‹ Les empereurs romains (volume 2)Chapitre 68 sur 122 · NERVA · texte numérisé non relu

NERVA

riens revendiquaienl dans le sang leur règne, qu'ils croyaient menacé. Cette yiolence faisait déjà craindre le retour de ce qu'on avait vu. Nerva, vieillard débile, comprit qu'il fallait confier sa tâche à des épaules plus jeunes et plus viriles; et l'empire lui fut redevable du plus grand service qu'il pût lui rendre.

Dans le temple de Jupiter, au Capitole, et aux pieds de la statue du dieu, en présence du sénat et des chevaliers, Nerva adopta pour fils et associa solennellement à la puissance tribunitienne et impératoriale Marcus Ulpius Trajan, alors commandant de l'armée du Rhin ^ Désireux, comme Galba, de donner l'empire à celui qui en était le plus digne, il choisit hors de sa famille ; plus heureux ou plus habile que lui, il mit la main non-seulement sur un citoyen honnête , mais sur le plus résolu des généraux de l'empire. Le nom de Trajan et les légions qu'il avait derrière lui suffirent, en effet, à apaiser la révolte prétorienne; les chefs des mutins, mandés sur le Rhin, partirent, furent cassés ou punis, sans résistance de la part de leurs soldats. L'armée servit une première fois à contenir l'armée. A l'étonnement de tous, un patricien, un consulaire, un général triomphant, chef d'une armée puissante et dévouée , parvint à l'empire sans y être porté par ses soldats, appelé seulement par la volonté d'un empereur et les vœux de l'empire. C'était la promesse la plus sûre d'un régime nouveau. Nerva put mourir : il avait donné au monde un maître dont l'histoire devint le plus éloquent panégyrique de son temps et la satire la plus amère des temps précédents *.

1. Plin., Pan., vin, 6. Simul filius, simul César, moi imperator et consors tribunitiœ poiestatis et omnia pariter et statim factus est.

% Voir pour Trajan, outre les sources, Heinrich Franke: Zur Ges^ chichte Trqfan*s und seine zeit^ 1 vol. in-8o.

Trajan.

Né à Italica, dans cette Espagne qui avait déjà renouvelé, rajeuni, grâce aux Sénèque, aux Lucain, aux Quintilien, aux Martial, la littérature épuisée de Rome, Marcus Ulpius Trajan vint retremper le pouvoir impérial déjà en décadence, mais avec plus de grandeur et de succès! Fils d'un soldat, il avait appris à commander en gravissant honorablement tous les grades de l'armée; envoyé tantôt comme général, tantôt comme gouverneur, du Tage à l'Euphrate, de l'Euphrate au Rhin et au Danube, il avait pu mesurer l'étendue, sonder la profondeur des besoins de l'empire qu'il avait maintenant à gouverner. Homme de commandement et de guerre, Trajan, une fois arrivé au pouvoir, donna l'exemple d'effacer le général pour laisser paraître, surtout le magistrat, et aima mieux se parer de sa toge que montrer son épée. Il sut en effet persuader l'obéissance plutôt que l'imposer; s'il plaça bien haut les travaux de la guerre, il estima davantage ceux de la paix. Il fut conquérant; il recula les frontières de l'empire, mais pour venger la honte de défaites précédentes et pour occuper les soldats. A la gloire de conquérir il préféra celle de bien gouverner. Aux titres de Germanicus, Dacicus^ Parthicus^ frappés sur ses médailles en souvenir de ses victoires, il préféra celui A*Optimus^ décerné par le sénat *. C'est le caractère qui éclate dès les premiers actes et pendant toute la durée du règne de Trajan.

