‹ Les empereurs romains (volume 2)Chapitre 25 sur 122 · Suet., Tib.) 54. — Dion, lyiii · texte numérisé non relu

Suet., Tib.) 54. — Dion, lyiii

le coupable. Gatilina sortait encore fier du sénat et allait mourir bravement à la tête des conjurés, terrible encore et presque respectable, dit Salluste, dans la mort! Séjan, saisi par le bourreau, fut traîné par le croc aux gémonies, parmi les huées de la populace qui renversa les statues qu'elle lui avait élevées. Là, les scènes de la liberté qui finit; ici, celles de la servitude qui commence.

La mort de Séjan fut plus funeste encore à Tibère que ^ sa vie. Le malheureux avait été poursuivi jusque -dans ses enfants. Sa femme, ou pour obtenir leur grâce ou pour attacher à l'âme de Tibère des furies vengeresses, lui dévoila tout ce qu'elle savait : les longs complots de Séjan pour s'emparer de l'empire, la séduction de Livilla, Tempoisonnement du fils que Tibère avait aimé. Ce fut alors que le père dont les blessures étaient encore toutes saignantes, que le despote, honteux d'avoir été si cruellement trompé, devint ce monstre fou de douleur et de vengeance qu'on appelle Tibère. L'âpre justicier, aiguillonné par le ressentiment et par fa rage, se réveilla plus terrible que jamais. Il voulut retrouver la trame de toutes ces ténébreuses menées, prétendit remonter jusqu'à leurs auteurs, atteindre tous les complices de ces complots qui lui avaient fait verser tant de sang à côté des vrais coupables. Il n'avait qu'à laisser faire. Les délateurs des deux factions n'attendaient que le signal. Us s'entreprirent les uns les autres, attaquant ceux-ci les complices de Séjan, ceux-là les partisans d'Agrippine. Ce fut un délire d'accusations, un feu croisé de délations, une suite de procès terribles et sans fin, dans lesquels Tibère ne vit que des coupables et frappa en aveugle, croyant faire d'autant mieux justice qu'il répandait plus de sang.

On ne saurait plus en effet saisir le sens de la justice de Tibère; c'est maintenant pure férocité de despote trompé qui se venge. Pendant qu'il punit les complices

de Séjan, il continue le supplice, il ordonne peut-être la mort d'Agrippine, qui succombe aux mauvais traitements, de Drusus et de Néron, qui meurent de faim. On voit alors un temps dont on ne peut pas se faire une idée. Au milieu de la terreur qui régne, les Romains n'osent plus s'aborder dans Rome, ni se parler; les plus intimes se fuient, consentant avec peine à échanger un salut, de peur de se compromettre. Les condamnations se succèdent; il n'y a pas un jour férié sans exécution, pas une famille un peu marquante qui n'ait sa victime. On compte vingt morts en une seule journée, dont plusieurs femmes ou enfants. Une prison tout entière est vidée en une fois, sans procès, pour en finir plus vite, et les malheureux qu'on en arrache sont traînés sanglants jusqu'au Tibre, vers lequel nul n'ose porter les regards, de crainte, en voyant ces pauvres corps flottants, de montrer quelque pitié. La mort devient une fièvre, un jeu. Il suffit d'être accusé pour prévenir le bourreau; un sénateur s'empoisonne en pleine séance. Quelquefois les accusés, pour transmettre au moins leur fortune à leurs héritiers, ont déjà essayé sur eux-mêmes, d'une main mal assurée, la besogne du bourreau; on les apporte au plus vite, pansés, demi-mourants, devant le tribunal, pour dépêcher le jugement, les faire dûment, légalement exécuter et avoir droit à l'entière succession de ces criminels, incapables de tester. Un sénateur, un jurisconsulte, un ami de Tibère, Cocceius Nerva, n'est ni accusé ni menacé; il se laisse, en dépit des prières de l'empereur, mourir de faim, pour échapper à un pareil spectacle; et Tibère, ennemi de la mort qui semble être un refuge contre lui, l'envie bientôt à ses victimes; il aime mieux leur prolonger en prison le supplice de la vie, et quand ils implorent la mort, il répond « qu'il ne leur a pas encore pardonné ! »

