Tacite, Aw/.,iî
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pour leur santé en leur imposant les mains. Embarrassé, consultant les médecins^ Yespasien consentit enfin à faire ce qu'ils désiraient. Les événements empruntent la couleur des pays où ils s'accomplissent; les empereurs prennent le caractère des contrées d'où ils sortent.
Aussitôt après la mort de Yitellius, le sénat s'était empressé de transférer, par un acte, à Yespasien tous les honneurs et toutes les prérogatives qui avaient appartenu à Auguste, à Tibère et à Claude. Il y avait prudence de la part de cette assemblée, après ce qu'on venait de voir, à donner une sanction civile au pouvoir créé par les légions. C'est le premier acte de ce genre qui soit mentionné par les historiens anciens, et celui dans lequel des jurisconsultes postérieurs ont voulu retrouver la loi royale^ que quelques-uns ont prétendu faire remonter même jusqu'à Auguste K Cet acte donnait à Tempereur le droit de conclure des alliances, d'assembler et de présider le sénat, d'y proposer des lois, d'y recommander des magistrats, de faire en un mol dans la république tout ce qui pouvait être utile à la religion et à l'État, comme avaient fait Auguste, Tibère et Claude. En outre, il dispensait Yespasien des lois dont ses prédécesseurs avaient été dispensés^ sanctionnait tous ses actes et frappait de nullité ce qu'on entreprendrait contre lui. Quelque étendus que fussent les pouvoirs conférés par ce document à
i . Une table de bronze^ conservée à Rome, contient un fragment de cet acte. Tous les éditeurs de Tacite, de Suétone, et ceux qui ont écrit sur le droit romain l'ont publiée. Il ne faut pas se laisser abuser par le titre de lex regia qu'on lui donne, et qui depuis les rois, sous la république même, avait été souvent appliqué aux lois curiates (lex curiata de imperio.) L'expression de legibus solutus qui s'y trouve employée pourVespasien, comme pour Auguste et les autres, ne pouvait encore s'appliquer qu'à certaines lois spéciales, comme on le voit par exemple dans le pro lege Manilia de Cicéron pour Pompée. Ce n'est qu'au troisième siècle que cette expression a pu prendre un sens général applicable à toutes les lois.
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]*empereQr, on voit qu'ils ne constituaient pas encore l'autorité absolue, et qu'ils ne mettaient point le prince au-dessus de toutes les lois^ comme le feront bientôt Gaïus et surtout plus tard les légistes de Justinien. Ce sénatusconsulte,au contraire, en réservant au sénat une certaine part dans la confection des lois, dans la nomination aux magistratures, en n'exemptant^ l'empereur que de certaines lois et en ne citant que les précédents d'Auguste, de Tibère et de Claude dont le sénat avait approuvé les actes, apportait des limites aux extravagances d'un Caligula et d'un Néron. Le sénat n'abdiquait donc pas tous ses droits dans cet acte dont on a voulu abuser en faveur du pouvoir absolu; il en revendiquait au contraire une partie, tout en abandonnant le reste à un prince qu'il était heureux de voir arriver au pouvoir.
Vespasien était l'homme le mieux fait pour ramener dans les voies civiles l'empire égaré dans les camps. D'origine toute plébéienne, il avait des vertus simples et des habitudes d'ordre. A un certain penchant pour la superstition, il joignait un grand sens pratique. Il était diligent, appliqué, économe, ferme, de bonne humeur. C'étaient là des qualités dont l'empire avait alors grand besoin ; le gouvernement était en effet ipal assuré, l'anarchie était au sénat, dans l'armée et dans les provinces.
Depuis la fondation de l'empire, le sénat était divisé en deux partis bien distincts : l'un regrettait le régime républicain ou voulait au moins ménager une place à la liberté, à l'honnêteté surtout, dans l'empire. L'autre, s'accommodant du nouveau gouvernement, mettait à son service du zèle et de la lâcheté pour en tirer profit, au risque d'exagérer son principe. C'était le parti des honnêtes gens et celui des ambitieux, des indépendants et des servîtes, des stoïciens et des épicuriens. Depuis Auguste, ces deux
partis, qui s'épiaient et s'accusaient sans cesse, étaient aux prises. Mais le premier avait presque toujours eu le dessous. L'avéneraent de Vespasien avait rendu quelque espoir au parti des honnêtes gens. Dans ce parti, il y avait alors quelques hommes distingués : Musonius Rufus, qui faisait profession d'enseigner le stoïcisme; et Helvidius Priscus, gendre de Thraséas, d'une famille où l'on le pratiquait. Un sénateur, en déférant à ses collègues le serment de n'avoir poursuivi injustement la mort d'aucun sénateur, renouvela la lutte. Le philosophe Musonius Rufus prit le premier à parti Celer, un des plus effrontés délateurs du règne de Néron. Helvidius Priscus, gendre de Thraséas, assaillit Marcellus Eprius, auteur de la mort de Soranus, et peut-être de Thraséas. Au milieu de ces discussions, un sénateur fut violemment chassé de la salle des séances, et le peuple lui-même commença à s'émouvoir. En attendant Vespasien, Antonius et Mucien, ses lieutenants à Rome, étaient fort embarrassés; ils sacrifièrent Geler pour sauver Marcellus Eprius. Mais la querelle reprit entre les deux partis quand on discuta sur la réédification du Capitole. Les épicuriens voulaient laisser cet honneur à Vespasien; les stoïciens le revendiquaient pour le sénat.
