ap. J. G
Le Sénat, les provincetd.
Après le spectacle d'injustifiables et criminelles ambitions qai montent à Tassant du pouvoir, appuyées par une soldatesque en révolte, au milieu des provinces ravagées et dans Rome en feu, on est heureux de voir arriver au trône une honnête ambition qui ramènera Tordre dans Rome et dans les provinces. Tel est le caractère de Tavénement et du règne de Yespasien.
Né* dans la petite ville italienne de Réate, petit-fils d'un soldat, fils d'un receveur intègre, Yespasien fut un bon général et un administrateur économe sur le trône. Son père avait laissé, comme receveur du quarantième, une si bonne réputation en Orient, qu'on lui avait élevé des statues avec cette inscription : < Au magistrat honnête. » La jeunesse de Yespasien fut sans ambition ; sa mère
l'obligea à changer la prétexte contre le laticlave. Lancé dans la carrière des honneurs, cet enfant de la race honnête et forte des Sabins fut à leur hauteur, dans un temps où le capitaine devait toujours être doublé d'un magistrat. Général, il livra vingt combats et prit trente villes en Bretagne. Gouverneur d'Afrique, il revint les mains vides, fut obligé d'engager ses biens à son frère aîné et de faire le métier de maquignon. Dans le rôle de courtisan, imposé alors à tout Romain qui courait la carrière des fonctions publiques, il montra du bon vouloir; mais il eut peu de succès. S'il demanda le triomphe pour les expéditions de Caligula, il s'endormit deux fois en écoutant chanter Néron; et il faillit payer cet oubli de sa vie.
Quand les armées d'Orient, voulant imiter celles d'Occident, prétendirent faire leur général empereur, Vespasien ne parut pas d'abord très- tenté de commettre au hasard de la fortune une position honnêtement et péniblement acquise, et deux enfants qu'il aimait. Mais il ne manquait pas de lieutenants désireux de faire leur fortune avec la sienne. Alexandre Tibère, chargé de maintenir la tumultueuse ville d'Alexandrie, et Mucien, chef des légions de Syrie, y étaient surtout décidés. Ils savaient l'un et l'autre quelle prise offrait le caractère de Vespasien. On lui rappela que le jour de sa naissance un des chênes au jardin de sa mère avait poussé un rejeton plus vigoureux que d'ordinaire. On lui fit remarquer que pendant la guerre d'Othon et de Vitellius, la statue de César s'était tournée du côté de l'Orient. Les soldats de Syrie, qui avaient fait un long séjour dans le pays, appliquèrent enfin à leur général, s'il en faut croire les historiens romains eux-mêmes, la prophétie, répandue dans tout l'Orient, qui faisait sortir de Judée un maître du monde. Vespasien joignait à une certaine incrédulité beaucoup de superstition. Poussé à bout, il alla sacrifier au mont
Carmel sur un autel sans statue et sans dieu présent; le prêtre de ce dieu, Basilide, lui prédit qu'il commanderait, quoi qu'il méditât, à un grand nombre d'hommes et à une grande étendue de pays. Enfin un juif de la nation qu'il combattait vint lui annoncer l'empire en propres termes. C'était un homme avisé, du nom de Joseph. Réfugié, lui quarante et unième, après la prise de Jotapat, dans une caverne, il avait été avec ses compagnons sommé par Vespasien de se rendre. Les malheureux, aimant mieux miourir, voulaient tous se tuer. Joseph leur fit un long sermon sur le crime qu'il y avait à disposer ainsi de soi-même, et il obtint d'eux qu'ils consentissent à se tuer Tun Fautre, pour que le dernier seul chargeât sa conscience de l'impiété du suicide. Resté le dernier par bonheur ou par adresse , ce Joseph vint se prosterner aux genoux du vainqueur, demandant des fers au lieu de la mort, et s'engagea à rester prisonnier jusqu'à ce que Vespasien devînt empereur *. Cet adroit personnage fut plus tard l'historien de la chute de sa patrie.
A peu de temps de là, Alexandre Tibère faisait prêter serment à Vespasien par les légions d'Egypte; Mucien par les légions de Syrie. Les propres soldats de Vespasien le proclamèrent enfin empereur. Il prit alors son parti, poussa Mucien à travers l'Asie et la Thrace sur l'Italie, et se dirigea lui-même sur l'Egypte pour prendre Rome par la famine, en s'opposant au départ des vaisseaux chargés des blés destinés au peuple ^. Sur cette terre de la superstition, Vespasien ne négligea point d'entrer dans le temple de Sérapis. Un aveugle et un estropié l'y conjurèrent de les guérir, affirmant que lui seul pouvait quelque chose
1. Tacite, Hist,, i, 74. — Suet., Veup., i, 4. — Joseph, B. J. m, 8 9.