Suet, Nér
point accepter la mort qu'il avait prodiguée. Il railla d'abord ses adversaires, continuant de surveiller la confection des orgues hydrauliques qu'il espérait bientôt faire jouer devant le peuple si on voulait le lui permettre. Quand les nouvelles devinrent plus alarmantes, il tomba à la renverse; puis, il revint à lui et menaça de faire massacrer tout le sénat. Tantôt il se résignait, tantôt il voulait combattre. Il chercha des secours dans cette ville qu'il avait enivrée de plaisirs. Les riches ne lui fournirent pas un denier, le peuple pas un homme, les prétoriens pas un soldat. Le chef des gardes du palais, sollicité par Néron de partir avec lui et les siens pour l'Egypte, abandonna la demeure impériale après avoir emporté jusqu'aux meubles et aux couvertures. Obligé de partir, Néron demanda un gladiateur pour le défendre ou lui donner la mort; il ne trouva que l'affranchi Phaon. Monté sur un mauvais cheval, nu-pieds, couvert d'un vieux manteau, il s'échappa de Rome, tremblante toute rencontre, et abandonna bientôt la grande route pour se jeter à travers champs et marais, et gagner la maison de Phaon. Là, sur un grabat, il eut soif et ne trouva qu'un peu d'eau bourbeuse : a Voilà donc, dit l'épicurien , les rafraîchissements de Néron. » L'arrêt de proscription du sénat l'atteignit dans cette retraite. Il ne sut se décider, demanda un poignard, le regarda, l'aiguisa, se plaignit, assure-t-on : < Quel artiste le monde va perdre ! » Puis il s'excita au courage par quelques vers grecs, comme si c'était encore une comédie : f Mais, c'est honteux, dit-il ; allons, courage ! » Enfin les pas des chevaux se firent entendre; Néron mil le poignard dans la main de son secrétaire Epaphrodite, ferma les yeux et se précipita. Sa mère, du moins, et son précepteur lui avaient appris à bien mourir. Mauvais fils, ingrat écolier, médiocre acteur, détestable souverain, il ne sut profiter d'aucune
leçon et ne put môme couvrir Phorreur de sa vie de la décence d'une belle mort '.
Les belles morts, c'est tout ce qui console dans cette basse el horrible époque. Nobles patriciens mouraient en faisant une dernière libation à Jupiter libérateur, Jovi liberatori; hommes du peuple, quelques-uns du moins, en offrant leur vie en holocauste à un dieu rédempteur, Deo redemptori. Les uns et les autres ne recevaient des deux seules doctrines encore dignes de ce nom que la leçon de bien mourir. Là était, en effet, la seule espérance morale.