‹ Les empereurs romains (volume 2)Chapitre 37 sur 122 · Tac, Am., xi, 15. — Suet. Claud · texte numérisé non relu

Tac, Am., xi, 15. — Suet. Claud

dre s'il y avait iieu ; il fonda au loin des colonies, entre autres celles de Trêves, Cologne, Colcliester; enfin il fut, comme Tibère, un infatigable et assidu justicier. Chez lui, au forum, aux basiliques, partout, en tout temps et à toute heure, Claude jugea. Il abolit pour la justice la distinction des jours fériés et celle des saisons, il siégea toujours avec la volonté d'être juste et montra au tribunal une inaltérable patience. Se connaissant sujet à la colère et au ressentiment, car il pratiquait le yvSSt (TcauTov, il avait promis que c sa colère serait toujours très-courte et ses ressentiments peu dangereux. § Moins âpre que Tibère, il supprima la loi de Majesté, et interdit la pratique de la délation; il promit de n'appliquer jamais un citoyen romain à la torture et enleva à Tesclave le droit de témoigner contre son maître. Jugeur intrépide, il eut cependant l'instinct de la séparation des fonctions politiques et judiciaires; au grand scandale des Romains, les consuls et gouverneurs furent privés de certaines attributions de justice rendues aux préteurs; les questeurs qui s'étaient aussi glissés dans les tribunaux furent renvoyés à leurs finances.

Il y avait beaucoup à punir dans la Rome impériale, témoin les 19,000 criminels de la naumachie du lac Fucin; et les Romains n'aimaient point à être punis. Oubliant que Claude était obligé de rétablir dans toute sa rigueur le supplice des parricides, ils n'ont point pardonné à ceux qui se sont trop mêlés de justice, comme Tibère et comme Claude. C'est pourquoi Suétone fait de Claude un Perrin Dandin terrible, variable dans ses instructions judiciaires et ses arrêts, tantôt singulièrement circonspect et sagace, tantôt prompt outre mesure et comme extravagant. On peut accepter la part de l'éloge et contester celle du blâme. On Ta remarqué, plus d'un des prétendus traits de sottise ou de folie de Claude peuvent passer

pour des Irdits d'esprit *. Un juge est rayé à toujours des rôles pour n*avoir point usé de ses motifs légilimes d'exemption dans une affaire : est-ce sans raison? A une mère qui ne veut point reconnaître son fils, Claude ordonne d'épouser le fils qu'elle renie; l'inspiration serait voisine de celle du jugement de Salomon, si la moralité biblique n'était remplacée ici par le cynisme de la corruption romaine. Une filleestaccuséedesuperstitionétrangcre, peut-être de christianisme: Claude la renvoie au jugement d'un conseil de fanaille qui l'absout. Il est vrai, Claude était parfois un peu brusque; il prenait trop souvent l'absence pour une présomption de culpabilité, puisqu'il prononçait toujours en faveur des parties présentes. Mais où trouver de la stupidité dans les décisions suivantes? Quelques avocats se disputent pour savoir si un citoyen à qui on conteste sa nationalité grecque ou romaine doit porter, devant le tribunal, la t'^ge ou le manteau : Claude décide qu'il portera l'une pendant l'accusation, l'autre pendant la défense. N'était-ce pas se moquer parfaitement des subtilités de la chicane? Un autre jour, étourdi par les cris et les contradictions des plaideurs et des avocats, l'empereur se lève et dit qu'il donne raison à ceux qui ont dit la vérité. C'est toujours un danger, il est vrai, de plaisanter dans les choses graves. Un avocat traita un jour Claude, nous assure Suétone, de stupide vieillard ; un accusé, poussé à bout^ lui jeta à la tête son poinçon et ses tablettes. Claude juge cependant malgré tous ces déboires; il juge, à moins que n'arrive jusqu'au tribunal l'odeur appétissante du repas des prêtres saliens ; alors le gourmand trouble le magistrat. Claude se lève, mais les avocats se précipitent à ses genoux, s'attachent a sa robe; ils

1. Suet. Claud,, 34. — Senec. De clem,, i, î3. —M. Ampère, Histoirt romaine à Rome,

veulent ôtre jugés. « Ne suis-je point libre? » dit Claude; cl comme ceux-ci s'animent et réclament de plus en plus fort : « Parlez, parlez, s'écrie-t-il, mais nj me touchez pas. Me prenez- vous pour l'athlète Thcogonius? »

