‹ Les empereurs romains (volume 2)Chapitre 56 sur 122 · Tacite, Hist. i · texte numérisé non relu

Tacite, Hist. i

Entre ces deux années se partagèrent les provinces et les légions du reste de l'empire : l'Orient en général pour Othon ; l'Occident pour Yitellias.

Les Othoniens et les Yitelliens se heurtèrent dans l'an* gle formé par le rapprochement de l'Adige et du Pô, entre Vérone et Crémone, près du village de Bédriac qui a donné son nom à la bataille. Les Othoniens étaient ados* ses au Pô et à Crémone; leurs adversaires s'étendaient du lac de Garde aux rives du fleuve. Il y avait de l'hésitation parmi les généraux, sinon parmi les soldats d'Otbon. Âunius Gallus, Suetonius, les plus habiles, voulaient attendre l'arrivée des légions du Danube et de l'illyrie, dont l'avant-garde seule était présente. Ayant derrière eux l'Italie, bien pourvus de vivres, ils comptaient sur la disette pour vaincre les Vitelliens, qui avaient laissé en route une partie de leurs chariots, et sur le climat pour décimer les auxiliaires. Mais leurs soldats, qui avaient grande confiance en eux-mêmes, étaient pressés de retourner aux douceurs et aux plaisirs de la garnison italienne. Othon, digne compagnon de Néron, était lui-môme pressé d'en finir. Il voulait jouir de l'empire. Décidé à tenter la fortune, il commit la faute de ne pas tout risquer, même sa personne ; et il se retira pour se réserver, avec l'élite des prétoriens et des légionnaires , à Brixelles, à quelque distance du champ de bataille.

Le terrain où le combat s'engagea, et qui fut choisi par les Othoniens, n'était guère favorable à une bataille régulière. Coupé de ruisseaux, semé de taillis et de bois, il n'offrait point aux deux armées une place où elles pussent manœuvrer à l'aise sous les yeux et au commandement de leurs chefs. Ce fut une bataille de soldats; on s'entreprit cohortes par cohortes, escadrons par escadrons, sans ordre, sans plan. Une machine des Othoniens porta pendant quelque temps le désordre parmi leurs ad»

versaires; deux Vite! liens se glissèrent sous leurs boucliers jusqu'à cet engin meurtrier et en coupèrent les courroies. Deux légions seules, qui se cherchaient, parvinrent à trouver une plaine assez vaste où elles purent se mesurer à laise. C'étaient la rapax et Yadjutiix^ comme nous dirions la pillarde et la rescoussse. La se* conde, qui appartenait à Tannée othonienne et faisait ses premières armes, donna d'un tel élan qu'elle culbuta la première et saisit ses aigles; mais les pt7/ar(f«, se reformant bientôt, revinrent à la charge sur la rescousse en désordre et épuisée par ce grand effort. Dans le même moment, les auxiliaires germains, presque nus, armés de longues lances, venaient à bout des gladiateurs^ dont ils convoilaient les belles et bonnes armures. Tout se mit à fuir du côté des Othoniens ; mais leurs bagages encombraient la route ; les Yitelliens en firent un si grand carnage, qu'il y eut au dire de témoins oculaires des cadavres entassés jusqu'à hauteur d'homme. Les généraux peuvent arrêter les massacres inutiles; les soldats, quand ils se battent entre eux, poussent la victoire jusqu'au bout^

Menacés le lendemain dans leur camp, les généraux othoniens traitèrent avec Valens et Cécina, et décidèrent leurs soldats, tristes et mornes, à leur obéir. A Brixelles, ceux qu'Othon avait réservés ne voulaient point entendre parler de se rendre. Les légions attendues d'Illyrie allaient arriver, rien n'était encore perdu. Mais Olhon crut le moment venu de mourir. Ses soldats pénétrèrent dans sa tente, le conjurèrent de combattre encore; l'un d'eux se tua devant lui pour lui prouver que tous étaient décidés h mourir. « Il vaut mieux, dit Othon, qu'un seul meure pour tous, que tous pour un seul. » Le soir, il fit ses adieux à ses amis, à ses parents, les recommanda à

a. Tacite, Hist.^ ii, 1-45. — Plut., Olhon.

156 VITELLIOS.

Yitellius, brûla les lettres compromettantes qu'on pouvait trouver dans ses bagages, et donna tranquillement encore un dernier sommeil h la nature^ à la vie. Le lendemain on le trouva percé de son épée, sur laquelle il s'était précipité. Il avait pris soin de faire éloigner son affranchi afin que les soldats, furieux, ne s'en prissent point à lui. Plusieurs d'entre eux se tuèrent également sur sa tombe' . Ces sacrifices faits moins à ce César de rencontre qu'au point d'honneur militaire, donnèrent à sa fin le spécieux semblant des grandes causes perdues.

