‹ Les empereurs romains (volume 2)Chapitre 38 sur 122 · Sué^oae et Dioa Cassius seuls raconlent cette histoire · texte numérisé non relu

Sué^oae et Dioa Cassius seuls raconlent cette histoire

cacher son émotion dans ses appartements, pour dire à Vitellius de ne point laisser échapper le malheureux. Vitellius alla se précipiter aux pieds de Claude, et, au nom des anciens services d'Asialicus, demanda qu'il eût au moins le choix de son supplice. Le débonnaire Claude l'accorda; et Asialicus mourut en beau joueur, disposant son bûcher dans ses jardins de sorte que la flamme n'endommageât pas les arbres qu'il laissait à celle qui l'assassinait.

Ce ne fut pas dans sa famille seulement, ni sur ce qui intéressait sa personne, que Claude fut trompé. A la fin, il le fut au sénat, en plein forum, en plein tribunal, sur tout le monde et sur toutes choses. On dénatura son gouvernement, on égara sa justice; ses volontés furent méprisées, ses actes changés, ses décisions falsifiées, ses arrêts faussés. Claude ne voulait délivrer le droit de citoyen qu'à bon escient; ses affranchis le vendirent à vil prix. Il voulait noter des chevaliers; on lui fit passer un célibataire pour un père de famille. Claude rendait un décret, on le retirait le lendemain. Il condamnait, on absolvait; il absolvait, on condamnait. Sous ses yeux mômes on le trompait. Cylon, gouverneur de Biihynie, était accusé violemment par ses administrés devant Claude. Endormi peut-être cette fois sur son tribunal, ou ne démêlant rien aux cris des avocats qui Tentouraienl, Claude demanda à Narcisse ce que voulaient ces gens. — a Ils rendent grâce à leur gouverneur, » répondit l'affranchi, t't Cylon fut renvoyé dans son gouvernement. Plusieurs fois l'empereur se serait plaint qu'on eût exécuté des jugements sans ses ordres. Enfin il aurait parfois demandé à sa table des personnes qu'on aurait fait mourir à son insu.

Si l'on ne peut accorder ces anecdotes, peut-être douteuses, de Suétone avec les preuves d'intelligence données

par le règne de Claude, il faut croire que le vieil empereur, lâche et fatigué de la domiaation de sa femme et de ses affranchis, feignit la sottise pour laisser à d'autres la responsabilité de faits dont il n'était peut-être pas toujours fâché. Une femme était appelée comme témoin : « Je la connais et Testime, dit-il, c'est la coiffeuse et l'affranchie de ma mère; elle m'a toujours traité comme son maître; il y a beaucoup de gens dans ma maison qui ne me traitent pas ainsi. > Claude paraît avoir été surtout un faux bonhomme; Brutus au pouvoir, il cachait sa faiblesse et déclinait sa responsabilité sous le masque de Tidiolisrae.

Claude ne fut point assez idiot cependant pour se laisser ravir l'empire par l'amant de sa femme. Il fut assez .fin au contraire pour tourner une fois à son profit les passions qui déshonoraient sa cour, et sévir contre elles en évitant l'odieux de la punition. Agrippine, la plus jeune sœur de Caligula, nièce de Claude, belle, ambitieuse et habile, rivalisait seule avec Messaline depuis l'éioignement de Julia. Elle avait sa faction cjmme autrefois sa mail. eureuse mère. Mais plus prudente, elle observait; elle attendait que la toute-puissante et audacieuse Messaline se perdît elle-même. Déjà le peuple favorisait de son attention Agrippine et son jeune fils Néron aux dépens de Messaline et de son fils Britannicus, ainsi nommé des exploits de son père. Ces signes n'avertirent point Messaline. Elle s'était éprise enfin du plus beau des Romains, Silius; elle le suivait partout, s'aflTichait pour lui effrontément , passait avec tous ses gens dans sa maison, y faisait transporter les ornements, les meubles, les trésors, les statues, les dieux pénates du palais impérial. L'empire déménageait avec la femme de Claude dans la maison d'un particulier. Silius prit enfin peur de tant de faveurs; le succès, l'effroi, allumèrent chez lui l'ambi-

tion. Il n'avait, si Claude apprenait tout, que l'empire pour refuge. Il proposa donc à Messaline de l'épouser publiquement. Le mariage était le chemin de l'empire. C'était en épousant la veuve du fils de Tibère empoisonné que Séjan avait espéré succédera l'empire. Mais Messaline n'était bardie que dans la débauche ; elle se croyait d'ailleurs moins sûre de Silius comme époux que comme amant, comme empereur que comme simple citoyen. L'amant insista. La cérémonie eut lieu: sérieuse ou jouée? Il est difficile de le savoir. Tout le respect qu'inspire Tacite suffit à peine pour faire ajouter foi à son récit.