Les Romains n'oublièrent jamais comment cet empereur entra à Rome et prit possession du pouvoir. Il ne vint point

1. Plin., Pan.p Ep., 2. Jam quid tam ciyile, tam f^cnatorium quam illud a nobis addilum Optimi cogpiomeQ.

comme triompher de la république, sur un char attelé de chevaux blancs, ou insulter aux citoyens en se faisant porter à dos d'hommes au-dessus de leurs têtes. On n'en admira que davantage sa haute et avantageuse stature, son heureuse physionomie, dont une chevelure prématurément blanchie relevait encore la mâle et douce beauté. Selon les rangs, il embrassa, salua ou nomma les citoyens qui venaient au-devant de lui. Les sénateurs, les chevaliers, non les soldats, lui firent escorte. Il monta au Capitole, et Tair retentit d'acclamations quand il remercia les dieux de lui avoir donné l'empire, pourvu qu'il « gouvernât toujours dans l'intérêt de la république e( pour le plus grand bien de tous. » Cette formule, il exigea que tous les ans on l'ajoutât aux prières adressées aux dieux pour la conservation de ses jours et de son pouvoir; et ce ne furent point de vaines paroles. En remettant à Sura la préfecture du prétoire, cette magistrature si redoutable pour les empereurs : t Je le donne cette épée, lui dit Trajan , afin que tu t'en serves pour moi si je fais bien, contre moi si je fais mal. » On admira également la femme de Trajan, Plotine, quand il la conduisit, comme un simple particulier, au palais impérial : t Telle j'entre ici, ditelle en se retournant avec grâce vers le peuple, telle j'en veux sortir. > La fidélité conjugale, la pudicité, la modération rentrèrent en effet avec elle dans ce palais qui avait caché tant de violences et de turpitudes. Les historiens du temps et les médailles en rendent témoignage*. Trajan et Plotine promettaient de faire régner à Rome les vertus privées, solide fondement des vertus publiques et condition assurée d'un bon gouvernement. Pour réconcilier le pouvoir et la liberté, il fallait d'a-

1. Dion. Cass., Traj.y c. v. — Aur. Vict., Ep, in Fav, Jul. — - Piiik., Epist, n, 28, l'appelle sanctissima femina» — Eckhel, Doctr,, Numm, Pars ii, '». 5. — Vaillant, Numism. Imp. rom.^ t. Il, p. 186.

TR/IJAN. «7

bord rassurer les citoyens, leur rendre un courage , une confiance qu'ils avaient perdus. Les débris de pouvoir, d'influence qui avaient été laissés par Auguste au sénat et aux magistratures, n'avaient été le plus souvent sous ses successeurs qu'un leurre, et presque un piège odieux. On avait payé de sa vie la sottise de s'y être laissé prendre . Après avoir été trompés par les heureux commencements des règnes de Tibère, de Néron, de Domilien, les hommes de naissance, de talent ou de vertu avaient pris le parti prudent de fuir la vie publique et les magistra* tures. Agricola, entre plusieurs autres, après son rappel de Bretagne, refusa le gouvernement d'une province qui lui revenait de droit. Sous Nerva, on regarda comme un fait extraordinaire, inouï, que Virginius Rufus, excellent citoyen et général habile, qui avait refusé l'empire après avoir vaincu Vindex, et qui en était digne, eût atteint une vieillesse de quatre-vingt-trois ans et joui d'une mort naturelle au milieu de règnes si funestes à tant de citoyens plus obscurs. La première tâche de Trajan fut de rassurer les courages abattus et d'enseigner de nouveau aux Romains la liberté qu'ils avaient désapprise. Il s'y appliqua dès le premier Jour en frayant familièrement avec les sénateurs, avec les gens de lettres, avec les philosophes méme^ dont il ne craignit pas la présence et dont il aima la compagnie. Ce dessein se voit clairement dans le célèbre panégyrique fait par Pline après trois ans seulement de règne, et que l'éloquent rhéteur eût pu signer encore à la mort de celui qui l'inspira.