Les avocats étaient, il faut le dire, le fléau de ce temps de justice si difficile et si occupée. Pour la plupart, on Ta vu, ils étaient accusateurs, fonction honorable autrefois, récompensée par les dignités de la république, aujourd'hui fonction vile, rétribuée, payée des biens du dénoncé. Leur nouvelle profession , les avocats l'exploitaient audacieusement, sans vergogne, comme un métier non réglé, non discipliné. Ils se faisaient payer pour accuser, pour ne pas accuser, pour parler, pour se taire; après avoir entrepris la défense d'une des parties, ils passaient en plein procès du côté de la partie adverse, si celle-ci payait mieux. Après un exemple de ce genre, le sénat indigné demanda que les fonctions d'avocats fussent gratuites, afin que leur avidité ne multipliât point les procès et les accusations. Ceux-ci jetèrent les hauts cris, tenant à ravaler le grand art de la parole, à en faire un métier, dans le temps où le travail était réputé comme vil. 0 La gratuité était juste, disaient-ils, quand les avocats du forum avaiçnt pour récompense les honneurs, la célébrité; ils n'ont plus que l'argent aujourd'hui: qu'on ne leur arrache pas celle dernière compensation. » Claude, embarrassé, prit un tenue moyen et fixa à 2,400 sesterces le maximum de leurs honoraires.

Voilà le meilleur côté, toujours honnête, quelquefois grand, malgré une pointe de grotesque, du régne de Claude. Voici le revers de la médaille.

La tendance des pouvoirs absolus est de se servir des petites gens. Nos rois modernes eux-mêmes les aimaient: Louis XI avait Olivier le Daim et Doyac, sans compter le bourreau son compère. Louis XIV, plus relevé cependant

dans ses goûts, préférait, avec quelque raison, aux gentilshommes, aux cardinaux rnômes du règne précédent et de sa minorité, de simples bourgeois. Les empereurs romains furent amené> par la nécessité à se servir des affranchis. Ne voulant ou ne pouvant appeler lés patriciens aux fonctions maintenant inférieures du gouvernement, ils trouvèrent les chevaliers, gens de finances, et les affranchis, gens de toute sorte de métiers et d'humbles services, très-propres à ce gouvernement d'administration et d'affaires. Claude employa les chevaliers, dont il augmenta les privilèges, comme préfels du prétoire, lieutenants et procurateurs de provinces; il attacha plus particulièrement au service de sa personne et de son palais les affranchis.

Fraîchement sortis de l'esclavage, ceux-ci étaient les mieux préparés, par leurs habitudes de travail, d'économie, d'obséquiosité, par les qualités et les défauts qui leur avaient mérité la liberté, aux emplois que leur destinait l'empereur. Le maître pouvait faire aisément d'eux ce qu'il désirait. On les méprisait à Rome parce qu'ils portaient encore la marque de la servitude, comme on méprisait autrefois, chez nous, les roturiers parce qu'ils avaient à peine perdu la marque du servage. Claude avait entre autres, pour lecteur et bibliothécaire, Polybe; pour intendant, Pallas; pour secrétaire, Narcisse. Il ne leur accorda guère d'autres honneurs que les insignes de la préture et de la questure, encore au grand scandale des patriciens. Il les dédommagea en les laissant s'enrichir : « Demandez à partager avec vos affranchis, » disait-on à Claude, un jour qu'il se plaignait de la modicité de sa fortune pour faire face à ses dépensas. Sans vouloir défendre les affranchis, qui se firent les instruments du despotisme romain, il serait bon cependant de ne pas partager contre eux les préventions des patriciens ou des hommes libres de Rome. Ils n'ont pas toujours mal con-

seillé Claude : ses lois sur l'esclavage et sur les affranchissements le prouvent. Quelques-uns de ces parvenus de la liberté ne se souvenaient guère de leur ancien état ; Pallas ne donnait des ordres à ses esclaves que par écrit, pour ne point se commettre en leur adressant la parole; mais le lecteur Polyhe n'a point prôlé à la médisance, proba- » blcment parce qu'il était honnête. Un jour/ le peuple se souleva pour empêcher, en drpit du stoïcien et républicain Cassius, l'exécution de la loi qui voulait que tous Us esclaves de la maison d'un homme libre assassiné fussent tués sans exception. Le gouvernement des affranchis donna raison au peuple contre les patriciens. Ce jour-là, il défendit la cause de l'humanité contre une légalité atroce.