L'empereur Claude permit-il un mariage simulé, comme l'indique Suétone, pour détourner sur un autre de tristes présages qui menaçaient le mari de Messaline? Silius et Messaline voulurent-ils commencer par une fête, un coup d'État? On ne sait. Mais, un jour que l'empereur était à Ostie, Messaline, en pleine Rome, au grand jour, sans avoir pris la précaution d'annoncer son divorce à Claude,, épousa Silius selon tous les rites. Des prêtres firent fumer l'en cens sur lesaulels; unconsul signa lecontrat. Le soir, les convives en grand nombre assistèrent au repas des nouveaux époux ; et la nuit, dit Tacite, leur assura toutes les libertés du mariage. Mais Agrippine veillait. Les affranchis étaientatterrés. Ce n'étaitplus là une tromperie ordinaire, un jeu dont on pût laisser Claude dupe; c'était un complot contre l'État. Pallas s'en lavait les mains et voulait attendre les événements. Narcisse, plus hardi ou plus peureux, partit pour Ostic et fît tout dévoiler à Claude par deux courtisanes pour l'amour desquelles celui-ci oubliait aussi le trône. Appelé en témoignage : « Il n'est que trop vrai, s'écria l'affranchi; si vous tardez, Silius, après Messaline, aura bientôt l'empire. » L'empereur, effrayé, donna plein pouvoir d'agir

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à Narcisse, et se laissa entraîner par lai dans une voitare au camp des prétoriens, près de Rome, balbutiant seulement ces mots: « Quel crime I quelle scélératesse! » I^ cependant, après avoir demandé s'il élait encore empereur ou s'il ne Tétait plus, il sut parler pertinemment aux soldats et désigner les coupables. Ceux-ci ne songeaient pas encore à la partie sérieuse du complot. Ils étaient toujours en fêle. C'était au mois d'octobre et dans le parc de Lucullus. Ils célébraient les vendanges. Les pressoirs étaient serrés; le vin bouillonnait dans les cuves; les dames romaines invitées dansaient en costume de bacchantes. Messaline, les cheveux épars, le thyrse à la main, Silius, couronné de lierre comme un autre Bacchus, écoutaient les chants voluptueux des convives. Un des assistants monta à un arbre : « Qu'aperçois-tu de là-haut? lui demanda-t-on. — Un orage du côté d'Ostie, » répondit-il par hasard. Messaline apprit bientôt en effet l'arrivée de Claude et des prétoriens *.

Silius et les autres coupables saisis et menés à la mort, le plus grand coupable espérait encore se faire pardonner. Messaline croyait pouvoir désarmer son mari. Elle envoya en avant sa fille et son fils, intéressa à son sort la grande vestale, vint elle-même essayer sur Claude le pouvoir dé ses larmes. Mais Narcisse se mit entre l'empereur et les siens et entraîna Claude au palais impérial sans obtenir cependant de lui un ordre contre l'impératrice. Le soir, au milieu du repas qui avait adouci la colère de Claude, l'affranchi craignit encore un retour de tendresse. L'empereur exprima le désir de voir nu moins celte « malheureuse. » Menacé par la clémence de l'é-

1. Suet. Ciaud.j 26-29. — Tac./ Ann,, xr, 26-39. — Il ne faut pas oublier que le récit de Tacite est composé sur des Mémoires d'Agrippine, l'ennemie naturelle de la première femme de Claude.

poux, Narcisse prit enfin lout sur lui. Quand on vint dire à l'empereur que Messaline était morte, Claude ne s'informa point si c'était de sa propre main ou de celle d'an autre que sa femme avait péri ; il tendit sa coupe et acheva son repas. Quelques jours après seulement, fidèle à son système, il demanda où était Timpératrîce. C'était une nouvelle épouse qu'il désirait.