VlTELLIUS.

L'heureux Vitellius, couronné de fleurs, vint, au milieu de banquets somptueux, prendre la tête de l'armée victorieuse ; armée de soixante mille hommes, avide et affamée comme son maître, suivie de valets plus nombreux encore et plus exigeants. Après s'être repu à Bédriac d'un repas qu'il trouva de son goût, le vainqueur donna à cette cohue l'Ilaiie à dévorer. Arrivé devant Rome, Vitellius voulait y entrer en soldai, avec le manteau militaire, l'épée et le bouclier*. On eut beaucoup de peine à lui faire revêtir la prélexte, la pourpre, le costume pacifique du triomphateur, et à obtenir de son armée qu'elle entrât en ordre, les légions devant, sous leurs aigles, les auxiliaires sous leurs enseignes, et la cavalerie derrière. Mais les jours suivants Rome ressembla à une ville prise. Vitellius envahit le palais impérial et les maisons voisines qui étaient à sa convenance ; les soldats se répandirent à travers les rues, supportant malaisément le flot curieux des Romains, irascibles, toujours prêts à mettre la main à l'épée; puis ils entrèrent sans façon

4. Plut., Othon, 15-18. — Suet., 10-12: 2. Tacite, Hist,, ii, 89 —Suet., VitelL, 12.

dans les maisons, dans les palais, pour y chercher des ennemis ou y trouver à leur guise la lable et le logement. Ce gouvernement, qui dura peu, fut à l'avenant. La gloulonnerie était le vice particulier de Vitellius. En quelques mois, au dire de Tacite*, il mangea littéralement neuf cents millions de sesterces. Recommençant, à un degré inférieur, le régime de Néron, il releva ses statues, fit redire à table les chansons applaudies par lui, rappela de ce règne les esclaves, les bouffons, tous les agents des plaisirs et de la corruption romaine. Si Vitellius fit par hasard quelque acte sérieux, ce fut à contretemps; car lui et les siens ignoraient complètement les usages civils et religieux. Cependant Valens et Cécina, sous les brutales sorties de leur maître, se disputaient pour leurs créatures la disposition des places et des emplois. L'armée les préoccupait surtout. Les anciennes gardes prétoriennes licenciées, les légions d'Othon dispersées, il fallait reconstituer le prétoire et l'armée. Il y avait urgence. Les vainqueurs de Bédriac, campant dans les lieux les plus malsains du Vatican, succombaient au mauvais air et plus encore aux effroyables pièges de la corruption de Rome. On forma seize cohortes du prétoire, quatre de la ville; on remit sur pied les légions; mais ce fut moins une réorganisation militaire que la constitution du désordre. Chacun prenait le service qui lui convenait; les cohortes prétoriennes se formaient de ce qu'il y avait de pire parmi les gens de guerre; les grades de centurions, de tribuns, étaient donnés aux plus dévoués et aux plus tarés. La ville, le gouvernement, Tarmée étaient en proie au brigandage, quand on apprit que les légions de Syrie, à leur tour, avaient élu empereur leur général, Vespasien *.

i. Tacite, Hist., ii, 85-92. -- Suet., Vitell.y 11-13.— Dion, lxv, 3.

Ce fut roccasion d'une nouvelle guerre semblable à la première. Vitellius, pour se défendre, hâta ses enrôlements dans Rome, promettant le congé et les récompenses des vétérans aux vainqueurs ; il envoya des ordres aux légions éloignées des Gaules, de Bretagne, d'Afrique, et fit partir Cécina avec ce qu'il y avait de prêt, en attendant que Valens le suivît avec le reste. Vespasien était loin; mais le dévouement des soldats abrégea la distance. Les légions du Danube, d'il) y rie, de Mœsie, dont les avant-gardes avaient été battues par les Vitelliensà Bédriac, étaient revenues mécontentes dans leur campement. A la nouvelle de l'élection de Vespasien par les légions de Syrie, un certain Antonius, tribun, homme hardi en paroles et en actions, pillard et prodigue, détestable citoyen, bon soldat, entraîna les légions illyriennes contre Vitellius. « Dans la guerre civile, leur dit-il, la promptitude est la première condition du succès. Les soldats n'ont-ils pas, d'ailleurs, à laver la honte de leurs avant-gardes? les légions syriennes ont choisi Tempereur ; eh bien I celles d'Illyrie le mèneront à Rome. » En vain Vespasien écrivit du fond de l'Orient à Antonius pour l'arrêter. Celui-ci arriva bientôt sur les bords de l'Adige, où les soldats licenciés des légions vaincues avec Othon vinrent augmenter encore son armée.

