GALBA, OTHON, VITELLIUS
Cg-G9 après J. G.
La démagogie militaire.
L'impératrice Livie, à ce que nous raconte Suétone, avait fait planter dans ses jardins un laurier, pour que chaque César vînt y cueillir la branche qui devait servir à son triomphe, et le rejeton qu'il plantait à son tour. Le laurier de chaque César mourut en même temps que celui qui Tavait planté. A la mort de Néron tout le plant de lauriers avait disparu. La famille césarienne s'était détruite de ses propres mains; chaque empereur avait comme pris à tâclie d'en couper à la racine les nouveaux rejetons. Sur quarante-deux princes que la famille césarienne avait comptés par la naissance ou par l'adoption, trente-deux avaient fini de mort violente. L'œuvre d'Auguste était exposée maintenant à traverser la crise la plus délicate et la plus dangereuse, celle de la transmission de l'autorité à une autre famille^ à une autre dynastie.
Il n'y avait dans l'empire aucune institution politique destinée, le cas échéant, à conduire régulièrement cette révolution. L'adoption, coutume civile, devenue par le fait une institution politique, avait seule deux fois assuré la
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transmission du pouvoir. Après la mort violente de Néron, il n'en pouvait être question. Les empereurs n^avaient point su faire du sénat républicain une véritable institution monarchique; les provinces, à défaut du peuple romain, destituées de tout droit, n'avaient aucun titre à disposer du pouvoir. Les armées seules, qui avaient créé l'empire, qui l'avaient maintenu, en avaient une fois disposé depuis Auguste. La race des Césars éteinte, seules elles pouvaient le transmettre à d'autres mains. Mais l'exercice do ce droit entre les différentes armées elles-mêmes devait être un sujet de contestations.
L'empire romain entretenait beaucoup d'armées et à des distances considérables les unes des autres * : armée prétorienne à Rome, armée du Rhin, armée du Danube, armée de l'Euphrate, armée d'Afrique campée au pied de l'Atlas; et toutes étaient composées d'éléments fort hétérogènes. L'armée prétorienne, recrutée en Italie, préposée plus particulièrement à la garde de la personne impériale et de la capitale, semblait avoir saisi déjà le privilège de faire les empereurs. Mais quels litres réels y avait cette armée, déjà très-fa vorisée, qui ne faisait de service qu'à la porte du palais impérial ou de l'amphithéâtre? Les légions recrutées dans les provinces ne répandaient-elles pas leur sang à la frontière pour la défense de tous? On le sait, il existe toujours entre les différents corps d'une même armée ou entre les différentes armées d'un même empire une émulation naturelle. Elle tourne ordinairement au profit de la discipline et de la valeur militaires; l'honneur du drapeau fait la forco morale du soldat. Ajoutez cependant, à cette noble cause d'émulation entre les armées, un droit ou plutôt
1. Tacite, Hist., i, 9. Longis spatiis discreti exe^^citus , quod salu' berrimum est ad continendam fidem.
un privilège politique, comme celui d'élire le maître, et vous greffez sur un sentiment honorable le germe le plus funeste qui puisse menacer une monarchie. L'empire élant, en effet, mis au concours, les généraux caressent le soldat et se font les esclaves de ceux qu'ils doivent commander; le soldat, en retour du trône dont il dispose, exige ou une solde exagérée ou des compensations qui ne s'accordent point avec les rudes exigences de son métier, c'est-à-dire la licence. Généraux et soldats se corrompent les uns les autres, et les armées luttent de corruption. Quand le moment est venu, c'est la guerre qui éclate entre elles. Selon les chances du combat, tantôt victorieuses, tantôt vaincues, elles poussent alors à l'empire leurs généraux, qui se succèdent rapidement comme un clou pousse l'autre ; et l'on voit, comme l'a dit énergiquement Plutarque, qui eut de pareils exemples sous les yeux, non plus des rois ou des empereurs, mais des tyrans de comédie, chacun à leur tour, jouer leur rôle sur de sanglants tréteaux. Telle fut pendant deux années l'histoire de l'empire après Néron.
Galba.