Les affranchis s'occupaient déjà de le pourvoir. Chacun d'eux avait sa candidature.au lit de Claude. Narcisse parlait pour Petina, une ancienne épouse répudiée; les premières amours de Claude et les services de Narcisse plaidaient en sa faveur. Pallas recommandait une alliance de famille, un choix impérial : Agrippine, sœur de Caligula, oubliée par la jalousie de Messaline. Celle-ci, nièce de Claude, ambitieuse comme sa mère, mais moins scrupuleuse sur les moyens, mit à profit l'avantage qu'elle avait sur ses rivales. Approchant chaque jour de son oncle, elle poussa ses affaires. Un grand obstacle existait cependant à ce mariage. Les unions entre oncle et nièce étaient interdites, à Rome, par la loi et regardées comme funestes. Le flalteur Vitellius,déjà passé au service d'une fortune nouTclle, arracha un décret au sénat et quelques cris au peuple pour forcer la conscience légale de l'oncle. Claude épousa. Il changea de domination, et l'empire de misères.

Dès les premiers jours on s'aperçut que le ^louvoir était passé dans une autiemain. Ce n'était pas pour jouir, mais pour régner que la fille de Germanicus avait envié un trône. Belle, fidèle comme sa mère, chaste, à moins que son ambition ne lui demandât le sacrifice de ses vertus, c'était l'empire qu'elle avait voulu et non un époux. Elle prit place sur un trône à côté de Claude, au sénat, devant les ambassadeurs étrangers. Son image fut frappée sur la monnaie avec celle de Claude. On la vit, traî-

née sur un char suspendu, comme les pontifes ou comme les statues des déesses, venir présider, revêtue de la chlamyde brodée d'or et du manteau de pourpre, aux jeux de Tamphithéâlre. Elle courtisa les soldats, mais avec quelque grandeur, en donnant son nom à la colonie guerrière de Cologne. Si eUe proscrivit, ce fut pour affermir son trône; si elle commit des confiscations, ce ne fut pas pour s'enrichir, mais pour avoir un instrument de pouvoir. Jalouse, non d'être aimée de Claude, mais de le dominer, elle jeta en exil une femme dont celui-ci avait loué la beauté, et envoya à la mort une de celles qui lui avaient disputé la place dont elle était restée maîtresse. La première, la grande affaire d'Agrippine, fut celle qui avait préoccupé les femmes de tous les empereurs, et d'abord la première de toutes, Livic. Pour faire entrer son fils, Tibérius Néron, dans la famille impériale, elle demanda pour lui la main d'Oclavie, que Claude avait eue de sa première femme; et elle Tobtint, bien que celle-ci eût été fiancée au jeune Silanus, dont le père était déjà tombé victime de Messaline. On ne manqua pas de trouver un crime à ce petit-neveu d'Auguste par les femmes. Cette famille des Silanus était toujours la première sacrifiée, et laissa quelqu'un de ses membres à chaque règne. Silanus, accusé, privé de tous ses honneurs, se donna la mort le jour du mariage de sa fiancée. Ainsi, le jeune Néron devint gendre de Claude, comme autrefois Tibère gendre d'Auguste. Ceci obtenu, le fils de Claude, Britannicus, parut bien jeune. N'aurail-il pas besoin d'un tuteur? L'empire aussi ne pourrait-il pas être pris au dépourvu et réclamer une main ferme? Pallas fit remarquer à Claude qu'Auguste avait adopté Tibère pour donner à l'empire un soutien, à ses petits-fils un protecteur. Claude se rendit aisément, comme un savant en histoire, aux raisons tirées des précédents. Il adopta Néron, âgé de seize

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ans, pour assurer les destinées do l'empire et pour défendre Brilannicus, qui n'avait que deux ans de moins que son fils adoptif . Celui-ci désormais parut à Tamphithéâtre dans les rangs des soldats, revêtu de la robe virile comme prince de la jeunesse. Au forum il répéta de petits discours faits à Tavance pour soutenir des mesures populaires. En son nom, on donna les congiaires au peuple et le donativum aux légions, tandis que Britannicus, revêtu seulement de la prétexte, oublié, sans crédit, n'eut pour se consoler que la feinte tendresse que lui fiodigua Agrippine comme à un enfant.

En gagnant des chances au pouvoir, le jeune Néron perdit cependant la mobile sympathie du peuple, qui se reporta maintenant sur le prince délaissé. Agrippine s'en aperçut. Elle fît remplacer les deux chefs des légions prétoriennes, dans lesquels elle n'avait pas confiance, par un honnête tribun, Burrhus, et donna pour précepteur et conseiller à Néron le philosophe Sénéque. Elle s'assura ainsi une épée solide et une plume déliée. Aussi jalouse au reste des sentiments de ce fils, pour lequel elle travaillait, que de ceux de son mari, elle exila Lepida, jeune tante du prince, qui l'entourait de trop d'affection.