Les forces des deux partis se retrouvaient encore sur le môme champ de bataille. Seulement les Vitelliens occupaient le camp même que les troupes d'Othon avaient construit sous les murs de Crémone. Antonius s'appuyait, comme autrefois les Vitelliens, à la ville de Vérone et à l'Adige. Les deux armées avaient ceci de commun, qu'elles se défiaient, et non sans raison celte fois, de leurs généraux. Antonius fut un jour obligé de se jeter, la poitrine nue et l'épée à la main, entre ses soldats et un de ses collègues qu'ils accusaient de trahison. Cécina, pour

sa part^ las de Yilellius^ traitait sous main avec Ântonius. Un jour il rassembla sur la place d'armes les centurions, les iribuns, quelques sol Jats^ et leur fit prêter serment à Yespasien. Mais, après un premier moment de surprise, les légions de Cëcina entrèrent en pleine révolte, jetèrent celui-ci dans les fers et mirent un simple préfet du camp à leur tète pour livrer bataille. Elles ne voulaient point subir la loi des légions qu'elles avaient vaincues sur le même champ de bataille. Elles aimaient mieux combattre et mourir t Les champs de Bédriac virent une seconde mêlée, et plus terrible que la première; la fureur du soldat la ût durer deux jours et une nuit.

Entraîné par les siens, Antonius engagea le combat après une assez longue marche, sans attendre même toutes ses divisions. La première journée s'en ressentit. Il fut obligé de percer de sa main un porte-étendard qui fuyait Après avoir repris le dessus vers le soir, les soldats d'Antonius voulaient marcher de suite contre le camp de Vérone, parce que leurs renforts étaient arrivés. Antonius venait de les décider à attendre jusqu'au lendemain quand les Yitelliens eux-mêmes, ranimés par l'arrivée de nouvelles légions, revinrent à la charge malgré la nuit qui tombait. Le combat reprit dans l'ombre croissante ; la fureur s'augmenta avec le nombre des combattants. Ce fut une affeuse mêlée, sans ordre; on combattit corps à corps presque sans se voir, au risque de nombreuses méprises et avec de singuliers répits. Quand les nuages dérobaient complètement aux combattants la clarté de la lune, ils s'appelaient de l'un à l'autre parti, cherchantà se débaucher aux noms de Vitellius et de Yespasien. QueU quefois des Yitelliens et des Antoniens se trouvaient côte à côte dans les ténèbres; ils s'entretenaient alors amicalement, échangeaient leurs provisions de bouche, le pain et le vin. Deux d'entre eux firent une libation funèbre

€ aux dieux Vespasien et Vitellius qui les avaient invités h ce banquet de la mort. • La lune, en perçant de nouveau les nuages, ranima leur fureur. Vers la fin de la nuit, la lune se trouvant, à son déclin, en face des Vilelliens, trompa leurs coups en grandissant les ombres des Antoniens, et les désigna eux-mêmes trop clairement à leurs adversaires. Ils commencèrent à faiblir. Les Antoniens saluèrent le soleil levant en môme temps que leur victoire. Les Vitelliens étaient en fuite. En poursuivant l'ennemi en déroute, les vainqueurs arrivèrent devant le camp de Crémone, où les Vitelliens s'étaient réfugiés. Antonius ne put encore arrêter les vainqueurs devant ces retranchements. Dès qu'ils eurent les claies, les échelles, ils construisirent les galeries, et minèrent les retranchements ; après vingt-quatre heures de combat, comme s'ils n'eussent encore rien fait, ils formèrent avec leurs boucliers la redoutable tortue, et permirent ainsi aux plus hardis de s'élancer l'épée à la main. Les traits partis des remparts criblèrent les téméraires; d'énormes pierres, des machines défoncèrent la tortue de boucliers, écrasèrent ceux qui étaient dessous. Les Antoniens reculèrent. Leur chef cette fois ne voulut pas céder. Il montra du doigt aux fuyards, derrière le camp, la ville de Crémone, une des plus riches de l'Italie. Rien ne résista plus aux Antoniens ; les assiégés jetèrent en vain sur les assaillants les machines elles-mêmes, avec les tours et les créneaux. Ceux-ci pénétrèrent par la brèche et par les portes enfoncées ; les vaincus n'eurent plus de refuge que dans la ville même de Crémone. Ils pouvaient s'y défendre encore avec le secours d'une population nombreuse. Mais l'honneur militaire qui les avait retenus derrière le retranchement de leur camp, ne les obligeait pas à défendre les murailles d'une ville. Ils firent déployer les voiles et les bandelettes des suppliants

et délivrèrent Cécina pour qu'il leur servit d'intermédiaire auprès d'Antonîus. Personne ne stipula pour la malheureuse Crémone ; maisons et gens furent livrés à la discrétion du soldat vainqueur, des valets etdesvivan* diers. Quand les Ântoniens eurent fait les habitants esclaves et fouillé les maisons, ils jetèrent des torches dans les décombres pour ensevelir dans Tincendie le souvenir de leurs violences et de leurs rapines *.