On voulut combler Trajan, dès son entrée à Rome, de titres, d'honneurs, que la crainte ou la flatterie avait prodigués à ses prédécesseurs; il les refusa presque tous. Il ajourna même, pour le temps où il l'aurait mérité, le nom de < Père de la patrie, > auquel il tenait le plus. Il ne fut pas le premier à agir ainsi, comme le dit Pline ;

Tibère, Néron, Vespasien, en avaient fait autant. Hais lorsqu'il Teut accepté, il continua à le mériter. Trajan eut son but en refusant particulièrement le consulat deux années de suite, pour le laisser à d'autres; il voulait donner l'exemple, abandonné depuis longtemps par les empereurs, de le solliciter lui-môme du sénat. Après l'avoir reçu des sénateurs comme de collègues, il s'en alla, revêtu de la robe blanche des candidats, prendre au milieu du Forum, sur l'ancien théâtre de la liberté romaine, cette dignité que ses prédécesseurs attendaient au fond de leur palais. Lh, debout, devant le consul en exercice, qui était assis sur sa chaise curule, il dévoua sa tète et sa maison aux dieux s'il commettait une action contraire aux lois. On comprendra l'étonnementde Pline en se rappelant que les premiers empereurs s'étaient fait dispenser d'un certain nombre de lois ; que, le plus souvent, ils s'élevaient eux-mêmes au-dessus d'elles, et que bientôt les jurisconsultes allaient les mettre toutes à leurs pieds. • Ai-je bien vu, dit Pline, ai-je bien entendu? Quoi, c'est un empereur, un césar, un grand pontife, qui jure de ne point trahir sa foi? parole pour la première fois entendue, fait inouï 1 le prince n'est pas au-dessus des lois! les lois sont au-dessus de lui 1 » Trajan rentrait dans la République; il ne rétablissait pas cette forme de gouvernement; il ne le pouvait pas; mais il posait du moins des bornes à son pouvoir ; il en partageait l'exercice, dans une certaine mesure, avec l'aristocratie, avec le sénat de l'empire.

Trajan fil marcher les Romains et Pline de surprise en surprise. Consul, il entra au sénat; il exhorta les sénateurs, tous ensemble et en particulier, à parler en liberté^ à partager avec lui les soins de l'intérêt public. Ce n'était pas la première fois que de semblables paroles étaient tombées de la bouche d^un prince ; ce fut la pre-

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mière fois qu'elles furenl dites avec un accent qui inspira la confiance. Les sénateurs, depuis longtemps, ne s'assemblaient plus guère que pour rivaliser de flatteries, voter des actions de grâces, des statues, ou bien pour entendre, constitués en tribunal, dérouler contre i'un d'eux quelque effrayante accusation de lèse-majesté, et partager, sous le coup de la terreur, avec le souverain l'odieuse responsabilité du sang versé. La première preuve de liberté que donnèrent les sénateurs, sous Trajan, ce fut leur franche obéissance, f Tu veux que nous soyons libres, César, » purent-ils dire aussi, mais avec un accent qui sentait encore la servitude de la veille, « nous le serons; tu veux que nous fassions connaître nos pensées, nous le ferons. » En effet, devant Trajan, on délibéra; chacun eut son opinion, la soutint et la défendit même contre celle de César. Il en sortit d'excellentes lois qui furent un bienfait pour ce temps.

Trajan confirma en une fois, comme avait fait Titus, sans qu'on eût besoin de recourir à lui, les privilèges et bienfaits qui avaient été conférés par ses prédécesseurs. Il remit les tributs arriérés et l'or coronaire*. L'abus de la loi de lèse-majesté avait encore causé récemment bien des désastres. Sans l'abolir entièrement, Trajan en restreignit et en surveilla Texercice. Il eut soin, comme dit Pline, que l'État ne fût pas détruit par les lois qui devaient le conserver. Les délateurs coupables furent exposés sur le forum, exilés et eurent leurs biens confisqués. Trajan leur rendit ce qu'ils avaient fait aux autres:

Et delator habet, quod dabat^ exilium.

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