ap. J. G
Le règne des affranchis et des femniesi.
C'est un des caractères des monarques absolus de tomber souvent sous la domination de petites gens méprisables ou méprisés, ou sous Tempire de femmes qui rencontrent dans les plus mauvaises passions le secret de leur puissance. I.es eunuques et les sultanes ont été le fléau de l'empire ottoman. L'empire romain n'a point échappé à un péril de ce genre. Ces souverains de fait, ne pouvant ou ne voulant prendre soit parmi les nobles, soit môme dans la cité romaine, les instruments de leur autorité, allèrent les chercher à la porte de sortie de l'esclavage, parmi les affranchis. Dans une monarchie dont la question principale, l'hérédité, n'était point réglée, les femmes, qui ont toujours une si grande influence sur les affaires de famille, entrèrent de plain-pied par celte voie dans la politique. Sous le fondateur même de l'empire, Livie en avait été un exemple. De là le gouvernement livré à des mains qui l'abaissenl et l'affaiblissent;
1. Voir, outre les sources, l'excelleiil ouvrage de Lehmann: Claudius und Nei'u und ihre zeit.
de là des événements^ des crimes du foyer domestique élevés à la hauteur de révolutions politiques. Mettez à Rome, dans ces conditions de pouvoir, un homme non pas sot, mais seulement faible^ vous aurez sous Claude le gouvernement des affranchis et des femmes.
Le meurtre imprévu de Caligula exposait l'œuvre d'Auguste à une crise dangereuse. Dans le premier moment de leur fureur, les soldats de l'empereur, Germains pour la plupart, s'étaient jetés sur les premiers sénateurs qui leur étaient tombés sous la main. Rentrés dans le théâtre en agitant ces têtes sanglantes, ils menaçaient de faire un exemple terrible sur la foule inoffensive, atterrée, qui se prosternait à leurs pieds. Heureusement, quand soldats et peuple étaient encore incertains sur le sort de Caligula, la voix forte d'un héraut velu de deuil retentit tout à coup au milieu d'un silence plein d'effroi : < Il n'est que trop vrai, dit-il; nous avons eu la douleur de perdre Caïus. » Les chefs des prétoriens profilèrent habilement de la stupeur dans laquelle celte nouvelle jeta les soldats euxmêmes, pour les arracher au théâtre et leur persuader , qu'au lieu de venger l'empereur, il valait mieux songer à sauver l'empire.
C'était l'affaire du moment. Allait-on rétablir de fait la république, qui n'avait jamais cessé de nom? allaiton continuer l'empire; si l'on prenait ce dernier parti, le plus probable, qui choisirait l'empereur? Le sénat, rassemble en toute hâte, sur la proposition des deux consuls, dans le temple de Jupiter Capitolin, lieu tout plein de souvenirs républicains, délibérait. « Je voudrais, disait Asiaticus, que Caligula eût péri de cette main. » Chéréas recevait des consuls pour mot d'ordre celui de liberté! Sentius Saturninus, au milieu de la noble assemblée, parla longtemps et éloquemment des vices du gouvernement impérial, des avantages du gouvernement républicain.
Mais un de ses collègues remarqua qu'il portait encore au doigt, enchâssée dans un anneau, Timage de Caïus; il Il lui fit briser, pour que ses paroles ne jurassent point avec sa livrée. Quelques autres sénateurs demandèrent le maintien de Tempire, pourvu qu'on choisît bien ; et Minntianus et Asialicus, entre autres, ne trouvèrent point de meilleure candidature à proposer que la leur. On délibéra ainsi tout le reste du jour et une partie de la nuit*.
Dans le camp des prétoriens on agit. Un soldat, en parcourant le palais impérial avec quelques camarades, pour chercher peut-être l'assassin de son maître, avait aperçu sous une tapisserie les pieds d'un homme blotti qui se cachait. Il avait levé la portière; Thomme s'était jelé à genoux, demandant grâce. C'était un petit-fils de Livie, Claude, fils de Drusus, le frère de Tibère, oncle de Caligula, personnage jusqu'alors méprisé comme incapable ou bafoué comme un sot. Le soldat avait proclamé César ce trembleur: et, avec quelques autres, l'avait emporté plus mort que vif dans une litière au camp des prétoriens. Ceux-ci avaient besoin d'un empereur, ils prirent celui qu'on leur apportait. Le sénat envoya vainement sommer le nouvel élu de ne point violenter la république. Claude fît répondre naïvement aux sénateurs qu'il était violenté lui-môme; puis, la nuit, rassuré par le roi des Juifs, Agrippa, l'hôte des empereurs, qui celte fois sut presque en créer un, il s'assura des légions par un don de ir),000 sesterces par soldat; premier exemple du rfona^â^um désormais délivré à chaque avènement.