L'armée présente dans Rome n'était pas un moins grand embarras. Les soldats vainqueurs et les soldats vaincus se jalousaient, se querellaient dans la ville. En attendant une réorganisation complète et le rétablissement de la discipline, tous campaient sous les portiques, dans les temples, pénétraient dans les maisons, faisaient la loi sur la voie publique et se conduisaient en maîtres. Quand on voulait les enrégimenter de nouveau, tous réclamaient des grades, ou au moins le service des gardes prétoriennes.
Après avoir laissé à ses lieutenants la responsabilité
de quelques exécutions qu'il crut nécessaires, Vespasien, arrivé à Rome, dessina du même coup sa polilique et sa mission réparatrice; il demanda à partager avec le sénat rhonneur de relever le Capitole. Déjà Helvidius Priscus, avec les pontifes, entouré de soldats favorisés de noms heureux et portant des rameaux à la main, suivi de jeunes garçons et de jeunes filles, avait fait les lustrations ; les sénateurs, les premiers magistrats, s'étaient attelés eux-mêmes, pour apporter sur les lieux la première pierre. Dès son entrée à Rome, Vespasien, la pioche et la truelle à la main , attaqua les décombres et travailla au nouvel édifice pour que les sénateurs, le peuple entier n'eussent point honte de contribuer de leurs mains à la réédificalion de la fortune romaine.
Après cette inauguration, le nouvel empereur se préoccupa de rétat du sénat Sur mille familles qui l'avaient recruté, il n'y en avait plus que deux cents. A l'exemple de la famille césarienne qui s'était comme suicidée elle-même, les familles patriciennes s'étaient acharnées à leur propre ruine. Vespasien, après avoir écarté les éléments impurs que quelques-uns de ses prédécesseurs avaient introduits dans la compagnie, recomposa l'assemblée en y faisant entrer des personnages considérables et honorés de l'Italie et des provinces. Les deux anciennes factions se trouvèrent comme noyées dans les flots de ces nouveaux membres. Ainsi refondu, iesénatfut de nouveau consulté sur les grandes affaires. Cette assemblée, dont on voulait relever la dignité, fournit aux provinces leurs principaux magistrats. La justice avait été suspendue, le droit de propriété compromis sous les derniers empereurs épicuriens, qui ne connaissaient plus la distinction du juste et de l'injuste. Une commission spéciale fut établie pour restituer leurs biens aux propriétaires injustement dépouillés et expédier les procès en souffrance,
accumulés depuis longtemps. Pour gouverner, Vespasien, tout en conservant comme familier, à cause de son éloquence, Eprius Marcellus, s'appuya sur les nouveaux sénateurs, dont la masse honnête, sans partager les passions stoïciennes, donna au régime un certain cachet d'honorabilité.
Il y avait plus de péril à épurer, à reconstituer l'armée, dont plusieurs empereurs et deux années de guerre avaient favorisé l'insolence, l'indiscipline et l'avidité. Les
► soldats étaient disposés à ne plus voir dans l'empereur que l'intendant de leurs plaisirs et le pourvoyeur de leurs convoitises, mis sur le trône pour exploiter le monde à leur profit. Vespasien, avec une adresse et une fermeté qui l'honorent plus que tout le reste, sépara les bons des mauvais soldats, licencia ou envoya au loin les derniers, garda les premiers pour les cohortes prétoriennes; il ne craignit ni les murmures ni les entreprises des mécontents, et il ne s'attacha point les autres par une complaisance compromettante ou par des largesses dangereuses. En Orient il n'avait point promis et il ne donna point à Rome le donativum. Il croyait ne rien devoir à ses soldats et il s'attachait à leur persuader qu'ils lui devaient tout; c'est le secret pour bien commander.
