‹ Les empereurs romains (volume 2)Chapitre 61 sur 122 · Tacite, Hist.<^ u, 77. — DioD, lxvi, 5. — Jos. B. J · texte numérisé non relu

Tacite, Hist.<^ u, 77. — DioD, lxvi, 5. — Jos. B. J

ses actes les meilleurs, d'un air qui en gâtait même la bonté. Ce semblaient être des actes de commande qui laissaient toujours une secrète défiance.

Titus fut toujours affable et bon compagnon. Arrivé à Tempire, il quitta la mauvaise société qu'il fréquentait trop, s'entoura de lettrés, de poètes, de philosophes, de gens honnêtes et graves, qui furent, après Domitien, les conseillers des meilleurs empereurs. Il se rappelait qu'en Orient le célèbre Apollonius de Tyane, philosophe thaumaturge, auquel il demandait conseil pour bien gouverner, lui avait persuadé d'écouter, à Rome, Démétrius te cynique. Il avait les abords faciles et ne rebutait jamais personne, même les plus fâcheux solliciteurs. Comme on lui reprochait de promettre plus qu'il ne pouvait tenir : c Personne, disait-il, ne doit sortir mécontent de Taudience d'un prince. » Ce païen avait deviné l'art de donner l'eau bénite de cour, grand et utile talent pour les princes, qui satisfont ainsi, à peu de frais, la plus exigente de nos convoitises morales, la vanité. Il savait représenter, et donnait des festins qui brillaient plus par l'agrément que par la profusion.

Plein de morgue et d'une humeur farouche, n'aimant ni à être flatté, ni à ne pas Têtre, Domitien dispersa bientôt tout l'entourage de son frère, et ne le remplaça, autant qu'il était besoin, que par des serviteurs, des instruments qu'il tint à distance et maltraita le plus souvent. Il aimait à rester seul, caché au fond de ses appartements, n'ayant de plaisir, même empereur et âgé de plus de quarante ans, qu'à attraper et à tuer des mouches. Un plaisant à qui l'on demandait où était l'empereur, répondit: < Il est seul, pas une mouche avec lui ! » Domitien faisait son grand repas le matin pour n'avoir pas faim le soir, et ne point donner l'exemple à ses convives. Au milieu des mets servis à profusion , il se contentait d'une pomme et

d'une coupe de vin ; alors il raillait, reprenait d'un air dédaigneux ses invités, se levait promptement de table et s'en allait promener, jusque bien avant dans la nuit, sous les longues galeries de son palais, sa solitude chagrine et bientôt ses sinistres projets.

Domitien et Titus ont rivalisé de beaux monuments et de nombreux spectacles. Tous les empereurs ont eu la noble passion d'élever des monuments, et la passion moins relevée de gorger le peuple de spectacles et de plaisirs. Bâtir fut de plus une nécessité pour Tilus et pour Domitien, qui avaient beaucoup à réparer. La guerre civile des Yitelliens et des Antoniens avait ruiné une partie de Rome ; un nouvel incendie sous Titus (80) dévora six temples, entre autres ceux de Neptune, de Sérapis, d'Isis, la bibliothèque d'Octave et deux théâtres; l'éruption du Vésuve engloutit Pompéi et Herculanum. Titus acheva le Colisée et y ajouta les thermes qui portent encore son nom. De plus que la passion de bâtir, Domitien avait du goût en architecture. Cet empereur orna de colonnes de marbre pentélique le temple de Jupiter, éleva sur le Champ de Mars un temple à Minerve Chalcidique, acheva le Circus Maximus, bâtit un stade, un odéon, et débarrassa les rues de Rome des laides échoppes qui les encombraient. On le loua moins d'avoir achevé pour lui la maison dorée de Néron. Les deux frères, outre les fêtes régulières^ saisirent Toccasion de la dédicace des monuments pour célébrer des jeux extraordinaires. Ils donnèrent des combats d'hommes et d'animaux, par troupes ou seul à seul; des combats d'éléphants; des courses de chars, de chevaux et de grues; des luttes sur terre et sur l'eau; on sacrifia un jour cinq mille, un autre neuf mille animaux. Çà et là ils glissèrent quelques joutes d'éloquence, de poésie et de chants. Les deux frères n'épargnèrent rien en ce genre. Combien ils furent différents

(cependant là où ils riyalisèrent f Titus bâtit toujours à ses frais, soulagea même les infortunes privées qui suivirent réruption du Vésuve, disant que les malheurs publics doivent tomber seulement à la charge du prince. Domitien se réserva d'inscrire son seul nom sur les édifices qu'il ne fit même qu'achever. A l'un les charges, à l'autre l'honneur. Dans les factions du Cirque ils eurent leur parti, leurs préférés. Titus se contenta d'encourager les gladiateurs Thrèces qu'il aimait, et de railler le peuple sur ses préférences. Domitien, qui eut le bon goût de se déclarer contre les Thrèces, fit un jour jeter dans l'amphithéâtre, pour combattre avec les chiens, un spectateur qui avait trop hautement exprimé ses sympathies pour les Mirmillons. Les jeux sont souvent la meilleure épreuve des caractères*.