Le premier des généraux romains qui fournit cette carrière fut Galba, général alors en Espagne. C'était un Romain de noble race et d'un caractère honnête, arrivé à l'âge de soixante-treize ans, à travers quatre règnes désastreux et malgré d'honorables services. Partout, à la tète des provinces ou des armées, il s'était distingué par une sévérité qui s'en prenait moins aux soldats des légions, ou aux sujets de l'empire, qu'aux officiers corrupteurs ou aux magistrats concussionnaires. Depuis quelque temps seulement sa vieillesse n'opposait plus la même vigueur aux oppressions d'en haut, ou
aux connivences d'en bas. Au moins ne prêtait -il les mains ni aux unes ni aux autres. Celte ancienne réputation d'honnêteté tourna vers lui les regards de quelques provinces, lorsqu'elles furent lasses enfin, avant Rome, des folies et des extorsions de Néron.
Ce fut un Gaulois, nommé Vindex, procurateur de la Gaule, qui souleva son pays contre l'empereur. Ne pouvant travailler pour lui-même, il voulut pousser à l'empire le plus intégre des généraux qu'il eût sous la main. Galba était arrivé à un âge où il est permis d'hésiter. La révolte de la Gaule gagna l'Espagne. Il fallut se décider. Galba monté sur son tribunal de gouverneur se mit à la disposition du ^^na( et du peuple romain. Mais le général des légions de Germanie, Virginius, entraîné par ses soldats, qui jalousaient les Gaulois, vainquit Vindex, le força à se tuer à Besançon, et refusa pour lui-même l'empire que ses soldats lui offraient pour prix de sa victoire. Averti par le double exemple de cette défaite et de cette fidélité, Galba allait se donner la mort peut-être, quand arriva la chute de Néron. A cette nouvelle il se composa un conseil des plus honorables provinciaux d'Espagne, leva son camp, traversa la Gaule, et se dirigea sur ritalie*.
Le premier enlpereur créé par les légions hors de Rome n'eut pas plutôt atteint les Alpes que toutes les difficultés de la situation apparurent; < le fatal secret était dévoilé*.» Le préfet du prétoire Nymphidius, qui avait déterminé les prétoriens à abandonner Néron, les travaillait maintenant pour lui-même. Capiton se faisait élire empereur par les légions du Bas-Rhin; Macer par celles d'Afrique.
1. Suet., Galba, 9-10. — Plut., Galba, 1-8. — Dion, lxiii, 25.
2. Tacite, Hist., i, 1-8. Evulgato imperii arcano, posse principem alibi quam Romœ fieri.
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Galba ayant pour lui la sanction du sénat, qui reconnut son élection, recourut à la politique des Césars. Caligula, Néron s'étaient débarrassés chacun de leur frère. Galba se défit aussi de ses confrères d'armes, de ses collègues. Capiton et Macer furent pris et tués. Nymphidius, chassé du camp par les prétoriens eux-mêmes, fut mis en pièces. Galba arriva à Rome, précédé d'une réputation de rigueur qu'un dernier acle confirma encore à ses portes. Les marins que Néron, avant sa mort, avait arrachés aux galères pour en faire une légion, demandaient tumultueusement à être maintenus dans leur état et privilèges. Repoussés doucement dans leurs prétentions, ils allaient se mutiner; Galba lâcha sur eux sa cavalerie, qui les massacra. Il prit possession de l'empire sur leurs cadavres *.
Après le règne de Néron, dont on oublia les crimes plutôt que les fêles, la venue de ce vieillard chauve et goutteux, économe et rigide, ne tarda point à déplaire à un grand nombre. Les plus nobles sénateurs voyaient à peine en lui un égal. Le peuple ne pouvait plus trouver en sa personne un descendant des dieux. L'illusion dont on avait vécu cessait. Galba annonçait au sénat qu'il ne garderait les gouverneurs en place que deux ans. Il faisait rendre gorge aux histrions, serviteurs, flatteurs, esclaves de Néron, et poursuivait le aecouvrement des biensdel'Etat jusqu'entre les mains de ceux qui possédaient de bonne foi ce bien mal acquis. Au peuple, il donnait peu de jeux; aux soldats qui réclamaient le donativum^ prix de l'empire, il répondait qu'il < recrutait ses soldats et ne les achetait point. » Ajoutez que ce vieillard, pour agents de ses bonnes intentions, avait choisi deux hommes avides et dépravés, Vinius et Lacon. Ceux-ci ayant hâte de profiter d'une faveur qui ne durerait guère,