On a souvent répété, non sans quelque raison, que le gouvernement des empereurs romains, mauvais à Rome, était meilleur dans les provinces. Mais on voudrait à tort quelquefois considérer les plus détestables tyrans des Romains comme les bienfaiteurs des provinciaux, 11 est à remarquer que ce sont souvent les provinces qui ont donné le signal de la révolte contre les mauvais empereurs ou encouragé les armées à prendre l'initiative. Sans
' doute on pouvait moins souffrir éloigné d'un tyran que sous sa main. Mais comment la tyrannie pouvait-elle changer de caractère et devenir un bienfait en franchissant les
murailles de Rome? La justice de Tibère poursuivit à Rome, il est vrai, des gouverneurs infidèles ou des magistrats prévaricateurs dans l'intérêt des provinces jusqu'à ce que le sentiment de la vengeance pervertît son règne, Claude eut la bonne volonté de protéger les provinciaux avant que les femmes et les affranchis la rendissent inutile. Mais Néron, une fois maître, confia l'administration des provinces aux compagnons, aux serviteurs de ses plaisirs, qui poussèrent hors de Rome l'imitation du maître jusqu'à ses dernières limites. On sait les instructions que Néron donnait à la fin à ses agents, quand ils prenaient congé de lui : « Vous savez ce dont j'ai besoin, faites en sorte que personne n'ait rien en propre. » Ce que pouvait être cette tyrannie de seconde main, les deux révoltes de la Gaule et de la Judée, que Vespasien eut à comprimer pendant son règne, le montrent suffisamment.
La province des Gaules avait tant souffert sous Néron et sous Vitellius, qu'elle éclata partout où des chefs se présentèrent. Un Classicus, personnage de race royale en Gaule, un Tutor de Trêves, un Sabinus de Langres, qui prétendait descendre de César, soulevèrent les Trcvires et les Lingons, le Nord et le Centre. Un Batave, Claudius Civilis, ancien chef des auxiliaires, prêta main forte à la Gaule avec des Germains qu'il jeta sur les légions gardiennes du Rhin. La nouvelle de l'incendie du Capitole détruit par les fureurs intestines des armées romaines parut un instant aux chefs et aux peuples du nord une occasion unique. On prêta serment un instant à l'empereur gaulois Sabinus. Mais Vespasien avait les vraies traditions de la politique romaine. Son lieutenant Petilius Cerealis triompha de cette révolte moins encore par ses deux victoires de Trêves et de Vêlera -Castra sur Tntur et Civilis, que par l'habileté qu'il mit au service des instructions impériales. Classicus et Tutor n'a-
Talent donné qu'avec méfiance la main aux Balaves et aux Germains, leurs séculaires ennemis: c Nous tous ayons réuni à Rome, dit Petilius aux Gauiois dans une assemblée, moins pour yous dominer que pour tous défendre contre Yos ennemis, contre Tous-mémes. Sans Rome, la guerre serait étemelle entre chaque nation et dans le sein de chaque nation. Rome ne commande point à la Gaule, elle partage la domination du monde avec elle. Restez associés à celle qui se donne à tout et à tous, aux vaincus comme aux vainqueurs, i C'était continuer à faire jouer par Rome le rôle de pacificatrice des nations. Sabinus le Lingon, accablé par les Séquanes eux-mêmes, s'enfuit et se cacha avec sa femme Éponine dans ce souterrain d'où il ne sortit que pour une mort plus déplorée à Rome que dans sa province. Petilius Cerealis permit de tenir à Reims une assemblée des députés de toute la Gaule ^ persuadé qu'il sufiSrait de les mettre en présence pour les paralyser. Valentin le Trévire essaya en effet vainement de réveiller le patriotisme de ses compatriotes. On l'admira, on ne le suivit pas. On songea plus aux vieilles haines locales qu'à la commune liberté. Le gouvernement de Vespasien faisait d'ailleurs espérer aux provinces un meilleur régime. Moralement vaincue, la Gaule retomba sous une domination qui faisait de la division et des rivalités des peuples la condition de sa propre durée *.
La religion était tout le patriotisme de la Judée. C'est en voulant encore introduire dans le temple de Jérusalem le culte des Césars, que Gessius Florus , gouverneur nommé par Néron, excita chez les Juifs une exaspération qui ne pouvait finir que par leur ruine. Le grand prêtre Ananus, le sanhédrin, les pontifes, inclinaient pour quelques concessions, quand Êîéazar, le premier des