Le lendemain matin, Claude, à la tête des soldats prétoriens, entra comme un vainqueur dans la ville et alla prendre possession du palais impérial. Le sénat délibérait
1. Suet. Calig., 60. — Dion, lx, 1. — Joseph, Anf. Jud,, xix, -2.
encore, mais beaucoup moins nombreux. La plupart de ses membres avaient passé pendant la nuit, au risque de quelques mauvais traitements, dans le camp des prétoriens, ou bien étaient rentrés chez eux. Chéréas répondait au peuple, à quelques soldats assemblés aux portes pour demander un empereur : « Envoyez-moi un ordre du cocher Ëutychius.» Minutianus, Asiaticus, pour contrebalancer les républicains, maintenaient leur candidature à Tempire. Le sénat, partagé, ne décidait rien. Cependant, la garde urbaine, qui avait d'abord hésité, passa du côté des prétoriens et alla aussi acclamer au palais impérial Claude, qui fit saisir Chéréas au milieu de son sénat et renvoya au supplice. Celui-ci mourut en soldat, demandant à être frappé de Tépée qui avait tué Caligula; et le nouvel empereur lut reconnu sans plus de difficulté. Claude, élevé si inopinément à l'empire, avait disputé d'abord à de douloureuses maladies la santé de son corps et de son esprit, puis sa vie même aux soupçons de Tibère et aux folies de Caligula. Mal né et maladif, il était traité, par sa grand'mère Livie, d'avorton, et par Antonia, sa mère, de stupide. Il se développa tard et gauchement; on le laissa plus longtemps que d'ordinaire entre les mains des maîtres et des pédagogues. Auguste et Livie, ses grands parents, si riches de leur lignée directe et indirecte, ne savaient trop que faire de lui. Fallait-il le montrer ou le cacher, lui faire parcourir, comme aux autres enfants impériaux, la carrière des honneurs ou le condamner à la vie privée ? Le jeune Claude était en effet fort disgracieux de corps, il bégayait en parlant, ses membres et sa tète étaient mal attachés au Ironc, il avait un sot rire, quoique sa figure ne fût pas sans quelque beauté. Il portait des traces évidentes des maladies de sa jeunesse. L'intelligence ne lui manquait pas, quoiqu'il fût singulièrement distrait, absent quelquefois, et que l'origina-
lité de son esprit eût presque toujours, comme sa personne, un grotesque côté. Il réussissait particulièrement dans les lettres, qui étaient chères à Augusie; il parlait à volonté et élégamment le grec et le latin. Un jour qu'il déclama une composition de sa- façon, Auguste s'écria que Claude, lorsque son esprit n'était point ailleurs, décelait la noblesse de son origine. Élève du grand Tite- Live, le petit-fils de Livie s'essaya à écrire l'histoire des derniers temps de la république, et il le fit d'une façon si libérale, que Livie l'arrêta et le renvoya pour exercice à l'histoire des Carthaginois et des Étrusques, qu'il écrivit en grec. En somme Claude ne paraissait rien faire adroitement; Auguste ne le trouva bon qu'à devenir un augure. Sous Tibère, piqué d'ambition, Claude demanda le consulat, et reçut de Tempereur 40,000 sesterces pour passer les saturnales. Il se le tint pour dit, et se retira au fond d'une maison de campagne, où il se consola entre les lettres, les dés, la gourmandise et la crapule. Caligula, plus respectueux pour son oncle, partagea d'abord avec lui le consulat; mais bientôt il le prit pour but de ses folies les plus bouffonnes. Claude venait-il trop tard, étant oublieux, s'asseoir à la table impériale, Caïus lui laissait chercher sa place sous les brocards des convives; s'endormait-il, chose ordinaire à un glouton, l'empereur en faisait le point de mire des olives et des noyaux de ses compagnons, ou bien le réveillait, comme un esclave, d'un coup d'étrivière. Claude prenait bien le tout; il répondait par une plaisanterie plus grotesque encore et l'accompagnait de son gros rire. C'est ainsi qu'il échappa aux maladies, à Tibère, à Caligula, seul de huit princes disparus violemment ou prématurément. Il n'échappa point à l'empire.
Agé alors de cinquante ans, le nouvel empereur était un souverain dont l'extérieur ne manquait pas de no-
blesse quand il était assis, le corps et le visage au repos. Mais sll se levait, il traînait la jambe droite; s'il voulait parler, pour rire, il grimaçait, détonnait; pour se fâcher, il tremblait de la main droite, hochait de la tête, balbutiait, bavait, écumait, bredouillait des arrêts de mort au besoin... Dans de rares occasions, quand il était calme ou qu'il obéissait à une grande ou heureuse pensée, il savait parler comme il faut, et même éloquemment*.
Le petit-fils de Livie, négligé par Auguste, relégué par Tibère, bafoué par Caligula, fut au commencement de son règne ce'ui qui joua le mieux le rôle d'Auguste. Il sut réparer quelques brèches déjà faites à rédifice du maître par les cruautés du premier de ses successeurs et les folies du second. Ses commencements furent heureux et dignes. Après l'exemple de la mort de Chéréas, une amnistie fut proclamée pour tout ce qui s'était passé pendant la dernière journée du règne précédent et la première du nouveau*. A tous ses parents morts, dont il n'avait guère à se louer, à Tibère lui-môme, Claude décerna de nouveaux honneurs. Les statues de Caligula furent renversées, mais ses funérailles décemment célébrées; et le jour de sa mort ne fut pas mis au nombre des jours heureux. Pour lui, Claude ne voulut point d'honneurs, pas môme le titre dHmperator,
L'exemple d'Auguste élait toujours devant les yeux du nouvel empereur. Claude s'attachait à l'imiter, à le suivre, en vrai savant et archéologue quil était; mais il mettait quelquefois dans l'imitation une sorte de hardiesse, d'originalité et môme de grandeur qui tenaient évidemment de l'étude qu'il avait faite aussi de César. Il vécut au fond de son palais en simple particulier, avec un train modeste