Amm. Marc, xxii, 7, 3, 10; xrr, h
se plut^ dans des discours étudiés^ à rendre compte de sa gestion des affaires devant eux. Il y eut, il est vrai, un peu de pédanterie, d'étalage d'érudition et d'amour de l'archaïsme dans ces réminiscences. Julien paraissait un peu jouer un rôle et rechercher une popularité facile ; il appelait Salluste son Lœlius; il adressait aux Athéniens Tapologie de sa révolte contre Constance. Amm. Marcellin avoue lui-môme que Julien recherchait dans les petites choses la faveur de la foule, et qu'il était friand de gloriole*; il paraissait relever toujours de la république des lettres et non de la république politique. C'était cependant quelque chose que de rendre hommage à une liberté qui n'existait plus, et de se sentir responsable, ne fût-ce que devant le public d'Athènes.
Ce sentiment de la responsabilité améliora les actes du pouvoir absolu. En général, les choix que Julien fit dans l'armée et dans le civil furent bons, sauf quelquesuns où il écouta trop ses prédilections et ses amitiés philosophiques. Il avait juré devant ses soldats, à Lutèce, de n'avoir jamais égard, dans sa distribution des grades et des emplois, qu'au mérite. Une loi flétrit la vénalité des offices encouragée par la faiblesse de Constance, et exploitée par l'odieuse avidité de ses eunuques et favoris; et, pour sa part, il se montra toujours fidèle à ses maximes, prêt à punir les malversations, à récompenser la bonne conduite, à tous les degrés de la hiérarchie des fonctions. Dans son gouvernement de Gaule, il s'était distingué autant par l'économie de son administration que par ses exploits militaires. A son départ il y avait laissé la capitation diminuée par tête de plusieurs pièces d'or. Le soulagement de l'Empire et la juste répartition
1. Amm. Marc, xxii, 12, 12; xxv, 4, 18. — Jul, Or., p. 244. — Àd Thém,, p. 253.
des charges furent sa principale préoccupation. L'abolition de privilèges et d'exemptions d'impôts trop facilement accordés à la noblesse de création nouvelle , la fixation du tribut de l'or coronaire qui ne put plus être exagéré, Fautorisation plus discrètement accordée de voyager aux frais de l'État, et des remises nombreuses d'impôts arriérés, en sont une preuve suffisante. Julien, comme il l'avait promis, essaya d'assurer à l'Empire de gras pâturages; il tint également l'armée dans une stricte discipline, en l'employant, pendant la paix, à construire des forts et à creuser des fossés sur les frontières de l'Empire ; toujours obéi et aimé des soldats, parce qu'il donnait l'exemple de la frugalité et du courage.
Le grand pontife, dans Julien, fut loin de valoir l'empereur. C'est dans ses discours en l'honneur du soleilroi et de la mère des dieux, la Cybèle de Pessinunte, ainsi que dans quelques écrits polémiques, qu'il faut chercher les idées religieuses de Julien ou celles qu'il emprunta à ses maîtres.