Yitellius à Rome chercha pendant quelque temps à cacher ces désastres. Mais on apprit bientôt que Valens s'était dérobé par la fuite à l'impossibilité de soutenir une cause perdue, et qu'Antonius, malgré l'hiver, se dirigeait à travers les Apennins sur Rome. Yitellius chercha alors à traiter par l'entremise du préfet de Rome, Sabinus, frère de Vespasien. Celui-ci, en offrant au vaincu une retraite honorable, obtint son abdication. Mais, le lendemain, comme Vitellius, en habits de deuil, sortait de son palais pour aller au sénat et de là au temple de la Concorde, déposer les insignes du pouvoir, les préloriens et la populace de Néron forcèrent leur empereur, bon gré mal gré, à retourner dans son palais. Ce fut l'occasion d'un combat dans Rome. En route, ces Vitelliens entêtés rencontrèrent Sabinus et les siens. Ils les attaquèrent. Sabinus, avec quelques sénateurs, des chevaliers et des soldats, se jeta dans la forteresse du Capitole. Mais les furieux, pour les y forcer, mirent le feu à la porte qui donnait sur le forum. Les statues des dieux et des héros précipitées sur leurs têtes les firent reculer. Ils revinrent à la charge par les maisons qui, bâties comme en étage sur la roche Tarpéienne même, arrivaient au niveau du temple et ils y mirent le feu. Cette fois l'incendie passa bientôt de la forteresse au temple de Jupiter. Au

1. Tacite, m, 15-$5. — Suet., Vitell.^ 15. — Dion, lxy, 10-115.

16i VITELLIUS.

milieu de cet immense désastre, que l'empereur regardait de son palais et les Romains de leurs toits, les vainqueurs pénétrèrent dans je sanctuaire consacré à la Fortune romaine, et y mirent à mort Sabinus et ses compagnons. « Forfait le plus déplorable et le plus honteux, dit Tacite, qui ait a£Qigé la république romaine! Dans un temps où Rome était en paix avec les étrangers, et autant que le permettait les mœurs, avec les dieux, le Gapitole élevé à la fortune de son empire, respecté par Porsenna et par les Gaulois, a été détruit par la fureur de ses princes M »

Ce ne fut pas la dernière scène de ce genre. Antonius, arrivé à son tour sous les murs de Rome, que les Vitelliens s'acharnaient encore à défendre, la fit attaquer par les voies Salarienne et Flaminienne, et par le lit du fleuve. En vain le philosophe Musonius essaya de se jeter au milieu de ces furieux; en vain les vestales opposèrent à ces extrémités leur caractère alors encore respecté ; philosophie, religion, tout fut inutile. Les Vitelliens, repoussés des murailles, tournés par ceux qui pénétrèrent dans le lit du fleuve, se reformèrent dans le champ de Mars et dans le camp des prétoriens. Le peuple, spectateur encore de la bataille, applaudit le vainqueur, renvoya le fuyard au combat, hua le vaincu. Les malheurs publics étaient devenus le plus acre de ses plaisirs. Au milieu du tumulte, enfin, quelques soldats fouillèrent le palais impérial pour y trouver celui en Thonneur duquel on s'égorgeait. Ils trouvèrent Vitellius dans un chenil, les vêtements déchirés, mordu par les chiens auxquels il avait disputé leur retraite. Il fut conduit par les rues de Rome, au milieu des insultes, la pointe d'une épée sous le cou, afin qu'il vît renverser ses statues. Arrivé aux

i. Tacite, Hist,, m, 60-74.

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gémonies, Yitellius eut un dernier retour de dignité. € J'ai cependant été ton empereur, » dit-il au centurion qui rinsullait. Il fut massacré là, et on tratna son cadavre avec un croc jusqu'au Tibre *.

Rome n'avait jamais rien vu de pareil depuis sa fondalion. Quand Marins et Sylla, l'un après l'autre, entraient dans Rome après avoir combattu , ils lui avaient épargné la vue du combat. Quand les dernières armées républicaines en venaient aux mains par deux fois dans les champs de la Macédoine et de la Thessalie, les généraux commandaient à leurs armées. Ils combattaient pour des principes, pour la république ou pour la monarchie. Maintenant, les soldats menaient leurs chefs, ils s'égorgeaient pour savoir quel serait le successeur de Néron. Tout champ de bataille leur était bon, les ruines de Crémone ou celles de Rome. Il y a quelque chose de plus abominable que la démagogie civile, c'est la démagogie militaire.

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