Pius malheureux^ plus à charge à lui-même peul-être que ses victimes, absorbé dans les procès, les questions, les tortures, entouré de supplices, même à Caprée, Tibère voit partout des crimes et des coupables. Un de ses hôtes, qu'il avait invité de Rhodes, arrive; il le prend pour un témoin qu'il avait mandé, le fait appliquer à la torture, puis mourir pour cacher son erreur. Tibère enfin ne se connaît plus, c Que vous écrirai-je, dit-il aux sénateurs dans une longue lettre, ou plutôt comment vous écrirai-je? ou môme dois-je vous écrire? Si je le sais, que les dieux me fassent mourir d'une mort plus cruelle que celle dont je meurs tous les jours I » Tantôt il s'efforce de braver l'horreur qu'il inspire en faisant lire, en plein sénat, le testament d'un homme qui l'injurie, en publiant tous les secrets de la prison où l'un des fils de Germanicus, sous le fouet du geôlier, a prononcé les plus horribles imprécations contre le bourreau de sa famille. Tantôt courbé sous le poids du ressentiment et de la haine, la face gonflée d'éruptions sanguinolentes, myope au jour, voyant clair dans les ténèbres, comme il avait fait souvent au milieu des complots, il se cache au fond des retraites les plus ignorées et dérobe moins sa hideuse figure de vieillard aux regards des hommes qu'il ne se dérobe à lui-même. Où devait-il rester? A Caprée? à Rome? Il ne le savait. Toujours sur la route entre l'une et l'autre, aujourd'hui refusant, pour entrer dans la capitale, une garde de sénateurs, demain en demandant une, il s'approche de Rome, pénètre deux fois dans les faubourgs; il va entrer; mais il aperçoit un serpent mort dévoré par les fourmis; funeste présage ! c Crains la multitude! > dit-il sans redouter la comparaison ; et il retourne finir à Caprée, où il réunit désormais en un seul monsire, assnret-on, les cruautés de Louis XI et les turpitudes de Louis XV.

Près de sa fin, Tibère fut encore poursuivi par cette

terrible question de ia succession qui avait troublé tout son règne, empoisonné sa vie et. perdu sa mémoire. Faire héritier son petit-fils, Tiberius Gemellus, encore mineur, il ne le pouvait; force lui fut, comme deniière épreuve, d'adopter, de recommander au nouveau préfet du prétoire Hacron, Caïus Caligula, le fils et le frère de ses victimes, le dernier des iils de Germanicus et d'Agrippine, en obtenant de celui-ci l'adoption de son petitfils. Il avait le pressentiment de ce dernier legs de crime qu'il laissait : c Tu le tueras, dit-il un jour à Caligula, qui jetait un sinistre regard sur Tiberius Gemellus; mais un autre te tuera. » C'est l'histoire de l'empire ; Tibère touchait au vif le vice principal de l'institution. Pour lui, il craignait, non pas de mourir, car il était chargé d'années comme de crimes ^ demi-mort déjà; il redoutait d'être achevé. Le jour où le médecin surprit, en lui tâtant subrepticement le pouls, la certitude de sa fin prochaine, Tibère retint l'indiscret, prolongea le festin; puis il s'évanouit. On le crut mort. Macron présenta Caligula aux légions. Mais Tibère vivait encore ; il s'était levé, avait tiré son anneau comme pour le donner à quelqu'un, puis l'avait remis à son doigt en trébuchant. Caligula rentrait tout tremblant» craignant la mort pour lui; mais Macron, plus hardi, fit jeter sur la tète du moribond un matelas qui l'acheva *.

Voilcà Tibère, tel que l'iiisloire impartiale doit le présenter. Cinquante-six années partagées entre les infortunes et les honneurs, les travaux ingrats et les plaisirs, la gloire et l'exil, l'espérance et les mécomptes ; dix années d'un gouvernement peu agréable, sévère, mais juste; huit années d'erreur, dans lesquelles le despotisme le fit tomber, et dont il fut la plus douloureuse victime; cinq

Page 1