Disciple du panthéisme d'alors, il concevait l'être un, intelligible, comme le principe, le type de toute perfection et de toute vertu, soleil de vérité et de beauté, soleil-roi, dont l'astre du jour était l'expression matérielle, l'image visible et comme l'agent intermédiaire, le médiateur entre l'être invisible et la création visible. Cette substance une, immatérielle et matérielle, arrivait par l'émanation à la pluralité des dieux, intelligibles pour la conscience des hommes et visibles pour leurs yeux. Les divins artistes de la Grèce en avaient trouvé la représentation idéale. Les sages expliquaient dans leurs mythes comment ils gouvernaient et conservaient le monde. Les législateurs et les prêtres enseignaient comment chaque peuple, chaque nation, chaque homme, avait ainsi son dieu particulier. Ces dieux communiquaient leur volonté à l'homme, être
double aussi, âme et coi*ps, dans les oracles et dans les songes ; ils se communiquaient eux-mêmes à des mortels préférés, qui savaient éveiller et solliciter, dans l'adoration et Textase, le céleste appétit et la part d'essence divine qui est en eux. Julien lui-même était un de ces mortels. Pontife du grand culte hellénique^ dont il voulait faire le culte national, il croyait avoir, par faveur particulière, les révélations de Tôtre un, auteur de sa fortune et son soutien. Diane ne lui avait-elle pas annoncé l'Empire dans la crypte du temple de l'Ionie? n'avait-il pas su de Jupiter la mort de Constance? Ce dieu ne l'avait-il pas conseillé, consolé, soutenu, conduit où il était, au premier trône du monde, pour faire régner ses sages lois? Libanius ne lui écrivait-il pas que seul il pouvait voir, entendre le grand Être? Julien se croyait donc aussi partie du grand tout; il était le parent, l'assesseur du soleil-roi. Il l'adorait sous les noms de Jupiter, d'Apollon, de Sérapis ou de Mithra, noms différents des attributs variés d'un seul et même être. Il voulait se rendre semblable à lui, digne de lui, propager son culte et faire régner parmi les hommes ses sages volontés, entrevues par les poètes et les sages, Orphée, Pindare, Homère et Platon : c Astre divin, » s'écriait-il dans la prière enthousiaste qu'il lui adressait souvent : (c astre divin, sois-moi propice, dispense-moi la vertu, l'intelligence, la sagesse et une douce fin, quand l'heure fatale sera venue I Puissé-je alors faire retour dans ton sein pour y demeurer dans un éternel repos ; ou, si cette récompense est trop grande, accorde-moi au moins d'accomplir autour de ton orbite de longues et nombreuses révolutions K » On comprend qu'un empereur qui avait ainsi congu,
1. Julien^ 4 in sol^ p. 132^ 133, 148, 159. — CyriU., C. Jul.^ 4, p. 115, 181,141. — Amm. Marc.^ 21, i, 6; 22, 1. — Lib., Pan. R79; icpco^. TCpdc lovX, I, p. 460.
JULIEN. AfH
médité, écrit son système religieux, ne pouvait être un grand ponlife ordinaire. Parent, assesseur du soleil, h-naèoç 9cov HXioti, ayant des intelligences particulières avec la divinité, il devait faire servir le pouvoir, qu'il croyait avoir conquis avec Faide des dieux, à la restauration de leur culte. Dès les premiers mois qui suivirent son entrée à Gonstantinople, Julien promulgua un édit pour la réouverture des temples et la célébration officielle du culte des dieux ; et il donna l'exemple lui-même, non pas seulement comme le protecteur de la religion païenne, mais comme le premier et le plus fervent de ses pontifes. Un temple s'éleva dans son palais; et ses jardins furent consacrés. À son exemple, les gouverneurs des provinces ou les pontifes, choisis presque tous parmi les rhéteurs ou les théosophes accrédités du polythéisme, commencèrent à réparer ou à rebâtir les temples, à célébrer les anciens sacrifices, les processions, fêtes et mystères, qui avaient été récemment proscrits. Julien ne fut pas seulement, comme Constantin, le pontife du dehors, mais encore le pontife du dedans. Il enseigna, commenta en paroles et en écrits les dogmes de son culte. II discuta avec ses adversaires, quelquefois longuement, comme dans sa a Défense du paganisme, » conservée par Cyrille, parfois un peu sommairement, comme lorsque après avoir lu l'ouvrage de Diodore de Tarse, en faveur du christianisme, il dit, en imitant le laconisme césarien : « J*ai lu, j'ai compris, j'ai condamné. » Âvtyvwv, ryv«v, xartyvwv. Ou le vit descendre même jusqu'aux fonctions les plus basses des desservants de son culte. Revêtu de brillants habits pontificaux, il apporta souvent le bois pour les sacrifices, souffla le feu, plongea ses mains dans le sang des victimes, sous les railleries mêmes des païens, qui trouvaient ce zèle peu impérial. Il se mêla, dans certaines cérémonies bien dangereuses, aux danses
échevelées des jeunes gens et des jeunes filles, au risque de s'exposer aux traits d'une malignité qui ne fit cependant soupçonner jamais sérieusement la chasteté de son veuvage comme celle de sa jeunesse : c La chasteté, disait-il, est pour l'homme en vue le vernis avec lequel le peintre fait ressortir les traits du visage sur la toile; • et ce fut un vernis qu'il conserva toujours *.