On ne trouve à Domitien qu'un avantage sur Titus. L'indulgente humeur et la facile bonté de Titus laissaient aisément flotter les rênes du gouvernement et des mœurs romaines. Domitien paraît avoir eu l'instinct et la volonté d'un sévère justice, si nécessaire à Rome. Il jugea quelque temps assidûment au forum, cassa les sentences dictées par la faveur, releva les juges du péché d'indulgence et poursuivit à Rome et dans les provinces les magistrats prévaricateurs et concussionnaires. Il imprima à ceux-ci une terreur si salutaire que, dit Suétone, jamais Rome et ses provinces ne furent mieux gouvernées que pendant ce temps-là ^. Beaucoup de magistrats à qui l'on n'avait rien eu à reprocher sous son règne, tombèrent

1. Suet., TtY., 8-12. Dom,, 6-12. — Dion, lxvi, 18, 19, 26, — Tacite, Hist.y II et m, passim,

2. Suet., Dom,, 8. Magistratibus quoque urbicis proviaciarum que prœsîdibuscoercendis tantum curae habuit ut nequemodesiiores unquam ne que juBtiores exstiterent. — Plin., Ep. tu, 33, sur le* procès de Bœbitts Massa*

ensuite sous le coup de la justice. On cite de Domitien quelques jugements heureux. Il sévit une fois contre un tribunal tout entier qui avait fait mauvaise justice. Anstère censeur des mœurs, il voulut remettre en vigueur quelques lois d'Auguste, et ôta aux femmes qui ne le méritaient plus l'honneur de se faire porter en litière, et l'avantage de recueillir des successions et des legs. Il dégrada un chevalier qui reprit sa femme après l'avoir légitimement répudiée. Les historiens romains nous assurent que Domitien n'agissait ainsi que pour blâmer indirectement l'indulgence de son père et de son frère. Mais c'est peut-être une supposition gratuite. On regrette au moins que Domitien n'ait pas toujours appliqué à luimôme, à son ménage, cette juste sévérité. Il se permit beaucoup à lui-même ; il ne refusa aucun honneur à Domitia, sa femme, et se conduisit à son égard comme le chevalier qu'il punit.

Pour être juste envers les deux frères, il faut remarquer aussi que Titus ne régna que deux années, Domitien quinze, et que l'aîné des fils de Yespasien eut à dépenser généreusement le trésor paternel, bientôt épuisé sous le cadet. Si Domitien continua Titus au commencement de son règne, et tant qu'il eut de l'épargne, comment ne pas craindre que Titus, s'il avait vécu, n'eût commencé Domitien? Le trône exerce toujours d'abord, sur ceux qui y montent, une influence salutaire; c'est le temps qui, là comme partout, constitue l'épreuve décisive. Titus eut autant de bonheur que de vertus, si pour sa gloire il mourut à temps. Il est difficile de croire cependant que le pouvoir, en le gâtant à la longue, eût jamais fait de Titus ce qu'est devenu Domitien. Il avait en lui deux grandes ressources : du cœur, il le prouva à son père, à son frère ; de la conscience, nous le verrons à sa mort. Domitien n'eut jamais que quelques vertus apprises

qui faisaient comme partie de son rôle d'empereur. Le cœur et la conscience lui manquèrent surtout. C'est ce qui a fait de lui, quand une fois il eut jeté son masque d'emprunt, le plus affreux sans contredit des tyrans romains. Parmi les empereurs romains, en effet, Domitieu fut le tyran par excellence ; si Ton voulait faire une étude morale de la tyrannie, c'est lui qu'il faudrait prendre pour type.

