‹ Les empereurs romains (volume 2)Chapitre 46 sur 122 · Tacite, inn., xy · texte numérisé non relu

Tacite, inn., xy

d^une lieue de circuit dans la plaine et sur deux collines. Pour la première fois le mécontentement, devenu général, éclata contre Néron, On Taccusa d'avoir, les uns disaient sur son théâtre, les autres, du haut de la tour de Mécène, chanté au plus fort de ce désastre, en s'accompagnant de sa lyre, la ruine de Troie. Le patriotisme s'attache encore aux monuments quand il a délaissé les vieilles institutions. On regrettait le temple de Vesta, celui de Jupiter Stator, auquel on croyait la fortune de Rome attachée, et tant de drapeaux arrachés aux nations vaincues et conservés dans les vieux sanctuaires de la république. Pour tenter de détourner ou de conjurer le mécontentement, Néron se hâta de recourir aux vieilles superstitions, aux lectisternes, aux purifications, aux processionnelles théories des dames romaines. Pour la première fois il trouva le peuple récalcitrant. L'empereur alors, soit pour Teffrayer, soit pour le satisfaire, avisa comme conspirateurs dans la capitale, au milieu de la lie des Grecs, des Juifs et des Romains, ceux qui déclaraient reconnaître ou attendre un nouveau règne, en leur qualité de chrétiens ; « nom, dit singulièrement Tacite, d'une nouvelle et malfaisante superstition que Rome avait reçue dans son sein avec les impuretés de toutes les nations. > L'apôtre des gentils, Paul, jugé par Gallion, frère de Sénèque, renvoyé à Rome par-devant César, prisonnier depuis deux ans dans cette ville sous la garde d'un soldat, plaidait sa cause et prêchait à ce moment Tévangile dans le palais impérial. Il y avait déjà dans la capitale nombre de Juifs et de chrétiens, qui les uns attendaient le Messie, les autres le déclaraient venu. On les tint pour dangereux. On les accusa d'avoir mis le feu à Rome. Plusieurs furent livrés aux bêles; d'autres, enduits de poix et de résine, éclairèrent, torches vivantes, les fêtes de nuit dans les jardins de Néron. Le but ce-

pendaiit fat manqué, et Tacite luh-mème, qui croyait à ce qu'il appelle < la haine du genre humain » de la part de ces malheureux, avoue encore assez singulièrement qu'ils excitèrent la compassion, parce qu'ils furent sacrifiés au bon plaisir d'un homme plutôt qu'à l'utilité publique *.

Néron n'eut plus d'autre ressource, pour détourner la colère populaire, que de hâter la reconstruction de Rome et de la refaire plus belle qu'il ne l'avait trouvée. Il y traça en effet des rues plus larges, plus aérées, prodiguant les avantages et les privilèges aux propriétaires pour les stimuler à bâtir. Il décora ces voies nouvelles de portiques élevés à grands frais, et distribua plus régulièrement les eaux dans les différents quartiers. Le peuple admira; mais il ne manqua pas de remarquer que Néron se faisait la plus belle part dans cette réédification de Rome, en élevant cette fameuse maison dorée, dont Tacite et Suétone nous dépeignent les merveilles. On exagéra encore les grandeurs, la richesse de ce vestibule où se dressait une statue du maître haute de cent vingt pieds. On se raconta ces salles à manger où un mécanisme ingénieux répandait sur les convives des parfums et des fleurs; ces longs portiques à colonnes qui couvraient des plaines entières; ces parcs où l'on avait ménagé des bois, des clairières, des lacs, des vues que relevait la présence d'animaux de toute espèce, véritable jardin des plantes et jardin zoologique au milieu de l'ancienne Rome. Admis à voir ces merveilles, le peuple n'oublia pas ce qu'elles avaient coûté; trente mille condamnés y avaient travaillé. Les temples de Rome, de l'Italie, avaient été mis à contribution pour en fournir

1. Tacite, Ann,, xv, 44. — Mosheim, De rébus Christ, ante Const. 1, § 84.

les matériaux et les ornements. Des provinces entières avaient été imposées extraordinalrement, quelques-unes dépouillées de leurs chefs-d'œuvre. Les plus riches familles et les plus opulentes cités avaient été taxées, s'étaient saignées pour loger l'empereur. Rome tout entière, disait-on, était devenue la maison d'un seul homme*, et le monde avait été pillé pour l'embellir.

Le mécontentement était général, comme après la première année de Caligula. Générale fut la conspiration ourdie pour renverser ce monstre qu'on avait supporté dix ans sans se plaindre. Il n'y arait plus de désaccord entre épicuriens et stoïciens. Tous condamnaient Néron, les premiers parce qu'il compromettait l'empire, les seconds parce qu'il avait enfin poussé à bout leur patience. La conspiration fut seulement composée d'éléments trop divers pour pouvoir réussir. Caipurnius Pison, de la plus illustre famille après celle des Césars, fut le principal personnage du complot. Les sénateurs Scœvinus et Afranius, Senecion, ancien compagnon de jeunesse de l'empereur, voulaient le pousser à la place de Néron. Descendant de Cn. Pison mort sous Tibère, doué d'un extérieur avantageux, riche et éloquent, couvrant ses vices d'un élégant vernis, et souvent protégeant les accusés de sa parole, cet épicurien promettait d'apporter plus de décence et de mansuétude dans le règne du plaisir. A côté de ces principaux personnages se trouvaient quelques stoïciens, non des plus purs ni des plus rigides du parti, entre autres le consul Lateranus, plus patriote que philosophe, Lucain, irritable comme un poète, et le préfet du prétoire, Fennius Rufus, honteux d'être effacé par son collègue. Ils faisaient partie du complot, mais peut-êlra avec d'autres desseins.

Page 1