Tacite^ Ann., xnr
riale. Ces crimes du palais étaient d'ailleurs plutôt soupçonnés que connus par la multitude. Le peuple de Rome, mêlé de toute race et sans esprit public, inquiet seulement de ces coups de foudre qui passaient au-dessus de sa tète, se trouvait heureux. L'empire, assez bien gouverné, florissait. Le sénat maintenait les lois. Les lettres ellesmêmes, muettes sous Tibère et sous Caligula, renaissaient sous le successeur de Claude. Au pouvoir ou dans la retraite, malgré les inconséquences de sa conduite, qu'il devait d'ailleurs payer si cher, Sénèque lirait de toutes les philosophies précédentes une morale élevée, étendue, humaine, dont la subtilité poussée parfois jusqu'au sophisme décelait seule l'impuissance. Les vers redondants de la Pharsale de Lucain entretenaient, parles derniers retentissements de l'ère républicaine, l'illusion du sénat, encore satisfait de l'ombre de pouvoir qu'on lui laissait. Perse pouvait risquer ses regrets, exhaler ses sentiments étouffés dans des satires d'une obscurité dis^ crête, réservées aux applaudissements d'un petit cercle d'amis. Strabon et Pline l'Ancien, génies encyclopédiques, faisaient l'inventaire des richesses ethnographiques et naturelles de l'empire. La gloire militaire même ne manquait pas à Néron. Le plus honnête des généraux, Corbulon, soumettait TArménie, après avoir pris sa capitale Artaxate, et envoyait le fier Tiridate à Rome rendre hommage à l'empereur. Pourquoi Néron, jeune, riche, heureux, aimé presque, n'aurait-il point convié le monde entier aux plaisirs qu'il aimait ? Le jeune empereur, ivre de jeux et de spectacles, ne vit dans la venue de Tiridate qu'une occasion de donner de nouvelles fêtes et de déployer ses talents. Il ne se contenta pas de recevoir Tiridate au forum en présence du sénat et du peuple, et de lui ceindre le diadème à la place de la tiare, il le conduisit au théâtre de Pompée, qu'on couvrit d'un immense
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velariuoi, où, sur un fond de soie et d'or, sa propre image était représentée avec la lyre et tous les attributs d*Apolion. L'empereur lui-même, pour compléter Je spectacle, parut sur la scène ; le préfet de Rome lui tendit sa lyre. Néron chanta, joua devant ce rude guerrier des montagnes de l'Arménie, qui avait cloué son épée à son fourreau pour ne la point rendre à ce singulier maître du monde.
Dans Taristocratie romaine, il est vrai, certains personnages semblaient protester contre ce triomphe de répicurisme: c'étaient ceux qui avaient embrassé, par opposition à la secte dominante, les doctrines sévères du Portique. Mais ils n'étaient point dangereux. Leurs maîtres n'avaient point l'ambition de former un parti politique. Ils s'efforçaient, au contraire, de détourner leurs disciples de prendre part aux affaires publiques, dans lesquelles, disaient-ils, leur dignité et leur vertu n'avaient qu'à perdre. Le despotisme, selon eux, ne devait pas être considéré comme un plus grand mal que la douleur. Le châtiment des tyrans était dans le délaissement même de la vertu.
Virtutem Yideant, iotabescant que relicta.
Les Stoïciens s'effaçaient donc sous Néron*. Cornutus obtint de son disciple, le poète Perse, de sacrifier quelques vers trop hardis de ses satires contre Néron. Musonius Rufus détourna Rubeilius Plautus, un des premiers patriciens, exilé par Néron et bientôt menacé par lui de mort, d'opposer la révolte et la résistance à la tyrannie; celui-ci, qui avait de grandes richesses, beau-
1. Sénèque disait des stoïciens, Ep, 73 : « Errare nihi videntur qui existimant philosophise fideliter deditos, contumaces esse et refractarios et contemptores magistratuum. »
coup de partisans et un nom connu des armées d*Asie^ se fit ouvrir les veines au premier ordre. Ainsi avait agi même l'épicurien Sylla, exilé déjà à Marseille à cause de son illustre nom, et des souvenirs qu'il avait laissés dans les armées de la Gaule. Les sénateurs honnêtes que Néron épargnait encore se trouvaient heureux d'arracher à ce gouvernement quelques bonnes lois. Un gouverneur de Crète s'était vanté de se faire voter des actions de grâces pai sa province, malgré sa mauvaise administration. Thraséas voulait mettre fin à ce scandale par une loi; il en laissa Thonneurà Néron. Satisfait à si bon compte, le sénat votait même à Poppée les honneurs conférés autrefois à Livie, et décrétait l'apothéose pour sa fille, qui n'avait vécu que quelques mois.
Un incident fortuit, ou peut-être une fantaisie de Néron, vint interrompre tout à coup l'étonnant accord qui régnait entre le maître et les sujets, et l'incroyable sécurité de ce règne.
Une nuit, la dixième année du règne de Néron, le feu prit à une extrémité du cirque et gagna de là le Cœlius et le Palatin, dévorant les maisons particulières et les monuments publics, sans qu'on pût s'en rendre maître. Des hommes armés de torches l'alimentaient au lieu de l'éteindre, disant qu'ils avaient des ordres*. Néron, alors absent de Home, n'y rentra qu'après trois jours de désastre, lorsque l'incendie eut atteint son palais des Esquilles. Au sixième jour, l'incendie, qu'on commençait déjà à calmer, reprit avec une nouvelle fureur dans une maison qui appartenait au préfet du prétoire Tigellinus. Sur les quatorze quartiers de Home, trois étaient entièrement détruits, quatre fortement endommagés. Le feu avait fait au milieu de Rome une immense trouée, une place nette