement du pouvoir d'un seul, que le paganisme avait favorisé jadis le gouvernement républicain aristocratique. Le remplacement, sur les enseignes militaires, des initiales consacrées de Senatus populns que RomanuSj par le monogramme du Christ, fut le signe évident de cette grande transformation. Le diadème continuellement porté par l'empereur, l'hommage de l'adoration, l'étiquette de cour encore augmentée, le conseil privé ou consistoire sacré remplaçant décidément le sénat, en furent les principaux caractères. Au lieu de diviser l'Empire, Constantin fragmenta l'administration pour conserver davantage l'unité de gouvernement. Ainsi quatre préfets suffirent, au lieu des quatre empereurs de Dioclétien, dans les quatre grandes divisions de l'Empire; une refonte générale de l'armée dans le sens monarchique acheva la séparation des fonctions civiles et des fonctions militaires, déjà commencée par Dioclétien. Constantin créa autant de maîtres généraux de la milice que de préfets du prétoire, avec des maîtres d'infanterie et de cavalerie sous leurs ordres. Par la séparation complète des piétons et des cavaliers, et par une réduction de 6,000 à 1,500 hommes, la vieille légion fut détruite; et l'armée, hiérarchisée, par une division nouvelle, en troupes palatines ou troupes d'escortes,
t. Ernst von Lagaux, Der Vniergang des Hellenismus, Band., p. 13, 43, 98, 99. — Chron, i/ex.^Ed. Cang., p. 285. — TiUemont, Hist des emp.y Vf, 652 et 53.
richement années et richement payées, et en troupes des frontières, sous des ducs ou des comtes, avec plus de fatigues et moins d'argent, resta, sous la main de Tempereur, en garnison dans Tintérieur ou dans les camps aux extrémités.
Après avoir ainsi divisé, délégué l'autorité, Constantin la rattacha, en la concentrant, au conseil ou consistoire sacrée composé du grand chambellan, du maître des offices, du questeur du palais^ des comtes des largesses et comtes des domestiques, officiers privés, élevés maintenant au rang de ministres d'Etat, et chargés de la haute direction de Tadministralion, de la justice, de la police, des finances, et du commandement des gardes palatines. Les préfets du prétoire, les maîtres de la milice, et tous les fonctionnaires inférieurs dépendirent de ce vrai conseil de ministres. Il ne s'agissait plus que de rattacher tous les sujets de l'Empire, par une sorte d'aristocratie, à un pouvoir élevé si haut, afin qu'il n'y eût point un abîme entre eux et le maître. Ce fut l'œuvre particulière de Constantin.
Constantin, se servant habilement des titres inventés par la flatterie, en faveur des puissants ou des riches du régime, depuis que la vieille noblesse républicaine avait disparu, tenta de rattacher celte noblesse nouvelle à la conservation, à Tordre de l'Empire, par la gradation officielle qu'il établit entre ses rangs. Dans cette divine hiérarcftie, chaque titre répondit désormais à des fonctions, à des privilèges et à des honneurs; la noblesse forma un corps dont les intérêts, la fortune, la vie, dépendirent de l'Empereur. Après les princes du sang, parés du titre de nobilissimes^ les conseillers de l'empereur, ses ministres d'État, remplacèrent les anciens patriciens sous le nom de patrices; au-dessous d'eux, on choisit les différents fonctionnaires des ordres militaire et civil parmi les iUuS"
tres^ les respectables, les perfectissimes ; et Ton donna à ceux qui étaient revêtus de ces litres certains privilèges judiciaires, certaines exemptions d'impôts, et des emblèmes qui correspondirent au caractère de leurs fonctions. Il n'y eut pas jusqu'aux sénateurs des petites cités, jusqu'aux (n»riate5, dont Conctantin ne cherchât à constituer une sorte de petite noblesse bourgeoise et locale, en les parant des titres i'honorables ou ie parfaits. Toujours préoccupé d'idées mystiques qu'il empruntait maintenant au christianisme, Constantin imitait, dans cette divine hiérarchie, la céleste noblesse des saints, bienheureux, anges, archanges, séraphins, trônes et dominations de l'empire des bienheureux.
