‹ Les empereurs romains (volume 2)Chapitre 60 sur 122 · Suct. Vesp · texte numérisé non relu

Suct. Vesp

IM VE5PASIEX.

lenr rendait en améliorations sérieuses. Vingt villes relevées parlent en fareur de son administration. L'argent déployé en inutilités fastueuses lui déplaisait. Des dépnlés lai annoncèrent un jour que leur rille avait voté une somme considérable pour lui élever une statue : c Eli bieni posez de suite la statue, > dit-il, en allongeant sa main : c en voici la base toute prèle. > On ne saurait approuver complètement la justice qu'il exerçait sur les gouverneurs trop avides. 11 ne les condamnait à la con* Oscation qu'après les avoir laissé se gorger. t C'était, disait-il, les éponges qu'il laissait se remplir pour les vider ensuite. » Il souffrait aussi parfois que sa seconde femme Cenis et ses amis fissent des profits illicites pour les partager avec eux. En somme, parmi les empereurs, il fut intègre, conune son père l'avait été parmi les gouverneurs ses contemporains. C'est un éloge relatif.

Les deux derniers mots de Vespasien dépeignent assez bien les qualités simples et solides qui firent de son règne l'un des plus louables. Surpris par les premières atteintes de la maladie : t Hélas! dit-il, je sens que je vais passer dieu, t L'ironie était une des habitudes de son esprit. Au dernier moment, il se dressa, disant : c 11 faut qu'un empereur meure debout; » et il rendit le dernier soupir. A quelques jours de là, les Romains assistaient aux funérailles du premier de leurs empereurs qui, après Auguste, eût fini de sa mort naturelle. A Rome, où l'on déifiait l'orgueil et la puissance, on aimait aussi à les rabaltie dans la mort comme dans la vie. Dans la cérémonie funèbre des empereurs, un bouffon, revêtu du costume impérial, imitant les manières, le langage du défunt, rappelait ses défauts ou ses vices ; le dieu pendant l'apothéose devenait son propre insulteur. c Combien coûtent ces funérailles, demanda celle fois le bouffon, au nom de Vespasien, à l'intendant des pompes funèbres. — Dix millions de

sesterces , répondit celui-ci. — Eh bien î repartit Vespasien, donnez-mor seulement cent mille sesterces et jetez-moi dans le Tibre. » Il y avait peut-être autant d'éloge que de blâme dans cette repartie. Heureux les empereurs romains dont la mémoire n'a mérité que de pareilles critiques! Yespasien dut à ses modestes et solides vertus de laisser, le premier des souverains de Rome, son trône à ses enfants, de fonder la dynastie des Flaviens. Il ne réforma point l'œuvre d'Auguste, gâtée par les successeurs de celui-ci. Il la ramena dans des voies équitables. Quoi que pût faire après lui son second fils Domitien, il prépara le siècle des Antonins. Ce n'est pas une médiocre gloire.

Un Prince, un Tyran.

S'il est une preuve frappante de cette vérité que, dans les affaires humaines et dans les conditions de bonheur des peuples, la valeur des institutions compte pour peu de chose, et le caractère des hommes pour beaucoup, c'est Texemple de Titus et de Domitien, le premier et le second successeurs de Vespasien. Nés du môme père, élevés à Fempire dans les mômes conditions, ils ont régné dans les mômes circonstances et sur la même société. On a appelé Tun les délices du genre humain, l'autre en est devenu Thorreur. Titus se plaisait à dire qu'il avait perdu sa journée quand il ne la marquait point par un bienfait; Domitien parut, à la fin, penser qu'il perdait chacune de celles qu'il ne signalait pas par un crime.

La nature paraissait avoir également bien doué Titus et Domitien des avantages du corps et de l'esprit, bien qu'ils en aient fait un si différent usage; elle les pourvut inégalement du côté de l'âme, puisqu'ils furent si différents. Plus petit de taille et moins bien fait que son frère Domitien, Titus rachetait cette infériorité par l'agrément

et la dignité de son visage. Domitien cachait sons des traits réguliers et sous la rougeur d'une modestie apparente un caractère irascible; ses grands yeux, dont le regard était émoussé, jetaient des éclairs sinistres au moindre mé« contentement. Titus était habile dans tous les exercices du corps; il maniait un cheval avec vigueur et avec grâce; impétueux dans les combats, il fut blessé deux fois au siège de Jérusalem. Sous Tapparence de la force, Domitien cachait une grande mollesse; jeune, il se faisait toujours porter en litière; du maniement des armes^ il savait seulement décocher de loin une flèche entre les deux doigts que lui tendait un esclave» preuve de cruauté en même temps que d'adresse. Il ne conduisit en personne que deux expéditions pendant son règne : il fut battu et revint triompher. Vespasien avait également soigné l'éducation littéraire de ses deux fils ; il leur avait donné pour maîtres des rhéteurs et des poêles. Ces leçons profitèrent à Titus, qui devint un habile orateur et sut trouver des mots heureux; il eut même la réputation d'un improvisateur fécond en fait de vers. Domitien ne fut pas dépourvu de ces talents; mais il les crut bientôt au-dessous de lui. Devenu empereur, il éloigna, méprisa, humilia les rhéteurs et les poètes avant de détester les philosophes. Quoiqu'il fit transcrire à grands frais les manuscrits des anciens auteurs conservés à Alexandrie, et qu'il prit soin de reconstituer les bibliothèques brûlées sous son règne, il ne lut plus ni poésie, ni histoire, si ce n'est les mémoires de Tibère, lecture trop appropriée à son génie *, et il fit composer par d'autres les discours, les lettres, les édits qu'il avait à faire.