Le nouveau grand pontife prétendit en effet garder dans le paganisme la pureté morale qu'il avait puisée dans le stoïcisme, et animer ce culte éteint de Tinspiraration supérieure^ qui était un hesoin du temps. < Ce n'est point la pierre, le bois, le bronze que nous adorons, dit-il, dans le fragment d'un de ses écrits, mais la représentation des vertus divines. » En vertu des mômes idées, dont il n'est pas difficile de démêler l'origine, le sacerdoce païen lui paraissait devoir inspirer et mériter le même respect, en dépit des imperfections personnelles de ses prêtres. Le prêtre, pour lui, représentait la religion. Il prétendit donc soumettre le sacerdoce païen à des devoirs, à une hiérarchie, à une discipline qui rappellent singulièrement l'organisation ecclésiastique du christianisme. Il voulait que le prêtre enseignât le sens d€s mythes dans le temple, fUvttv h rdtç «poTç ftkqtrtxpoyhfxa. Il soumit les hiérarques des villes à ceux des provinces; il apporta un grand soin dans le choix des prêtres, qu'il voulait rendre instruits et vertueux. Pour les moraliser, Timitation des prêtres galiléens, Téloignement des cirques, des tavernes, des mauvaises compagnies, la simplicité des vêtements privés, le luxe dans les ornements du culte, la lecture, pour leur édification personnelle, de Platon,
de Zenon, le rejet des livres d'Épicure ou de Pyrrhon,
1. Amm. Marc, xxii, 12; xxv, 4, 17. — Lib., Pan, in Jul. Const, i, p. 394.
surtout des poésies futiles ou licencieuses, leur furent vivement recommandés. Julien voulut leur imposer môme des prières à heures fixes, enfin, la pitié, Thospitalité (Çcvo^oxc(a), la bienfaisance, la charité : c C'est une honte, dit-il^ que les Galiléens, ces impies^ non contents de nourrir leurs pauvres, nourrissent encore les nôtres pour les gagner à leur foi *. »
En tentant cette restauration impossible, Julien eut la volonté d'être tolérant pour les autres cultes, et particulièrement pour le christianisme et le judaïsme.
Dans redit qui ordonnait le rétablissement solennel du paganisme, il proclama la liberté des chrétiens et des Juifs. Le grand pontife ne fut cependant point impartial : il prodigua les trésors de l'Empire pour la réédification des temples; il poussa en général aux emplois, aux charges, les païens ou les chrétiens qui apostasiaient € Les adorateurs des dieux, » dit Libanius, t lui étaient plus chers que des parents; Tami de Jupiter était son ami. » S'il ne faisait pas acception de culte dans la justice, il s'informait cependant d'une façon inquisitoriale de la religion des parties. La ville de Pessinunte s'étant adressée à lui dans le besoin, il l'exhorta à revenir au culte de la mère des dieux. Deux villes étaient-elles en contestation, si les raisons qu'elles faisaient valoir étaient équivalentes, il penchait pour la ville de son culte, exemple que, du reste, Constantin lui avait donné : « Par Sérapis, disait-il, je ne veux ni qu'on maltraite les Galiléens, ni qu'on les force, par de mauvais traitements, à faire quelque chose qui soit contraire à leur façon de penser; mais je veux absolument qu'on leur préfère les adorateurs des dieux. Peu s'en faut que la folie des Galiléens n'ait tout perdu; la bonté des dieux nous a sauvés.