Eusèbe de Césarée, historien courtisan du règne, put admirer alors à son aise Constantin dans sa nouvelle capitale, entouré d'un domestique aussi nombreux que < les moucherons dans l'air un soir d'été, » rehaussé par l'entourage de la plus haute noblesse, défendu par des offlciers, des gardes brillants, dans tout l'éclat de sa puissance orientale. La yieillesse de Constantin eut .en effet de quoi faire illusion. Quelques années avant sa mort, il reçut, le diadème sur la tète, dans ses ornements impériaux de pourpre, de soie et d'or, au milieu des splendides salles de son palais situé sur le Bosphore, les ambassadeurs du roi de Perse, cet éternel rival des empereurs, du roi d'Arménie récemment converti au christianisme, et les présents apportés par ceux de l'Inde et de la Nubie, noircis par le soleil, et ceux de la Germanie à la blonde chevelure. Le souverain, en effet, était en paix avec les rois et les peuples voisins; et nul rival, au sein de l'Empire, n'osait lui disputer le brillant diadème que portait avec honneur sa verte vieillesse, après vingtcinq ans de règne. Cependant, Constantin ne fondait là que le Bas-Empire ; il s'éloignait des mœurs occidentales
452 CONSTAN I
comme il reculait à Constanlinople le centre de TEmpire; et, en réformant Tœuvre d'Auguste, de Trajan, de Septime Sévère, il ne la perpétua que dans le futur empire de Byzance.
Un des derniers actes politiques de Constantin semble indiquer qu'il avait peu de confiance lui-môme, à la fin, dans la durée de l'unité de l'Empire. Lui qui avait consacré sa vie à rétablir la domination d'un seul, il partagea l'Empire, dix-huit mois avant sa mort, entre ses trois fils, Constantin, Constance et Constant, et fit même une part à deux de ses neveux, Annibalien et Dalmace. Croyait-il ne point laisser après lui d'héritier capable de supporter seul, comme lui, le fardeau de tout l'Empire? Ne sentait-il pas que le luxe nouveau, oriental, introduit à la cour, la nécessité d'entretenir et d'embellir deux capitales, le dédoublement des fonctions, les exemptions nombreuses accordées aux fonctionnaires, au clergé, à la noblesse, en poussant à l'augmentation des anciens impôts et à la création de nouveaux, tels que le follis senatorius sur les sénateurs, et le ckrysargire sur le commerce, risquaient de faire tourner seulement le perfectionnement administratif à l'épuisement du contribuable et à l'oppression commune? Notre excellent Tillemont, cédant à l'autorité irrécusable d'écrivains des deux religions, avoue que Constantin, sur la fin de sa vie, laissa autour de lui un champ trop libre à des hommes indignes de sa confiance, qui en profilèrent pour s'enrichir de ses faveurs et augmenter le malaise. Toujours est-il que Constantin sentit le besoin, en multipliant encore les souverains, de les rapprocher davantage de leurs agents et de leurs sujets?
Avait-il au moins réussi à constituer l'unité religieuse et morale, garantie de l'autre?
A mesure que ConslanMn avança en âge, les préoccupations religieuses et surtout chrétiennes prirent tous
les jours plus d'empire sur son esprit, plus de place dans l'emploi de son temps. Vers la fin de son règne, il interdit d'abord aux fonctionnaires civils et militaires d'accomplir les sacrifices païens. Pour les soldats particulièrement, il remplaça le pervigilium par l'ofiice de matines, et il rédigea une prière nouvelle qui avait encore cependant, par une dernière précaution, un caractère plus monothéiste que chrétien, et qui s'achevait en recommandant le prince au Dieu un et roi de la création. La Bible devint sa lecture favorite ; les sujets religieux étaient comme à l'ordre du jour dans la compagnie de ses amis spirituels. Il ne se faisait pas faute quelquefois de sermonner ses serviteurs, ses officiers, non- seulement sur les fautes qu'ils pouvaient commettre dans leurs fonctions, mais sur celles de leur vie privée. Le christianisme commença à se propager tantôt par des menaces, tantôt par des faveurs, Constantin brisa assez rudement les liens qui l'attachaient au paganisme, en sacrifiant l'ancien confident de ses doutes païens, le néo-platonicien Sopatre, qui périt accusé de magie. Il rendit enfin contre le culte païen une ordonnance d'interdiction qui ne fut cependant pas exécutée à la lettre, mais qui amena la fermeture ou la destruction d'un certain nombre de temples *.