L'empereur Claude était marié en troisièmes noces à Messaline. Fille de Valerius Messala, d'assez noble origine, celle-ci ne surpassait pas en beauté les plus nobles Romaines de son temps; elle ne les surpassait pas beaucoup non plus en corruption. Avide de pouvoir, elle l'était enpore plus de plaisirs. La position qu'elle occupait élait pour elle surtout une occasion de jouissances plus étendues et plus variées. Elle ne faisait pas sa compagnie habituelle de ce qu'il y avait de plus pur, de plus honnôîe dans la société romaine, et elle ne donnait ni l'exemple delà pureté féminine, ni celui de la fldéli'é conjugale;, ce qui a fait dire assez cyniquement à Suétone qu'elle tenait au palais un mauvais lieu. Telle qu'elle était, Messaline se voyait enviée, jalousée, attaquée auprès du maître, quelquefois par de nobles familles qui eussent désiré mettre une des leurs à sa place. Les affranchis étaient eux-mêmes détestés et haïs par les nobles romains. C'est ce qui poussa Messaline à se liguer avec les affranchis pour se défendre, pour faire peur. Fondée sur une situation analogue, conclue à la vie à la mort,

nourrie par un échange de services réciproques et par des profits communs, celle ligue circonvint bientôt Claude et n'eut pas seulement le triste honneur de le tromper, mais de corrompre et de fausser son gouvernement. Livré à sa femme, à ses affranchis, il ne fut plus le maître, mais Tesclave. 11 ne commanda plus; il obéit*.

Claude donnait prise à ceux qui l'entouraient par un sentiment qui s'explique. 11 avait tremblé loute sa vie, sous les gros mots de sa mère et de sa grand'mère, sous la férule de ses maîtres, sous les soupçons de Tibère, sous les bouffonneries de Caligula. Empereur, il eut encore plus de peur. Pendant longtemps il n'osa mettre le pied dans le sénat; des gardes veillaient autour de lui pour qu'il prit ses repas en sûreté. Il n'entrait chez ses amis malades qu'après avoir fait faire perquisition dans leur chambre, jusque dans leur lit; les personnes qui le venaient voir, hommes ou femmes, furent longtemps fouillées. Cet empereur, il faut l'avouer, avait souvent raison de craindre, sinon de trembler. Dès le commencement de son règne, un homme avait été trouvé, le poignard à la main, près de sa personne. Claude s'était transporté sur le coup au sénat; il avait pleuré, prié qu'on lui épargnât le danger de l'empire. Les patriciens qui regrettaient encore d'avoir si mal profité peureux, sinon pour la liberté, de la mort de Caligula ne manquaient pas. Le sénateur Minutianus complota avec un chef des légions, Camillus Scribonianus, pour renverser Claude et restaurer la république. Déjà l'empereur était prêt à déposer le pouvoir quand il apprit que les soldats, n'ayant pu enlever de terre les enseignes, avaient renoncé à leur projet et tué Scribonianus.

Messaline et les affranchis ligués avec elle firent

1. Suet. Claud.^ 29. Mis fieditus^ non principem sed ministrum egit.

encore trembler Claude plus que de raison. Les plus redoutables ennemis de leur autorité et de leurs vices étaient dans la famille impériale même, dont les membres approchaient le plus Claude. Là pouvaient naître les rivalités, les jalousies, les intrigues, les accusations, les compétitions de pouvoir, la lutle, par conséquent le crime. Il fallait donc que tout membre de la famille entrât dans la conspiration de vices et d'abus qui exploitait Claude, s'il ne voulait devenir un ennemi. De là, sous ce régne, de nouveaux drames dans le palais, tandis que l'ordre régna dans le reste de l'empire. Julie, sœur de Caligula, nièce de l'empereur, attira un peu trop les regards de son oncle; disputerait-elle la place à Messaline? Elle partit pour l'exil avec le philosophe Sénèque, que ses grandes richesses avaient déjà fort exposé sous Caligula. Appius Silanus, beau-père de l'impératrice, ne pouvait guère approuver, partager ses désordres. Narcisse raconta à Claude qu'il avait vu la veille, en songe, Silanus levant contre sa personne impé' riale un poignard. Messaline, présente, avoua qu'elle avait été obsédée par le môme fantôme. Au moment même, Silanus, qu'on avait fait mander sous main au palais, entra pour parler à l'empereur. C'était bien lui I plus de doute. Il mourut*! Valerius Asiaticus n'élait point allié à la famille impériale; mais il avait mis son opinion à découvert au commencement du régre. C'était un personnage important dans l'État. Enfin il possédait les jardins de Lucullus, enviable Ihéâlre pour les plaisirs de Messaline. Accusé d'avoir voulu se mettre à la tête des légions, il se défendit avec tant d'éloquence, de pathéti^jue, qu'il arracha des larmes à l'empereur, à Messaline elle-même. Celle-ci se détourna cependant, avant d'aller

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