Les deux fils de Vespasien, tous deux princes de la jeunesse, se laissèrent entraîner de bonne heure aux

s. Sa«t., Titus, 4e 1 à (L — Domitien, de 1 à 8.

écarts, aux dérèglements auxquels ne se dérobait guère la jeunesse romaine de ce temps ; mais Titus eut des vices inoffensifs, et les savait couvrir d'une grâce qui les faisait pardonner. La déesse à laquelle il sacrifiait le plus volontiers était la Vénus de Paphos. Il aima Bérénice, sœur du second Agrippa, roi des Juifs, d'un attachement plus sincère qu'elle ne le méritait; et il sut faire au préjugé romain, qui n'eût point voulu pour impératrice de la fille d'une race méprisée, le sacrifice de son amour. Domitien adorait particulièrement l'austère déesse Minerve, et était plutôt sévère que sage. Plus offensif seulement dans ses plaisirs, il ravit par deux fois Tobjet dé ses affections : Domitia, à iËlius Lamia, pour en faire sa femme, et Julie, fille de Titus, à son cousin Sabmus, pour en faire sa maîtresse. Titus était de ces hommes heureux qui savent faire aimer même leurs vices ; Domitien de ces âmes mal nées qui ont le talent, lors même qu'elles possèdent quelques vertus, de les faire détester.

Avant d'arriver au pouvoir, Titus et Domitien le courtisèrent d'une façon bien différente. L'un sut l'attendre et le défendre dans la personne de son père ; l'autre le poursuivit d'une passion ardente et prématurée, et l'attaqua dans la personne de son frère. Envoyé par son père pour complimenter Vitellius, et destiné peut-être à être adopté par celui-ci, Titus, à la nouvelle de la révolte qui éclata contre cet empereur, se hâta de retourner vers son père, et lui assura l'empire en sachant lui gagner l'altier et ambitieux Mucien. Après la prise de Jérusalem, il se déroba à ses soldats, qui l'eussent fait volontiers empereur, pour aller rassurer son père déjà inquiet. « J'arrive, père ! » s'écria-t-il en venant seul l'embrasser, t j'arrive! » Titus ne fut cruel qu'une fois en sa vie, lorsqu'il fit tuer, au sortir de table, Cécina, pris en flagrant délit de conspiration contre Yespasien, et ce fut pour sauver

son père. Du vivant même de Yespasien, et avant qu'il fût arrivé de Judée à Rome, Domitien, qui était dans la capitale^ fit un fiévreux et violent usage du pouvoir. Il ôtait, donnait les offices à son gré ; Yespasien le remercia d'avoir bien voulu ne pas le destituer. A la mort de son père, Domitien, que Titus avait protégé contre les sévérités paternelles, eut l'idée de disputer l'empire à son frère. Il renonça à ce projet; mais il ne se fit pas faute de répéter que son frère avait falsifié le testament paternel qui les aurait institués tous deux héritiers. Il conspira contre Titus, quoique celui-ci le traitât en collègue et Teût déclaré son successeur. Un jour Titus le conjura en pleurant de le traiter du moins en frère*.

Les premières années du règne de Domitien ne différèrent cependant point beaucoup du règne de Titus. La mémoire de son frère fut d'abord un frein pour lui. Pendant quelque temps, il continua Titus. Tous deux furent également pleins de* libéralité ; soucieux d'éviter le reproche d'avarice, ils refusèrent les héritages et les présents, dictés toujours plus par la crainte que par l'amour. Si Titus confirma tous les dons et toutes les grâces accordés par ses .prédécesseurs sans qu'on eût besoin de le demander, Domitien remit les tributs arriérés de cinq années. Ils portèrent tous deux des lois contre les délateurs, ces corrupteurs du pouvoir et ces fléaux de l'empire. L'un décréta que l'on ne pourrait plus poursuivre le même fait à Taide de deux lois différentes, et l'autre que l'accusateur convaincu de faux serait puni de l'exil. Mais Titus savait accompagner tous ces actes de manières qui en rehaussaient le prix. Quoique l'art y fût pour beaucoup^ c'étaient aussi chez lui des vertus naturelles qui inspiraient confiance. Domitien faisait, comme à regret,

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