Descendre dans l'âme d'un tyran, pour y découvrir les sources principales de vices et de haine qui débordent sur le genre humain, n*€st pas une entreprise facile. L'envie, l'avarice, la peur, Torgueil, tels sont à la fois et les principes constitutifs et les tourments vengeurs de la tyrannie. Le tyran désire tous les avantages matériels et moraux, et il craint de tout perdre. Il ne peut satisfaire, quoi qu'il fasse, ni ses convoitises, ni son ambition; et plus il les assouvit, moins il est à l'abri de l'envie et de la crainte. Être l'homme le plus puissant du monde, posséder les plus grandes richesses n'est rien pour lui, tant qu'il reste quelque chose de désirable qui ne lui appartienne point. Le tyran est insatiable. Son avarice est un gouffre qui veut tout engloutir. Le bonheur qui le fuit, et les qualités qu'il n'a pas, sont même comme un vol qu'on lui fait. Sa conscience inquiète poursuit chez ceux qu'il a déjà blessés, soit dans leurs personnes, soit dans leurs biens, jusqu'à leur conscience tranquille qui prétend lui échapper. C'est avec les qualités dont il est le plus dépourvu qu'il voudrait rivaliser; et s'il ne peut les égaler ou les surpasser, il faut qu'il les supprime. Telle est l'immense et haineuse envie que connaît le tyran. Tout haïr, tout envier et tout menacer, quelle source de crainte ! Le tyran a peur de perdre ce qu'il a et de ne pas acquérir ce qu'il ne possède pas. Il a peur de ceux qu'il a offensés et de ceux qu'il offensera. Il méprise tous ceux qui sont

au-dessous de lui; mais comme son orgueil ne va point jusqu'à n'en plus rien craindre» il tremble autant qu'il fait trembler. Comment s'élever assez haut pour échappera cette peur de tous les instants, à tous ces périls? La terre n'a rien d'assez inaccessible pour lui servir de retraite. Ce n'est pas trop du ciel pour cacher le tyran ; le maître du monde ne sera rassuré que s'il se fait dieu. Dieu jaloux, terrible, vengeur, il fera peut-être peur alors sans trembler. Étrange rencontre I le tyran a à la fois tous les vices et tous les tourments qui semblent devoir être le moins ceux de la tyrannie t II est tout-puissant et il est envieux; il a tout et il est avare ; il est maître de tout et il a peur; il est le roi du monde et il n'est point satisfait ; géant de l'orgueil, il met Pelion sur Ossa, Ossa sur Pelion, pour escalader le ciel, usurper la divinité ; et il se sent toujours homme.

La nature et les circonstances préparèrent singulièrement Domitien à la tyrannie. Présent à Rome quand une révolution fit son père empereur en Syrie, puis quand son frère monta sur le trône, il se crut deux fois frustré de l'empire, d'abord par Vespasien, puis par Titus. Tenu en surveillance par son père et dans l'ombre par son frère, il se nourrit dans la solitude d'envie et de haine pendant douze ans. Arrivé enfin à l'empire, il eut la force de se contraindre pendant deux ans. Mais au bout de ce temps il entra, par l'envie et l'avarice, de plain-pied dans la tyrannie.

Les deux premiers crimes de Domitien tombèrent sur iElius Lamia, à qui il avait ravi sa femme, et sur Sabinus son cousin, à qui il avait ravi sa maîtresse. L'un ne regrettait pas assez (et il n'y avait point de quoi), l'autre regrettait trop, avec quelque raison, celle dont l'empereur faisait trophée. La facile résignation de l'un était une insulte, el l'inconsolable douleur de l'autre, un reproche. 11 les en punit. Tous deux perdirent la vie. •

Le frère de Titus, vainqueur de Jérusalem, regrettait surtout de n'avoir point les talents d'un général Agricola, le beau-père de Tacite, un autre Corbulon, conquérait sous son règne , à force d'énergie et de patience, presque toute la Grande-Bretagne. C'était an sujet de sécurité et de gloire pour l'empire, mais de dépit et de crainte pour l'empereur. Était-ce la peine d'avoir étouffé l'éloquence, la vie au forum, si un autre usurpait le privilège de vaincre, cette vertu impériale. Domitien rappela Agricola de Bretagne avec de grands éloges, sous prétexte de l'envoyer en Syrie. Mais il reçut froidement le conquérant, quand celui-ci rentra modestement de nuit à Rome^ selon l'ordre qu'il en avait reçu ; et il le laissa dans la foule de ses esclaves. Agricola ne réclama point le gouvernement de Syrie; il fut heureux d'être oublié, « et peut-être même, dit Tacite, de mourir à temps ^ » Mais le talent d'Agricola disgracié ne passa pas au service de l'empereur.

Domitien voulut châtier lui-même les Gattes qui avaient insulté la frontière. Il parvint avec beaucoup de peine à les joindre au fond de leurs forêts et à leur faire quelques prisonniers, qu'il augmenta en couvrant plusieurs soldats de costumes germains. Il n'en prit pas moins le titre de Germanicus, qu'il voulut donner aussi au mois d'octobre en souvenir de ses exploits. La postérité n'a pas sanctionné cette ambition. Un barbare, Décébal, sur la frontière du Danube, en donnant un instant l'unité de commandement et la discipline romaine aux peuples sauvages des Daces^ des Quades et des Marcomans, fit trembler Tempire romain. Domitien se contenta de conduire les nouvelles levées romaines contre ce redoutable adversaire; mais, après l'avoir vu, il revint en toute hâte;

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