Voir pour toute la fin, Ann., vi; Suét., Tib
années enfin d'une horrible et délirante cruauté que rien n'excuse, mais qu'expliquent la douleur du père abusé, la honte du despote impuissant qui se venge au hasard sur tout ce qu'il peut atteindre^ et pendant lesquelles le monstre se fait horreur.
On le voit, Tibère n'est point sorti tout entier des mains de la nature. Ce sont les circonstances, ce sont surtout les institutions mauvaises qui créent de pareils monstres. Tacite croit que Tibère a dissimulé toute sa vie sa mauvaise nature, pour la déployer en liberté à la fin. N'est-il pas plus naturel de penser que le temps l'a fait ce qu'il est devenu? On a quelquefois accusé Auguste d'avoir choisi Tibère pour successeur, afin de gagner à la comparaison. 11 est juste de repousser cette accusation. Auguste estimait Tibère, s'il ne l'aimait pas; ses lettres le prouvent; il ne pouvait soupçonner ce que son gendre serait sur le trône. Ce n'est pas un mauvais successeur qu'Auguste a laissé sciemment après lui ; c'est, chose plus grave, mais qu'il ne soupçonnait pas : une mauvaise succession^ une monarchie déguisée, un régime politique fait pour produire un Tibère, un Néron. Pour résumer notre pensée en (Jeux mots latins, puisque nous parlons de choses romaines: Nasdtur Augustus^ fit Tiberius : on naît un Auguste, on devient un Tibère. Mais pour être équitable, même envers un monstre qui se piqua d'être juste et le fut souvent, ce sont les Auguste qui rendent possibles les Tibère.
CAIUS CAUGUU
37 —41 La Folie de la Divinité.
Rarement le proverbe : Tels parents, tels enfants, fut aussi cruellement démenti que dans la personne du dernier fils du glorieux Germanicus et de la belle et sévère Agrippine, Caïus, surnommé Caligula, le successeur de Tibère.
Rien ne recommandait le nouvel empereur, pas même sa jeunesse. Ses traits, quoiqu'ils ne fussent pas dépourvus de beauté, étaient défigurés par une pâleur livide, par une calvitie précoce, une maigreur extrême, et surtout une étrange contraction des muscles que le marbre même a reproduite. Son corps était monté sur des jambes longues et grêles, sa démarche était chancelante et saccadée, sa voix rauque et détonnante. Il ajouta bientôt encore à ces défauts par les vêt'einents orientaux faits de soie et de pourpre, les colliers et les perles dont il se couvrit, de sorte que Ton ne pouvait dire si Ton avait sous les yeux un homme ou une femme. D'un tempérament faible et maladif, il avait été, dès sa jeunesse, sujet à des attaques de nerfs et à des défaillances dans lesquelles, homme fait, il retombait encore; et il en avait conservé une sensibilité
70 CAÏUSCALIGULA.
maladive qui dégénérait en fiévreuse irritabilité ^ Les exercices de déclamalion alors en vogue avaient été à peu prés toute son instruction. On citait de lui quelques mots spirituellement méchants. Il avait profité davantage à Técole d'un esclave-roi, le Juif Hérode Agrippa. Nourri à Rome avant d'être envoyé en Judée, celui-ci avait rempli l'imagination de Caïus des rêves du luxe et du despotisme oriental. On avait remarqué, comme trait particulier, que Caïus aimait à se travestir, à faire le bouffon, et qu'il se plaisait à voir souffrir. Confié à Livie, mère de Tibère, sévère marâtre pour ses petits-neveux, puis gardé par Tibère lui-même, il avail appris la crainte, la dissimulation, l'adulation et la haine. A quinze ans, il prononça réloge de Livie. Il n'en avait pas moins conçu le dessein, assure-t-on, de la poigarder; mais il avait eu peur. Tempérament épiieptique, esprit inconstant, caractère dépravé, il voulait et il ne voulait pas. Faiblesse d'esprit et faiblesse de cœur pouvaient le précipiter également dans toutes les extrémités.
Caligula^ âgé de vingt-cinq ans, n'avait pas fait l'apprentissage du pouvoir en s'efforçant à le conquérir ou à le mériter. Tibère l'avait désigné, par devoir et par nécessité, pour son successeur. L'affection que le peuple romain avait nourrie pour Germanicus et pour Agrippine lui fraya les voies. Non-seulement le peuple lé salua , à son entrée dans Rome, des noms les plus tendres, comme ceux ù* astre, de nourrisson^ d'enfant chéri; le sénat encore cassa pour lui le testament de Tibère et l'institua seul héritier et seul souverain. Caïus se conduisit en retour avec sagesse. Loin de se faire complice des haines qui se déchaînaient déjà contre son prédécesseur, il l'honora des funérailles consacrées et prononça avec tact et modé-