Mais Agrippine avait un plus dangereux ennemi dans Narcisse. L'avènement de la nouvelle impératrice avait dissous la ligue des affranchis et jeté la discorde entre les serviteurs de Claude. Narcisse, qui avait débarrassé son maître de Messaline, ne pardonnait point à Pallas d'avoir poussé au trône Agrippine, en le supplantant lui-môme. La discorde s'agitait autour de Claude; l'empereur fut instruit de ce qui se passait. « Il est dans ma destinée, dit -il un jour, de punir les femmes coupables. » Et comme il rencontra son fils délaissé, Britannicus, il se prit à Tembrasser et lui dit : « La main qui t'a blessé te guérira. » Agrippine n'en laissa pas le temps à Claude.

Narcisse malade était absent; le moment était farorable, l'heure pressante. Claude avait parlé de faire prendre à Britannicus la robe virile. Qui serait donc empereur, du gendre ou du fils, de l'enfant adoptif ou de l'enfant naturel? La question n'était pas neuve; la solution ne le fut point non plus. Agrippine fit venir l'empoisonneuse Locuste, qui depuis plusieurs empereurs élaitun instrument de règne. Celle-ci mit un poison subtil dans un ragoût de champignons que l'empereur aimait particulièrement. Claude en mangea trop; une indigestion faillit le sauver; mais un médecin appelé pour soulager son estomac lui introduisit au fond du gosier un second poison qui, dit-on, l'acheva. Il périt victime de ses propres défauts : la faiblesse et la gourmandise *.

Claude n'était point, comme on a pu le voir, un imbécile, un idiot, il avait un esprit subtil, original, quelquefois élevé, servi par un extérieur singulièrement gauche; mais c'était un caractère faible, abaissé par la peur, et que la peur livrait au premier venu. Pour jouer la comédie d'Auguste, qu'il comprit mieux qu'aucun autre, il choisit le masque peu avantageux que la postérité a laissé sur son visage. Il avouait lui-même qu'il avait contrefait le sot pour désarmer Caligula; empereur, il continua son personnage, que ses travers d'esprit et sa gaucherie naturelle lui rendaient facile.

Un écrivain, le philosophe Sénèque, a surtout contribué à fausser le jugement de la postérité dans son Apocoloquintose, où il nous montre l'apothéose de Claude transformé en citrouille par la vertu d'un champignon. La plaisanterie a de la valeur, sinon par la donnée au moins par les détails, Claude, sous sa forme nouvelle, arrive dans l'assemblée des dieux pour y prendre sa place.

i. Tac, Ann., xii. — Suet. Claud,, 30-46.

Le sénat divin est assemblé. On délibère pour savoir s*il faut admettre le nouveau venu dans Pimmorlelle compagnie. Les uns parlent et votent pour, les autres contre lui. Le divin Auguste se lève et demande t si c'est pour doter rOiympe d'un pareil dieu, n'ayant forme ni de bête ni d'homme, qu'il a pacifié l'univers et asservi Rome. Il ne veut pas être dans la société d'un idiot. » Claude, renvoyé aux enfers, paraît devant le juge iEaque, après avoir fait peur à Cerbère lui-môme. iEaque, sans vouloir l'entendre, le condamne pour rétcrnité à jouer aux dés avec un cornet sans fond et à prononcer des sentences, sans pouvoir saisir les plaidoiries. Je ne sais si la plaisanterie est aussi juste que piquante. Était-ce bien à Auguste à contester la divinité de son petit-fils, parce qu'il avait dans sa comédie pris le rôle d'idiot? Était-ce bien à Sélièque à refuser de reconnaître la divinité de Claude mort? il l'avait proclamée, Claude vivant, dans cette lettre de consolation adressée à Polybe, tout-puissant à la cour, sur une perte douloureuse que celui-ci venait de faire : € Pourquoi te plaindre, pourquoi pleurer? lui disait-il, quand tu as devant les yeux ta divinité î L'empereur te reste, lu n'as rien perdu; quand tu sens les larmes venir au bord de les paupières, regarde ton dieu. » Le philosophe Sénèque aimait-il moins offrir son encens aux immortels morts qu'aux mortels vivants? Avait-il bien raison d'espérer mieux de Néron que de Claude?

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