Évoque du dehors, dans le sein môme de la religion chrétienne qui devenait sienne, Constantin remplit-il ces fonctions avec autant de constance que de zèle ? Le symbole de Nicée avait été promulgué solennellement par Constantin, mais non pas universellement obéi, accepté. Si Athanase avait de la peine à l'imposer à Alexandrie et dans son diocèse, à plus forte raison trouvait-il des résistances en Asie. Les deux Eusébes de Nicomédie et de Césarée, qui l'avaient signé avec tant de
1. Eusèbe, Vit Const., u, 44, 45; m, 54; iv, 20^ 23. — Soz., 1. c. 8. — Cocf., vu, titr. 2, 1, 2.
répugnance^ qui depais expliquaient leur adhésion et commentaient le texte du symbole, favorisaient toujours Arius et ses partisans, et s'efforçaient de faire rentrer leur personne et leur doctrine en grâce auprès de Constantin. Ces deux prélats y réussirent enfin, en transportant le débat, des principes sur les personnes. Ils accusèrent d'intolérance leurs adversaires, entre autres Tévêque d'Antioche, Eustathe, et surtout Athanase. Las de toutes ces discussions^ Constantin rappela sur leurs sièges Eusèbe et Théognis, qu'il en avait chassés, fit déposer Eusthate par un concile d'Antioche, convoqua des évéques à Césarée, à Tyr, et enfin a Constantinople, pour informer de nouveau sur cette doctrine tant débattue. Là, en juge souverain des. personnes et des choses religieuses, il écouta Athanase, interrogea Arius, accepta la profession de foi mitigée de celui-ci; tandis qu'il envoyait Athanase en exil à Trêves, il autorisa enfin, dans une cérémonie solennelle, à Constantinople', la réconciliation publique d' Arius, qui aurait eu lieu sans la mort subite de celui qui avait ainsi troublé toute l'Eglise orientale.
Ce fut au milieu de ces tristes débats qu'une maladie mortelle atteignit Constantin à l'âge de soixanle-six ans. Il n'était encore que catéchumène et n'avait franchi que le premier degré de l'initiation chrétienne. Beaucoup de chrétiens différaient alors encore la cérémonie du baptême, à laquelle ils attachaient une sorte d'efficacité purifiante, jusqu'à un âge assez avancé, attendant quelque solennelle occasion. Constantin sentit enfin le besoin de ce secours divin, consolateur, après une vie remplie de grandes et de tragiques actions, et à la veille de sa mort. Il avait espéré accomplir ce grand acte, comme le Christ, dans les eaux du Jourdain. La maladie le surprit avant
1. Socr., Bist, eccL^ 1. 19 à 25. — Théodoret, Hist. eccl,, i, 27 à 31. — Soz., il, 25 à 28.
qu'il pût accomplir son projet; il manda auprès de lui Eusèbe de Césarée. Cet évêque versa l'eau du baptême sur cette tête qui avait fait pendant trente-trois ans les destinées du monde. Après la cérémonie, Constantin garda ses vêtements blancs, fit tendre son lit de blanc^ et dit à ceux qui étaient là que c si Dieu lui accordait la guérison, pendant tout le reste de sa vie il prendrait part à toutes les prières et à toutes les cérémonies de TÉglise. » Ce fut dans ces sentiments que la mort l'emporta, le 22 mai 337 *.
Tel fut Constantin, personnage fort mêlé au point de vue politique et moral : excellent fils, meurtrier de son beau-père, de son fils et de sa femme^ fondateur d'une nouvelle Rome, après avoir porté un coup sensible à l'ancienne, réorganisateur de l'Empire sans l'avoir réformé, assez habile pour abandonner de bonne heure le paganisme, pas assez croyant pour embrasser aussi vite le christianisme, maître des autres dans les affaires religieuses comme dans les civiles, pas toujours maître de lui, président du concile de Nicée et mourant dans les bras d'un Arien mitigé. Il vécut sur la limite de deux mondes : en lui finissent les crimes du paganisme et commencent les vertus chrétiennes. L'histoire ne saurait être cependant plus sévère pour lui que cette mère indulgente qui l'a adoptée, et qui l'honore comme son fondateur, sans le révérer comme un saint. Pour le juger équitablement, elle regarde plus à ce qu'il a voulu qu'à ce qu'il a fait, et elle mesure ses mérites moins au succès qu'à l'effort.