Tacite, Ann,y xvi
Après ces funérailles, Néron sentit tout trembler sous lui. Le sénat décimé menaçait. Le peuple était froid et railleur. Les provinces, au fond desquelles arrivait enfin la renommée de ce règne, s'agitaient. Néron y avait à la fin remplacé les sénateurs par des chevaliers ou des affranchis, créatures à lui. Ceux qui avaient conservé leurs commandements concevaient des craintes qui pouvaient les pousser à la révolte. Corbulon, en Orient, jouissait surtout d'une considération et d'un pouvoir qui devenaient menaçants. Adonné à toutes les superstitions pourvu qu'elles ne fussent point romaines, Néron commença à invoquer tous les dieux, à interroger tous les rites pour savoir l'avenir. Mais, despote capricieux avec les dieux comme avec les hommes, il changeait chaque jour de superstition et insultait, conspuait le lendemain l'objet de son culte de la veille. Il prétendait commander au ciel comme à la terrée Enfin il ne se trouva plus à l'aise à Rome et voulut se montrer aux provinces.
La Grèce, pays d'artistes, fut jugée la première digne de le posséder. Il y arriva avec son équipage théâtral, et s'y montra, comme à Rome, plutôt en histrion qu'en empereur. Il fallut que le temps se pliât au désir qu'il avait de montrer ses lalenls dans tous les jeux et sur tous les glorieux théâtres de la Grèce: jeux olympiques et isthmimiques furent célébrés dans la môme année. Néron y fit descendre un vieil athlète dans l'arène pour le vaincre ; il remporta le prix de la course des chars quoiqu'il fût tombé au milieu de la carrière, et celui du chant, après qu'un de ses rivaux, plus vaniteux que flatteur, eût été massacré derrière le théâtre. Satisfait, Néron, comme autrefois Flamininus, proclama la liberté de la Grèce. Mais ces jeux couvraient encore cette fois la redoutable
1. Suet., AVr., 34. Plin., Hist. nat» xxx, 5. Imperare dis œncupivit.
politique du maître. Néron manda en Grèce Corbulon , qui reçut à son arrivée son arrêt de mort, c Je l'ai mérité, » se contenta de dire le conquérant de l'Arménie. Deux commandants de la Germanie reçurent le même ordre et eurent le même sort. Ces coups terribles ne firent qu'ajouter les malignités grecques aux romaines. On répéta que l'empereur n'osait aller à Sparte de peur de tomber sous la loi de Lycurgue, ni à Eleusis, de crainte des furies vengeresses qui y avaient un temple. Néron punit la Grèce en pillant ses villes et ses temples, entre autres celui de Delphes, qui lui prédit une fin prochaine. Le voyage impérial s'arrêta là. De mauvaises nouvelles arrivaient de Gaule et d'Espagne. L'affranchi Helius, qui gouvernait Rome, rappela son maître*.
De retour en Italie, Néron voulut encore payer d'audace, n prétendit à un triomphe pour cette glorieuse expédition. Le char qui avait autrefois servi à Auguste ramena le vainqueur des histrions et des coureurs de la Grèce, la couronne olympique sur la tête et le laurier pythique à la main. Une arcade du grand cirque fut abattue pour lui livrer passage. Il alla déposer ses couronnes au nombre^ dit Dion, de quatre-vingts, au pied d'un obélisque dressé dans ses jardins, et fut accompagné jusqu'à sa demeure par les cris de < César- Apollon et de César- Hercule, seul olympique, pylhiqae, divin et auguste de toute éternité I » Ce fut son dernier triomphe *.
Le régime avait donné tout ce qu'il contenait; un soulèvement éclata partout à la fois dans les provinces. Forcé de renoncer à Tempire et à la vie, Néron ne sut